Imaginez la scène : des PDG parmi les plus puissants de la Silicon Valley, habituellement discrets sur les sujets politiques brûlants, prennent soudain la parole. Mais au lieu d’une condamnation claire et sans ambiguïté, leurs messages oscillent entre inquiétude sincère et compliments appuyés envers le président en exercice. Nous sommes en janvier 2026, et l’Amérique tremble après des événements tragiques à Minneapolis impliquant des agents de l’ICE. Trois noms reviennent sans cesse : Dario Amodei, Sam Altman et Tim Cook.

Que se passe-t-il vraiment quand les géants de l’intelligence artificielle et du hardware se retrouvent contraints de réagir à une crise mêlant immigration, usage de la force publique et valeurs démocratiques ? Leur positionnement révèle beaucoup plus sur l’état actuel des relations entre Big Tech et pouvoir politique qu’une simple prise de position morale.

Quand la tech brise (un peu) le silence

Les faits sont brutaux. Des agents de la police des frontières ont ouvert le feu sur des citoyens américains à Minneapolis, provoquant la mort de deux personnes, dont un certain Alex Pretti dont la vidéo de l’intervention a largement circulé. La colère monte, surtout dans les rangs des employés des grandes entreprises technologiques qui exigent des prises de position claires de leurs dirigeants.

Face à la pression interne croissante, trois patrons ont fini par réagir, chacun à sa manière : l’un publiquement, les deux autres via des canaux internes qui ont rapidement fuité. Mais ces réactions mi-figue mi-raisin intriguent autant qu’elles déçoivent une partie de leurs équipes.

Dario Amodei : la voix publique la plus franche… mais pas trop

Le PDG d’Anthropic a été le premier à s’exprimer clairement, lors d’une intervention sur NBC News. Il évoque « l’horreur » des événements survenus dans le Minnesota et insiste sur la nécessité de défendre les valeurs démocratiques chez soi avant de vouloir les exporter ailleurs.

Il précise également qu’Anthropic n’entretient aucun contrat avec l’ICE, un point important dans le contexte actuel où de nombreuses entreprises tech sont accusées de collaborer avec les services d’immigration.

Nous devons défendre nos propres valeurs démocratiques à la maison.

Dario Amodei, CEO d’Anthropic

Pourtant, même dans sa critique, Amodei ménage le pouvoir en saluant la proposition (encore hypothétique) de Trump de laisser les autorités locales enquêter indépendamment sur les faits. Un équilibre subtil entre condamnation et reconnaissance.

Sam Altman : le message interne qui fait débat

Chez OpenAI, Sam Altman choisit la voie interne. Dans un message Slack qui finit inévitablement dans la presse, il écrit que la situation actuelle dépasse les bornes et qu’il existe une différence fondamentale entre expulser des criminels violents et ce qui se déroule actuellement.

Mais là encore, le message se termine par un hommage au leadership de Donald Trump, qualifié de « très fort dirigeant » qui pourrait, selon Altman, « saisir ce moment pour unir le pays ».

  • Reconnaissance des excès commis par l’ICE
  • Distinction entre politique migratoire légitime et dérapages
  • Espoir placé dans la capacité de Trump à rectifier le tir
  • Promesse d’agir en coulisses pour défendre les valeurs d’OpenAI

Cette double lecture suscite des réactions contrastées. Certains saluent le fait qu’Altman parle enfin, d’autres reprochent une tentative maladroite de ménager tout le monde.

Tim Cook : l’équilibriste émotionnel

Le patron d’Apple opte également pour le canal interne avec un email aux salariés qui fuite rapidement. Il se dit « brisé » par les événements de Minneapolis et évoque une « bonne conversation » récente avec le président Trump.

Le timing est particulièrement mal perçu : quelques heures après les tirs mortels, Cook assistait à une projection privée d’un documentaire consacré à Melania Trump. Difficile dans ce contexte de ne pas y voir un signe d’alignement tacite avec l’administration.

Je suis profondément attristé par les événements survenus à Minneapolis.

Tim Cook, CEO d’Apple

Pourquoi ce positionnement si prudent ?

Derrière ces prises de parole mesurées se cachent des enjeux économiques colossaux. Depuis le retour de Trump au pouvoir, les politiques pro-innovation et particulièrement favorables à l’IA ont dopé les valorisations d’OpenAI et d’Anthropic de manière spectaculaire.

OpenAI discute d’une levée de fonds à plus de 800 milliards de dollars de valorisation tandis qu’Anthropic flirte avec les 350 milliards. Dans ce contexte, froisser ouvertement la Maison Blanche représente un risque stratégique majeur.

EntrepriseDernière valorisation connueLevé récemmentEn discussion
OpenAI830 milliards $40 milliards $100 milliards $
Anthropic350 milliards $19 milliards $25 milliards $

Ces chiffres astronomiques expliquent pourquoi les critiques restent mesurées et pourquoi chaque mot est pesé.

Le passé qui revient hanter

Pour Sam Altman, la situation est d’autant plus inconfortable que ses positions passées sur Trump étaient nettement plus tranchées. En 2016, il qualifiait le candidat Trump de « démagogue haineux » et comparait son ascension aux heures les plus sombres de l’histoire allemande.

Aujourd’hui, qualifier le même homme de « très fort dirigeant » représente un virage à 180° que beaucoup remarquent et commentent avec ironie ou amertume.

Et les autres géants tech ?

Google, Microsoft et Meta restent pour l’instant silencieux malgré les appels répétés des employés et des collectifs comme ICEout.tech. Leur absence de réaction contraste avec les prises de parole (même timides) des trois autres leaders.

Certains observateurs y voient la preuve que les entreprises les plus dépendantes des politiques publiques actuelles en matière d’IA (accès aux puces, contrats gouvernementaux, régulations favorables) préfèrent le silence complet au moindre risque de friction.

Les employés à l’origine du mouvement

Derrière ces prises de position, on trouve des milliers de salariés mobilisés. Des pétitions internes circulent, des lettres ouvertes sont signées, des comptes anonymes comme ICEout.tech coordonnent la pression.

  • Annulation immédiate de tous contrats avec l’ICE
  • Appel public clair condamnant les violences
  • Demande d’intervention directe auprès de la Maison Blanche
  • Transparence sur les liens existants avec les agences fédérales

Ces revendications, loin d’être marginales, touchent désormais des milliers de personnes dans les Big Tech. La question n’est plus de savoir si les dirigeants réagiront, mais jusqu’où ils seront prêts à aller.

Quel avenir pour le rapport tech-pouvoir ?

Les événements de Minneapolis pourraient constituer un tournant. Soit les leaders tech durcissent progressivement leur discours et acceptent un certain niveau de confrontation, soit ils choisissent la voie de la prudence absolue, au risque de perdre une partie de leur légitimité morale auprès de leurs propres équipes.

Dans tous les cas, 2026 s’annonce comme une année charnière pour les relations entre Silicon Valley et Washington. Les milliards en jeu rendent chaque déclaration stratégique, chaque silence calculé.

Une chose est sûre : le temps où les patrons de la tech pouvaient se contenter de parler innovation et éviter soigneusement la politique est bel et bien révolu.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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