Imaginez un instant : une machine capable de reproduire au cœur d’un laboratoire le processus qui alimente le Soleil depuis des milliards d’années. Une source d’énergie propre, pratiquement illimitée, sans déchets radioactifs longue durée ni risque d’accident majeur comme à Tchernobyl ou Fukushima. Pendant des décennies, cette vision a semblé relever de la science-fiction. Pourtant, en ce début d’année 2026, une startup américaine vient de franchir une étape qui fait vibrer toute la communauté scientifique et énergétique mondiale.

Commonwealth Fusion Systems (CFS) n’est plus seulement une promesse sur papier. L’entreprise a littéralement posé le premier des 18 aimants géants qui composeront le cœur de son réacteur de démonstration nommé Sparc. Cette annonce faite lors du CES 2026 à Las Vegas n’est pas un simple coup de communication : elle marque l’entrée dans une phase critique du projet le plus ambitieux du secteur de la fusion privée.

Un aimant qui défie les lois de la physique conventionnelle

Avec ses 24 tonnes, cet aimant en forme de D n’a rien d’ordinaire. Il est capable de générer un champ magnétique de 20 teslas – soit environ treize fois plus puissant que celui d’une IRM médicale classique. Pour vous donner une idée, Bob Mumgaard, PDG et cofondateur de CFS, explique que ce type d’aimant pourrait littéralement soulever un porte-avions. Cette force colossale est indispensable pour confiner un plasma porté à plus de 100 millions de degrés Celsius.

Le secret de cette prouesse réside dans l’utilisation de supraconducteurs à haute température fabriqués à base de REBCO (oxyde de terres rares et baryum-cuivre). Ces matériaux permettent de transporter des courants énormes (plus de 30 000 ampères) tout en étant refroidis à -253 °C. C’est cette combinaison de puissance magnétique extrême et de compacité qui distingue l’approche de CFS de celle des grands projets publics comme ITER.

Sparc : le démonstrateur qui doit tout changer

Sparc n’est pas destiné à produire de l’électricité pour le réseau. Son rôle est bien plus stratégique : démontrer de manière irréfutable que l’on peut obtenir un gain énergétique net (Q > 1) dans un tokamak compact. Si Sparc parvient à produire plus d’énergie qu’il n’en consomme pour chauffer et confiner le plasma, cela constituera la preuve de concept définitive que la voie privée peut réussir là où les programmes gouvernementaux patinent depuis 70 ans.

Les 18 aimants, une fois assemblés, formeront un tore d’environ 7,3 mètres de diamètre. Ils reposeront sur un cryostat en acier inoxydable de 75 tonnes déjà installé depuis mars 2025. L’assemblage complet des aimants est prévu pour l’été 2026, avec un premier plasma espéré dès 2027. Un calendrier ambitieux, mais que l’entreprise maintient avec confiance grâce à une chaîne d’approvisionnement désormais bien rodée.

« Ça va être bang, bang, bang tout au long de la première moitié de l’année alors que nous assemblons cette technologie révolutionnaire. »

Bob Mumgaard, PDG de Commonwealth Fusion Systems

Cette citation illustre parfaitement l’état d’esprit actuel chez CFS : l’urgence et l’excitation d’être dans la dernière ligne droite avant le moment historique.

Le jumeau numérique : quand l’IA rencontre la fusion

Parallèlement à cette avancée matérielle spectaculaire, CFS a annoncé un partenariat stratégique avec deux géants : Nvidia et Siemens. L’objectif ? Construire un jumeau numérique ultra-précis du réacteur Sparc. Ce modèle virtuel ne sera pas une simple simulation isolée, mais un système connecté en temps réel à la machine physique.

Grâce à la plateforme Omniverse de Nvidia et aux outils de conception de Siemens, les ingénieurs pourront tester des modifications, simuler des scénarios extrêmes et comparer en continu les prédictions avec les données réelles. Cette boucle de feedback constante devrait permettre d’accélérer considérablement la phase d’expérimentation et de réduire les coûts des itérations physiques.

  • Anticiper les instabilités plasma avant qu’elles ne surviennent
  • Optimiser les paramètres de chauffage et de confinement
  • Simuler des décennies d’opérations en quelques jours
  • Réduire drastiquement le nombre d’essais destructifs
  • Faciliter la formation des opérateurs

Autant d’avantages qui pourraient compresser de plusieurs années le chemin vers la commercialisation.

Un parcours financier hors norme

Construire un réacteur de fusion de cette envergure n’est pas donné. CFS a déjà levé près de 3 milliards de dollars auprès d’investisseurs prestigieux : Google, Bill Gates via Breakthrough Energy Ventures, Temasek, Equinor, Eni, Khosla Ventures… et donc Nvidia dans le dernier tour de 863 millions de dollars bouclé en août 2025.

Le futur réacteur commercial Arc, qui suivra Sparc, devrait coûter plusieurs milliards supplémentaires. Une somme astronomique, mais justifiée par le potentiel : une énergie décarbonée disponible 24h/24, sans dépendance aux conditions météo ni aux approvisionnements en uranium ou combustible fossile.

Face à l’urgence climatique et à la demande énergétique explosive liée à l’IA et aux data centers, de plus en plus d’investisseurs institutionnels considèrent la fusion comme l’un des rares paris véritablement disruptifs encore possibles à l’échelle planétaire.

La course à la fusion privée s’intensifie

CFS n’est pas seule sur la ligne de départ. Helion Energy, TAE Technologies, General Fusion, Tokamak Energy, First Light Fusion… une vingtaine de startups sérieuses se disputent le Graal de la fusion nette. Chacune avec son approche : tokamak compact à haut champ comme CFS, confinement inertiel, champs inversés, cible projectile, etc.

ActeurTechnologie principaleObjectif premier plasma/net
Commonwealth Fusion SystemsTokamak haut champ REBCO2027 / fin 2020s
Helion EnergyConfinement par champ inversé2028 (annoncé)
TAE TechnologiesField-Reversed Configuration + faisceau neutrefin 2020s
Tokamak EnergyTokamak sphérique haut champ2026-2028

Malgré la diversité des approches, la plupart des acteurs sérieux convergent vers une fenêtre temporelle commune : les premières centrales pilotes raccordées au réseau dans les années 2030-2035. Une convergence qui renforce la crédibilité globale du secteur.

Quels impacts si la fusion arrive vraiment ?

Si Sparc puis Arc tiennent leurs promesses, les conséquences pourraient être profondes :

  1. Énergie quasi-infinie à coût marginal très bas
  2. Décarbonation massive et rapide de l’industrie lourde
  3. Réduction drastique de la dépendance aux importations d’hydrocarbures et d’uranium
  4. Production massive d’hydrogène vert à bas coût
  5. Desalination à grande échelle pour lutter contre la pénurie d’eau
  6. Nouvelle donne géopolitique autour des ressources énergétiques
  7. Accélération de l’intelligence artificielle grâce à une énergie abondante

Mais attention : entre la démonstration technique et le déploiement massif à l’échelle industrielle, il reste encore de nombreux obstacles réglementaires, industriels et économiques. Personne ne prétend que la fusion remplacera tout le reste du mix énergétique d’ici 2040. En revanche, elle pourrait devenir l’épine dorsale du système électrique mondial à partir de 2050-2070.

Et la France dans tout ça ?

Alors que la France reste très attachée au nucléaire fission et qu’ITER (dont le pays est l’un des principaux contributeurs) accumule les retards, les startups françaises peinent encore à lever des fonds à la hauteur de leurs homologues américaines. Quelques initiatives intéressantes existent (Renaissance Fusion, Neo Fusion, etc.), mais aucune n’a pour l’instant atteint le niveau d’avancement et de financement de CFS.

Pourtant, l’hexagone dispose d’atouts majeurs : expertise exceptionnelle en supraconductivité, cryogénie, plasma, et une filière industrielle nucléaire très structurée. Un partenariat public-privé ambitieux pourrait permettre à la France de se positionner comme un acteur majeur de la fusion de deuxième génération.

Conclusion : l’aube d’une nouvelle ère énergétique ?

En posant ce premier aimant monumental et en s’associant avec Nvidia pour créer un jumeau numérique de pointe, Commonwealth Fusion Systems vient de passer un cap symbolique et technique majeur. La fusion par confinement magnétique compact semble enfin sortir de l’ombre des « 30 prochaines années » pour entrer dans une phase concrète de construction et d’expérimentation.

Restera à transformer cette prouesse technique en électricité réellement envoyée sur le réseau, à un coût compétitif. Mais pour la première fois depuis les années 1950, le rêve d’une énergie propre et illimitée paraît plus proche que lointain. 2027 pourrait bien être l’année où l’humanité allumera sa première étoile miniature sur Terre.

Et vous, y croyez-vous vraiment ? La fusion sera-t-elle la solution miracle du XXIe siècle ou restera-t-elle un fantasme coûteux ? L’avenir commence à se dessiner… et il est magnétique.

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Steven Soarez
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