Imaginez un instant : l’un des projets open source les plus utilisés au monde, celui qui fait tourner plus de 40 % des sites internet, se retrouve au cœur d’une bataille judiciaire explosive. D’un côté, Matt Mullenweg, figure historique et cofondateur de WordPress. De l’autre, WP Engine, l’un des hébergeurs les plus populaires pour les sites WordPress professionnels. Ce qui a commencé comme une simple dispute sur la contribution à la communauté s’est transformé en véritable guerre ouverte aux révélations troublantes.
En février 2026, une nouvelle salve d’accusations vient d’être déposée au tribunal. WP Engine affirme désormais qu’Automattic, la société derrière WordPress.com, avait l’intention d’imposer des royalties à pas moins de dix concurrents sur le marché de l’hébergement. Une stratégie qui, si elle est avérée, pourrait bouleverser l’écosystème WordPress tout entier.
Quand l’open source rencontre les royalties : le début du conflit
Tout commence en 2024. Matt Mullenweg, lors de plusieurs interventions publiques, exprime son mécontentement face à ce qu’il considère comme un déséquilibre : certaines entreprises réaliseraient d’énormes profits grâce à WordPress sans reverser suffisamment à la communauté open source. WP Engine devient rapidement la cible principale de ses critiques.
Le fondateur d’Automattic va même jusqu’à réclamer 8 % du chiffre d’affaires mensuel brut de WP Engine en échange du droit d’utiliser le nom « WordPress » dans sa communication. Un pourcentage qui, selon lui, reste raisonnable au vu des marges dégagées par l’hébergeur.
« Si on estime que cela représenterait environ 32 millions de dollars, ils resteraient largement bénéficiaires en flux de trésorerie libre. »
Matt Mullenweg – TechCrunch Disrupt 2024
Cette déclaration, prononcée devant un public de professionnels, a marqué un tournant. Ce n’était plus une simple critique communautaire : c’était une revendication financière concrète, assortie d’une menace à peine voilée.
Les nouvelles révélations choc de 2026
Dans sa plainte amendée déposée en février 2026, WP Engine affirme avoir obtenu, grâce à la phase de discovery, des documents internes compromettants. Parmi les éléments les plus marquants :
- Automattic aurait planifié d’exiger des royalties similaires auprès de dix autres hébergeurs WordPress majeurs.
- Newfold (propriétaire de Bluehost, HostGator…) verserait déjà des paiements à Automattic pour l’utilisation de marques liées à WordPress.
- Matt Mullenweg aurait contacté directement un dirigeant de Stripe pour tenter de faire annuler le compte marchand de WP Engine après le dépôt de la première plainte.
Ces allégations, si elles sont confirmées, dessinent le portrait d’une stratégie beaucoup plus large que ce que le public imaginait jusqu’ici. Il ne s’agirait plus d’un simple différend avec un seul acteur, mais d’une tentative de monétisation systématique de la marque WordPress auprès des principaux acteurs du marché.
Le choix controversé des 8 %
Pourquoi 8 % précisément ? La réponse de Matt Mullenweg lors de Disrupt 2024 n’a pas vraiment convaincu tout le monde. Plutôt que de s’appuyer sur une méthodologie juridique ou sectorielle classique, il a expliqué que ce taux correspondait à ce que WP Engine « pouvait se permettre de payer » tout en restant rentable.
Cette approche subjective choque de nombreux observateurs. Dans le monde des licences de marque, les royalties sont habituellement négociées à partir d’analyses comparatives, de benchmarks sectoriels et de précédents judiciaires. Ici, le chiffre semble avoir été fixé de manière beaucoup plus intuitive.
Un langage interne très agressif
Les documents internes cités dans la plainte montrent également un ton particulièrement dur employé par Matt Mullenweg et certains membres d’Automattic :
- « S’ils ne prennent pas la carotte, on leur donnera le bâton »
- Mentions répétées de « guerre nucléaire » pour qualifier la stratégie face à l’insoumission de WP Engine
- Promesses de « voler leurs clients » en cas de non-paiement
Ce vocabulaire guerrier tranche fortement avec l’image habituelle de la communauté WordPress, souvent présentée comme collaborative et bienveillante.
Quel impact pour les utilisateurs et les agences ?
Si Automattic parvenait à imposer des royalties à plusieurs gros hébergeurs, les conséquences pourraient être en cascade :
- Augmentation des tarifs d’hébergement pour répercuter les 8 % supplémentaires
- Pression accrue sur les agences et freelances qui recommandent ces hébergeurs
- Possible fragmentation de l’écosystème : certains acteurs pourraient chercher à s’éloigner de la marque « WordPress »
- Risque de voir émerger des forks ou des alternatives plus agressives
- Perte potentielle de confiance dans la gouvernance de WordPress
Pour l’utilisateur final, cela pourrait se traduire par une hausse des coûts sans amélioration visible du produit. Pour les développeurs indépendants, le risque est de voir leur outil préféré devenir un champ de bataille commercial.
La réponse d’Automattic : business as usual
Contactée par TechCrunch après le dépôt de la plainte amendée, Automattic a tenu un discours très ferme :
« Il n’y a rien de nouveau ici. C’est la même narrative que WP Engine pousse depuis plus d’un an. Le tribunal a déjà rejeté plusieurs de ses allégations principales. Ce dernier dépôt ne fait que repackager les mêmes accusations fatiguées. »
Porte-parole d’Automattic – février 2026
La société considère donc qu’il s’agit d’une simple tentative de communication de la part de WP Engine et reste confiante dans l’issue judiciaire.
WordPress reste-t-il vraiment open source ?
Le cœur du débat dépasse largement les chiffres et les pourcentages. Il touche à la définition même de l’open source dans un projet aussi massif que WordPress.
D’un côté, Matt Mullenweg défend l’idée que les très gros acteurs commerciaux doivent contribuer davantage, financièrement ou en ressources humaines, pour maintenir la santé du projet. De l’autre, beaucoup estiment que le modèle open source repose justement sur la liberté d’utiliser le logiciel sans payer de royalties, tant que le code source reste ouvert.
La marque « WordPress » n’est pas open source : elle est une marque déposée contrôlée par la WordPress Foundation. C’est sur ce point juridique précis qu’Automattic appuie sa revendication. Mais la frontière entre protection légitime d’une marque et tentative de monétisation agressive reste floue et très débattue.
Que va décider la justice ?
Le dossier est complexe et plusieurs rounds judiciaires ont déjà eu lieu. Certaines demandes initiales de WP Engine ont été rejetées, mais l’accès aux documents internes semble avoir redonné de la force à leur argumentation.
Parmi les questions clés que les juges devront trancher :
- La marque « WordPress » a-t-elle été utilisée de manière trompeuse par WP Engine ?
- Automattic a-t-elle abusé de sa position dominante dans l’écosystème ?
- Les tentatives de pression sur Stripe constituent-elles une pratique anticoncurrentielle ?
- Le montant de 8 % est-il justifié ou arbitraire ?
Quelle que soit l’issue, cette affaire laissera des traces durables dans la communauté WordPress.
Et maintenant, quelle stratégie pour les utilisateurs ?
Face à cette incertitude, de nombreux professionnels se posent des questions concrètes :
- Faut-il changer d’hébergeur dès maintenant ?
- Doit-on envisager de migrer vers des alternatives comme ClassicPress ?
- Comment protéger ses sites des potentielles répercussions tarifaires ?
- Peut-on encore faire confiance à long terme à l’écosystème WordPress ?
Pour l’instant, la plupart des experts recommandent la prudence mais pas la panique. WordPress reste extrêmement robuste techniquement et la majorité des utilisateurs ne sont pas directement impactés à court terme.
Un précédent dangereux pour l’open source ?
Au-delà du cas particulier de WordPress, cette affaire pose une question fondamentale pour l’ensemble de l’écosystème open source : jusqu’où les fondateurs et les entités historiques peuvent-ils aller pour monétiser leur projet sans trahir l’esprit initial ?
Si Automattic l’emporte sur le terrain des royalties de marque, d’autres projets open source très populaires pourraient être tentés d’adopter la même stratégie. Cela pourrait marquer un tournant majeur dans la façon dont les grands logiciels open source sont gouvernés et monétisés à l’ère des hyper-scalers et des hébergeurs géants.
À l’inverse, si WP Engine obtient gain de cause sur plusieurs points clés, cela renforcerait la protection des utilisateurs finaux et des entreprises qui construisent légitimement leur activité autour de logiciels open source.
Dans tous les cas, 2026 restera comme une année charnière pour l’avenir de WordPress et, plus largement, pour le modèle économique de nombreux projets open source majeurs.
La communauté observe, attend… et parfois s’inquiète.