Imaginez un instant : les dirigeants des entreprises les plus puissantes de l’intelligence artificielle, celles qui façonnent littéralement l’avenir de l’humanité, se retrouvent soudain obligés de prendre position sur une crise politique et sociale explosive. Ce n’est plus seulement une question d’algorithmes ou de valorisations stratosphériques. C’est une question de valeurs, de démocratie… et surtout de survie stratégique dans un environnement politique particulièrement instable.
En ce début d’année 2026, trois noms résonnent particulièrement fort dans les couloirs de la Silicon Valley et au-delà : Dario Amodei, Sam Altman et Tim Cook. Tous trois ont publiquement ou en interne condamné les récentes violences imputées aux agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) à Minneapolis. Mais dans le même souffle, ou presque, ils ont tenu à saluer le président Trump. Une gymnastique rhétorique qui interroge profondément.
Quand la tech se confronte brutalement à la realpolitik américaine
Depuis plusieurs jours, les images choquantes de Minneapolis tournent en boucle sur les réseaux. Deux citoyens américains ont perdu la vie lors d’interventions musclées de la police des frontières sur le sol américain. Des vidéos amateurs ont rapidement fait le tour du monde, provoquant colère et indignation jusque dans les open-spaces les plus feutrés de San Francisco.
Face à la pression croissante de leurs propres salariés, les dirigeants des géants de l’IA ont dû sortir du silence. Mais la manière dont ils l’ont fait révèle beaucoup sur les nouveaux équilibres de pouvoir à Washington et sur les impératifs économiques qui pèsent aujourd’hui sur ces entreprises.
Dario Amodei : la voix publique la plus franche… mais pas trop
Le PDG d’Anthropic a été le premier à s’exprimer clairement, et en public. Invité sur NBC, il n’a pas mâché ses mots concernant « certaines des choses que nous avons vues ces derniers jours ». Il a notamment évoqué l’importance cruciale de préserver la démocratie chez nous, insistant sur le fait que défendre les valeurs démocratiques à l’intérieur du pays était aussi important que de les défendre à l’extérieur.
Nous devons défendre nos propres valeurs démocratiques à la maison.
Dario Amodei, CEO d’Anthropic – NBC News, janvier 2026
Sur X (anciennement Twitter), il a poussé un peu plus loin en parlant directement de « l’horreur que nous voyons dans le Minnesota ». Anthropic a également pris soin de préciser qu’aucun contrat n’existait avec l’ICE, histoire de couper court à toute accusation de compromission directe.
Mais Dario Amodei a également salué la proposition de Trump d’autoriser une enquête indépendante des autorités du Minnesota sur les faits survenus. Un geste qui, selon lui, va dans le bon sens. Une condamnation franche donc… mais immédiatement tempérée par un soutien à une initiative venue de la Maison Blanche.
Sam Altman : le message interne qui a fuité
Chez OpenAI, la communication a pris un chemin plus discret… jusqu’à ce qu’un message Slack interne ne soit transmis au New York Times. Sam Altman y écrit noir sur blanc que « ce qui se passe avec l’ICE va trop loin » et qu’« il y a une grande différence entre expulser des criminels violents et ce qui se passe actuellement ».
Il ajoute que « faire partie de ceux qui aiment leur pays, c’est aussi le devoir américain de s’opposer aux abus ». Des mots forts. Pourtant, dans le même message, il se dit « encouragé » par les récentes déclarations de Trump qu’il qualifie de « très fort leader » espérant qu’il saura « unir le pays » dans ce moment difficile.
Il y a une grande différence entre déporter des criminels violents et ce qui se passe maintenant.
Sam Altman, message interne OpenAI – janvier 2026
La critique est donc là, mais elle reste enveloppée dans un éloge du président. Une posture qui a immédiatement été qualifiée de « vouloir ménager la chèvre et le chou » par plusieurs observateurs, dont J.J. Colao, signataire de la lettre ouverte ICEout.tech.
Tim Cook : l’email interne et la polémique Melania
Du côté d’Apple, c’est également via un email interne – rapidement leaké chez Bloomberg – que Tim Cook s’est exprimé. Il confie être « bouleversé par les événements de Minneapolis ».
Mais là encore, la condamnation s’accompagne d’une note positive : Cook mentionne avoir eu une « bonne conversation » avec le président Trump et apprécie « son ouverture à discuter des sujets qui nous tiennent à cœur à tous ». Une phrase qui a particulièrement choqué certains employés d’Apple, d’autant plus que le PDG avait assisté, quelques heures seulement après les faits, à une projection privée d’un documentaire sur Melania Trump.
Un revirement stratégique ou une simple realpolitik ?
Pour comprendre ces positions en demi-teinte, il faut regarder les chiffres. En 2025 et début 2026, les valorisations des sociétés d’IA ont littéralement explosé :
- OpenAI : discussions pour une levée à 830 milliards de dollars après avoir déjà levé 40 milliards
- Anthropic : en négociations pour 25 milliards supplémentaires après 19 milliards déjà encaissés, valorisation estimée à 350 milliards
- Apple : toujours le premier groupe mondial, mais très attentif aux relations avec l’administration pour ses chaînes d’approvisionnement et ses politiques commerciales
Dans ce contexte, froisser ouvertement la Maison Blanche peut coûter extrêmement cher. Les politiques pro-AI de Trump (accès facilité aux puces, assouplissement de certaines régulations, investissements massifs dans les data centers) ont été un carburant puissant pour cette croissance hors norme.
Mais en même temps, ignorer complètement la colère interne et l’opinion publique progressiste (très présente chez les ingénieurs) risquerait de provoquer des départs massifs ou des mouvements sociaux internes préjudiciables.
Les salariés en première ligne de la contestation
Depuis plusieurs semaines, des collectifs internes et externes (notamment ICEout.tech) multiplient les pétitions et lettres ouvertes. Ils demandent aux CEOs :
- d’appeler directement la Maison Blanche pour exiger le retrait des agents de l’ICE des villes américaines
- d’annuler tout contrat existant avec l’agence (même si Anthropic et OpenAI affirment n’en avoir aucun)
- de condamner publiquement et sans ambiguïté les violences policières
Ces collectifs saluent les premiers signaux envoyés par Amodei, Altman et Cook, mais jugent qu’ils restent très insuffisants. Ils attendent désormais des prises de position similaires de la part des CEOs de Google, Microsoft et Meta, toujours silencieux à ce stade.
Un précédent qui pourrait faire tâche d’huile
Ce n’est pas la première fois que les géants de la tech sont confrontés à des dilemmes moraux-politiques. On se souvient des débats autour des contrats avec le Pentagone (projet Maven), des collaborations avec la police prédictive, ou encore des polémiques sur la modération de contenu.
Mais ici, le curseur est poussé encore plus loin : il s’agit d’une crise qui touche directement des citoyens américains sur le sol national, avec des morts documentées par des vidéos. Le sujet est inflammable et dépasse largement les clivages partisans habituels.
Pourtant, même les plus critiques des trois CEOs reconnaissent que leurs déclarations – même tièdes – représentent déjà un changement significatif par rapport au silence total observé lors des premières heures de la crise.
Et maintenant ? Les scénarios possibles
Plusieurs trajectoires se dessinent pour les prochaines semaines :
- La pression interne et médiatique s’intensifie → les CEOs durcissent le ton et appellent publiquement à des enquêtes indépendantes et à des réformes de l’ICE
- L’enquête promise par Trump voit réellement le jour → les CEOs peuvent alors se retrancher derrière cette annonce pour calmer les esprits sans avoir à aller plus loin
- La situation s’envenime à Minneapolis et dans d’autres villes → les entreprises tech risquent alors d’être entraînées malgré elles dans un débat national beaucoup plus clivant
- Le sujet s’essouffle rapidement → les déclarations actuelles auront été suffisantes pour désamorcer la crise interne sans créer de dommages collatéraux majeurs avec l’administration
Quelle que soit l’issue, cet épisode restera sans doute comme un moment charnière dans les relations entre Big Tech et pouvoir politique sous la seconde présidence Trump.
Le retour de flamme inattendu d’un ancien post de Sam Altman
Pour ajouter une couche supplémentaire de complexité, de nombreux observateurs ont ressorti un ancien billet de blog de Sam Altman datant de… 2016. À l’époque, il qualifiait Donald Trump de « démagogue haineux » et comparait son ascension aux heures les plus sombres de l’histoire européenne.
Il écrivait notamment :
Le seul chose nécessaire pour le triomphe du mal est que les hommes de bien ne fassent rien.
Sam Altman, blog personnel – 2016 (citant Edmund Burke)
Près de dix ans plus tard, le même homme qualifie aujourd’hui Trump de « très fort leader ». Les commentaires ironiques et les captures d’écran circulent à toute vitesse sur les réseaux professionnels.
Conclusion : la tech face à ses contradictions
Les dirigeants des leaders mondiaux de l’intelligence artificielle se retrouvent aujourd’hui dans une position particulièrement inconfortable. D’un côté, la nécessité absolue de préserver des relations apaisées avec une administration qui peut faire ou défaire leur croissance future. De l’autre, la pression morale interne et l’exigence de cohérence avec les valeurs affichées par leurs entreprises (dont beaucoup mettent en avant la défense de la démocratie et des droits humains).
Leur réponse actuelle – condamner les excès tout en louant le président – est une tentative évidente d’équilibriste. Reste à savoir si cet exercice de funambule suffira à calmer les tensions internes sans provoquer de représailles politiques. Dans le climat actuel, le moindre faux pas pourrait coûter plusieurs milliards… ou plusieurs milliers de talents essentiels.
Une chose est sûre : l’année 2026 s’annonce particulièrement mouvementée pour les relations entre la Silicon Valley et Washington. Et ce premier test public pourrait bien n’être que le début d’une longue série de prises de position délicates pour les géants de l’IA.
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