Imaginez un instant : vous êtes développeur d’applications mobiles et, depuis des années, vous devez obligatoirement passer par la case Apple pour distribuer votre création aux utilisateurs d’iPhone. Une seule porte d’entrée, une seule caisse enregistreuse, et surtout… une commission qui fait grincer des dents à de nombreux créateurs. Et si, du jour au lendemain, cette porte s’ouvrait enfin à d’autres acteurs ? C’est précisément ce qui est en train de se produire au pays du Soleil-Levant en ce début 2026.

Le 18 décembre 2025, Apple a officialisé une nouvelle qui a secoué l’écosystème mobile japonais : l’arrivée prochaine des magasins d’applications alternatifs et des systèmes de paiement externes sur iOS. Une révolution ? Pas tout à fait. Une évolution forcée ? Assurément.

Quand le Japon force Apple à lâcher du lest

À la différence de certaines adaptations européennes qui ont pu sembler cosmétiques, cette ouverture japonaise répond à une législation très concrète : le Mobile Software Competition Act (MSCA). Adoptée pour rétablir une concurrence jugée plus saine sur le marché des smartphones, cette loi oblige les géants à ne plus verrouiller totalement leur écosystème.

Apple, qui avait déjà dû s’adapter (plus ou moins de bonne grâce) au Digital Markets Act européen, se retrouve donc confronté à une seconde grande ouverture de son App Store dans un marché stratégique. Car le Japon, c’est environ 15 % du parc mondial d’iPhone selon les estimations les plus récentes. Autant dire que l’enjeu financier est colossal.

Que change réellement cette nouvelle réglementation ?

Concrètement, dès que les développeurs auront accepté les nouvelles conditions du programme développeur (au plus tard le 17 mars 2026), plusieurs libertés nouvelles leur seront accordées au Japon :

  • La possibilité de distribuer leurs applications via des magasins d’applications tiers (app stores alternatifs)
  • Le droit de faire payer les utilisateurs pour des biens et services numériques en dehors du système d’achat in-app d’Apple
  • L’autorisation d’intégrer des liens externes vers leurs propres systèmes de paiement dans l’application

Sur le papier, c’est une véritable bouffée d’oxygène pour les studios indépendants, les créateurs de contenus et les entreprises qui réalisent la majeure partie de leur chiffre d’affaires via des abonnements ou des achats in-app.

« Apple a toujours eu une solution technique pour permettre plus d’ouverture tout en maintenant un niveau de sécurité élevé. Le fait qu’ils déploient aujourd’hui une procédure de notarisation au Japon prouve que ce n’était pas techniquement impossible avant. »

Commentaire anonyme d’un ancien employé Apple

La contrepartie financière : la fameuse commission alternative

Comme en Europe, Apple n’a pas l’intention de laisser filer des milliards de dollars de commissions sans compensation. La firme a donc mis en place une structure tarifaire complexe mais très efficace pour continuer à prélever sa part, même sur les transactions qui lui échappent directement.

Le dispositif japonais prévoit notamment :

  • Une commission de 21 % sur les transactions effectuées via des systèmes de paiement externes (contre 30 % ou 15 % selon les seuils classiques dans l’App Store)
  • Des frais supplémentaires pour les développeurs qui dépassent certains seuils de revenus
  • Une obligation de déclarer l’intégralité des transactions réalisées hors système Apple

Cette dernière exigence a particulièrement fait bondir Tim Sweeney, le très franc-parler PDG d’Epic Games. Dans une série de posts très remontés sur X, il a qualifié la proposition d’Apple de « nouvelle mascarade » et d’« obstruction caractérisée » vis-à-vis de l’esprit de la loi japonaise.

Pourquoi Fortnite ne reviendra pas (encore) sur iOS japonais ?

Depuis des années, la bataille entre Epic Games et Apple fait figure de symbole de la lutte pour l’ouverture des magasins d’applications. Après avoir été éjecté de l’App Store en 2020 pour avoir contourné le système de paiement officiel, Fortnite avait promis un retour triomphal dès que les conditions seraient réunies.

En décembre 2025, Tim Sweeney a pourtant annoncé que le jeu phare de son studio ne reviendrait pas dans l’immédiat sur iOS au Japon. La raison ? Cette fameuse commission de 21 % sur les paiements externes qu’il juge toujours inacceptable.

Le dirigeant n’a pas hésité à comparer la situation avec celle que vivrait Microsoft si ce dernier exigeait des rapports détaillés sur toutes les ventes réalisées via Steam ou l’Epic Games Store sur ses consoles et PC.

« Imaginez l’indignation générale si Microsoft exigeait que tous les jeux vendus sur Steam et Epic Games Store lui reversent 21 % et rapportent chaque transaction. C’est exactement ce qu’Apple vient d’annoncer au Japon. »

Tim Sweeney, PDG d’Epic Games

Sécurité vs Liberté : le grand débat relancé

Chaque fois qu’Apple doit ouvrir son écosystème, la firme met systématiquement en avant les risques accrus en matière de sécurité, de fraudes, de malwares et surtout de protection des plus jeunes utilisateurs.

Pour répondre à ces préoccupations (et probablement aussi pour satisfaire les régulateurs), Apple a mis en place au Japon un processus de « Notarization » obligatoire pour tout magasin alternatif. Ce contrôle préalable vise à s’assurer que les applications distribuées ne contiennent pas de contenus inappropriés ou dangereux.

Ce mécanisme rappelle fortement le système de notarisation déjà déployé dans l’Union européenne. Il montre que, techniquement, Apple dispose depuis longtemps des outils nécessaires pour encadrer une ouverture plus large tout en maintenant un certain niveau de contrôle.

Les gagnants et les perdants potentiels de cette ouverture

Si l’on regarde les différents acteurs de l’écosystème, le tableau est contrasté :

ActeursAvantagesInconvénients / Limites
Développeurs indépendantsMeilleure marge sur les ventesComplexité technique accrue
Studios AAA / gros éditeursPossibilité de contourner 30 %Commission alternative de 21 % toujours élevée
Utilisateurs japonaisPlus de choix, potentiellement des prix plus basRisques accrus de scams et malwares
ApplePréserve une partie significative des revenusPerte probable de contrôle sur l’expérience utilisateur
Magasins alternatifsNouvelle opportunité de marchéConcurrence écrasante d’Apple + processus de notarisation

Comme on peut le constater, personne ne ressort véritablement gagnant à 100 %. L’ouverture reste très encadrée et les bénéfices concrets pour les utilisateurs finaux restent encore assez flous à ce stade.

Et après le Japon ? Vers une vague mondiale d’ouvertures ?

Le Japon devient ainsi le deuxième grand marché (après l’Union européenne) à forcer Apple à ouvrir son App Store. Mais d’autres pays regardent attentivement ce qui se passe à Tokyo.

En Corée du Sud, déjà très avancée sur le sujet de la concurrence dans les paiements in-app, de nouvelles dispositions pourraient voir le jour. En Australie, au Royaume-Uni, au Canada… les régulateurs s’interrogent également sur les suites à donner à ces différents précédents.

Pour beaucoup d’observateurs, le Japon pourrait bien constituer le point de bascule : si Apple parvient à limiter la casse financière tout en respectant la lettre (sinon l’esprit) de la loi japonaise, cela pourrait lui donner un modèle « prêt-à-exporter » pour d’autres juridictions.

À l’inverse, si les développeurs et les utilisateurs japonais se montrent très critiques vis-à-vis de cette ouverture « à minima », la pression pourrait s’accentuer sur Cupertino pour aller plus loin.

L’avenir de l’App Store : entre contrôle et inéluctable ouverture

Depuis le lancement de l’iPhone en 2007, Apple a toujours défendu bec et ongles la philosophie du jardin clos. Une expérience utilisateur maîtrisée de bout en bout, une sécurité maximale, une qualité garantie… en échange d’une perte de liberté pour les développeurs et les utilisateurs.

Mais les temps changent. Les autorités de concurrence du monde entier considèrent désormais que ce modèle, aussi vertueux soit-il sur certains aspects, crée une position dominante difficilement justifiable économiquement et juridiquement.

Le combat pour l’ouverture de l’App Store est donc loin d’être terminé. Le Japon marque une nouvelle étape importante, mais probablement pas la dernière. Les prochains mois et années nous diront si nous assistons à une lente érosion du modèle historique d’Apple… ou à une formidable démonstration de sa capacité d’adaptation et de résilience.

Une chose est sûre : pour la première fois depuis longtemps, les développeurs japonais ont aujourd’hui plus de cartes en main pour négocier avec la firme à la pomme. Et ça, c’est déjà une petite révolution en soi.

À suivre très attentivement dès mars 2026.

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Steven Soarez
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