Imaginez un monde où votre équipe RH ne passe plus des semaines à analyser des grilles salariales, à concevoir des processus d’évaluation ou à chasser les meilleurs talents sur un marché ultra-concurrentiel. Et si une intelligence artificielle, guidée par d’anciens directeurs RH expérimentés, pouvait réaliser tout cela en quelques heures, avec une précision redoutable et une compréhension fine des spécificités locales ? C’est précisément cette vision que porte aujourd’hui Comp, une startup brésilienne qui fait beaucoup parler d’elle dans l’écosystème tech international.

En février 2026, la jeune pousse a annoncé une levée de fonds de 17,25 millions de dollars en Série A, menée par Khosla Ventures, le fonds légendaire fondé par Vinod Khosla. Plus encore que le montant, c’est la présence de Keith Rabois – l’un des investisseurs les plus respectés de la Silicon Valley – qui a fait office de signal fort pour toute la communauté startup.

Comp : quand l’IA rencontre l’expertise humaine au service des RH

Derrière Comp se trouvent deux entrepreneurs déjà expérimentés : Christophe Gerlach et Pedro Bobrow. Tous deux diplômés de Cornell, ils avaient déjà collaboré sur une startup de livraison de repas avant de se lancer chacun de leur côté. Gerlach a passé plusieurs années chez General Atlantic où il se concentrait exclusivement sur les investissements dans les technologies RH. Bobrow, quant à lui, a occupé des postes stratégiques chez Lyft. Leur réunion en 2022 n’avait rien d’anodine : ils voulaient créer quelque chose de radicalement différent dans un marché encore très traditionnel.

Leur constat de départ est simple mais puissant : au Brésil, la plupart des entreprises n’utilisent pas encore de vrais logiciels RH modernes. Les processus restent souvent manuels, les grilles de rémunération opaques et les systèmes d’évaluation archaïques. Plutôt que de proposer un énième outil SaaS pour des équipes RH déjà organisées, Comp a décidé d’aller beaucoup plus loin.

Une approche hybride unique : IA + forward-deployed experts

Le cœur du produit Comp repose sur une combinaison rarement vue à cette échelle : des agents IA ultra-spécialisés couplés à de véritables anciens DRH ou responsables compensation qui interviennent directement chez le client. Ces experts « forward-deployed » ne sont pas là pour jouer les consultants classiques qui facturent des PowerPoints à prix d’or. Ils deviennent littéralement une extension de l’équipe RH interne.

Au départ, ces professionnels réalisent manuellement l’ensemble des tâches : création de grilles salariales, modélisation des packages, conception de campagnes de recrutement, architecture des processus d’évaluation annuelle… Mais – et c’est là toute la subtilité – chaque action réalisée manuellement alimente directement l’entraînement des modèles d’IA de Comp.

Nos forward-deployed HR execs font tout le travail manuellement au début, puis ils utilisent ce travail pour apprendre à l’IA comment raisonner selon les meilleures pratiques.

Christophe Gerlach, co-fondateur de Comp

Cette boucle de feedback continue permet à l’intelligence artificielle de progresser extrêmement vite. L’objectif affiché est clair : à moyen terme, les agents IA devront devenir totalement autonomes sur la majorité des cas d’usage RH, rendant l’intervention humaine optionnelle.

Compétition avec les géants… mais sur un terrain différent

Quand on parle d’IA dans les RH en 2026, les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de Eightfold, Phenom, Gloat, ou encore les fonctionnalités IA intégrées dans Workday, SAP SuccessFactors et Oracle HCM. Comp se positionne pourtant différemment. Plutôt que de vouloir devenir un énième module greffé sur un SIRH existant, la startup ambitionne ni plus ni moins de remplacer à la fois :

  • les cabinets de conseil en rémunération traditionnels (Mercer, Korn Ferry, Willis Towers Watson, etc.)
  • les logiciels RH généralistes pour les équipes juniors (Rippling, Deel, Personio…)
  • les processus internes chronophages et souvent mal maîtrisés

Christophe Gerlach résume cette ambition avec une formule qui fait mouche :

Rippling vend du logiciel à des équipes RH juniors pour les rendre plus productives. Nous, nous devenons l’équipe RH.

Christophe Gerlach

Un choix stratégique : démarrer au Brésil

Beaucoup d’observateurs ont été surpris de voir une startup aussi ambitieuse commencer sa vie commerciale au Brésil plutôt qu’aux États-Unis. Pourtant, le choix est extrêmement cohérent.

Le marché brésilien présente plusieurs caractéristiques idéales pour une disruption :

  • Très faible pénétration des SIRH modernes (seules les très grandes entreprises utilisent Workday, SAP ou Oracle)
  • Complexité réglementaire et fiscale élevée (CLT, réforme de 2017, multiples conventions collectives)
  • Écosystème de licornes en pleine explosion (Nubank, QuintoAndar, Creditas, iFood, Gympass, Loggi…)
  • Appétit très fort pour les solutions technologiques qui apportent un avantage compétitif immédiat
  • Moins de concurrence directe sur le segment « white-glove + IA » que dans la Silicon Valley

Résultat : en moins de trois ans, Comp est devenue le partenaire RH de prédilection de « pratiquement toutes les licornes brésiliennes », selon les mots de son co-fondateur. Cette traction exceptionnelle a convaincu Khosla Ventures de franchir le pas et d’effectuer son tout premier investissement au Brésil.

Le rôle clé de Keith Rabois et de Khosla Ventures

Keith Rabois n’est pas n’importe quel investisseur. Ancien dirigeant chez PayPal, LinkedIn, Square et Khosla Ventures, il est connu pour son exigence opérationnelle et sa capacité à repérer très tôt les modèles qui peuvent scaler massivement. Son arrivée au board de Comp est perçue comme un signal très fort.

Khosla Ventures, de son côté, n’investit pas au hasard dans les startups early-stage. Le fonds est réputé pour ses paris audacieux sur des technologies de rupture (OpenAI très tôt, Impossible Foods, Quantum Circuits, etc.). Miser sur une startup brésilienne marque donc une volonté claire de s’implanter durablement en Amérique latine, région qui concentre aujourd’hui certains des meilleurs rendements pour le venture capital.

Vers l’international : les États-Unis en ligne de mire

Fort de son succès brésilien, Comp prépare désormais activement son expansion internationale. Les États-Unis représentent naturellement le marché le plus attractif : plus de 15 000 entreprises dépensent chaque année plusieurs centaines de milliers de dollars en conseil en rémunération.

Mais la conquête du marché américain ne sera pas une simple transposition du modèle brésilien. Les attentes y sont différentes :

  • Plus grande maturité technologique des équipes RH
  • Concurrence beaucoup plus intense (Mercer Digital, Radford-Aon, Figures, Pave, Ravio…)
  • Exigence très forte sur la conformité (égalité salariale, pay transparency laws, etc.)
  • Budgets souvent plus conséquents, mais processus de décision plus longs

Comp compte néanmoins tirer parti de plusieurs atouts :

  • La preuve de concept obtenue auprès des licornes les plus exigeantes du Brésil
  • Une architecture IA déjà très avancée grâce aux milliers d’heures d’entraînement réalisées par ses forward-deployed experts
  • Le réseau et la crédibilité apportés par Keith Rabois et Khosla Ventures
  • Une offre qui combine logiciel + service humain, là où la plupart des concurrents ont dû trancher entre les deux

Les défis qui attendent Comp

Malgré ses atouts impressionnants, la route vers le leadership mondial reste semée d’embûches. Parmi les principaux défis :

  • Maintenir une qualité irréprochable alors que le volume de clients augmente exponentiellement
  • Parvenir à faire passer l’IA du stade « très performant avec supervision » à « autonome sur 90 % des cas »
  • Gérer les différences culturelles et réglementaires entre le Brésil, les États-Unis, l’Europe et éventuellement l’Asie
  • Convaincre des DRH parfois réticents à confier des décisions aussi sensibles à une jeune startup
  • Continuer à recruter les meilleurs talents en IA et en RH dans un marché ultra-concurrentiel

Le chemin est exigeant, mais les fondateurs semblent avoir conscience de l’ampleur de la tâche. Leur transparence sur la nécessité d’une phase hybride longue et leur obsession pour la qualité des livrables inspirent plutôt confiance.

Un signal fort pour l’écosystème HR Tech

Au-delà du cas Comp, cette levée envoie plusieurs messages importants à l’ensemble de l’industrie :

  • Le modèle « software + humans in the loop » reste extrêmement puissant pour pénétrer des marchés complexes
  • L’Amérique latine, et particulièrement le Brésil, est en train de devenir un terrain d’expérimentation privilégié pour les modèles disruptifs
  • Les investisseurs de tout premier plan commencent à parier très tôt sur des startups qui attaquent frontalement les cabinets de conseil traditionnels
  • La promesse d’une IA qui ne se contente pas d’assister mais qui remplace progressivement des fonctions entières reste crédible… à condition d’y mettre les moyens humains et financiers nécessaires

En 2026, alors que l’IA générative a déjà transformé de nombreux secteurs, les RH restent l’un des derniers bastions où l’expertise humaine demeure prédominante. Comp est en train de démontrer que cette forteresse n’est peut-être pas aussi imprenable qu’on le pensait.

Reste maintenant à voir si l’entreprise saura transformer son succès local en domination globale. Mais une chose est sûre : avec un tel ticket d’entrée et un actionnariat de cette qualité, Comp fait désormais partie des noms à surveiller de très près dans le paysage mondial de la HR Tech.

À suivre… de près.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.