Imaginez : vous êtes créateur indépendant, vous avez passé des années à construire une communauté fidèle qui vous soutient chaque mois via des abonnements. Et du jour au lendemain, une grande entreprise technologique décide que votre modèle économique ne lui convient plus… et vous donne moins d’un an pour tout changer, sous peine de disparaître de millions de téléphones. C’est exactement la situation dans laquelle se retrouvent des milliers de créateurs Patreon en ce début d’année 2026.
La nouvelle est tombée fin janvier : Apple réimpose un calendrier strict à Patreon. Tous les abonnements encore gérés via l’ancien système de facturation legacy devront basculer vers les achats intégrés (In-App Purchase) de l’App Store d’ici le 1er novembre 2026. Une annonce qui fait grincer des dents chez Patreon… et qui soulève de nombreuses questions pour l’écosystème des créateurs de contenu.
Quand Apple décide de la santé financière des créateurs
Pour comprendre pourquoi cette décision crée autant de remous, il faut remonter un peu dans le temps. Depuis plusieurs années, Apple mène une croisade déterminée contre ce qu’elle considère comme des contournements de son système de commissions. La règle est simple : tout achat numérique réalisé à l’intérieur d’une application iOS doit passer par le système de paiement maison… et donc laisser à Apple entre 15 % et 30 % de commission selon les cas.
Patreon, comme de nombreuses autres plateformes, avait trouvé une parade pendant longtemps : laisser les créateurs gérer leurs abonnements directement sur le web, sans passer par l’application mobile. Les utilisateurs pouvaient s’abonner via navigateur, et l’application servait uniquement à consommer le contenu. Techniquement propre, mais fiscalement très douloureux pour Apple.
Un bras de fer qui dure depuis 2021
Tout commence vraiment à s’envenimer avec le procès Epic contre Apple. Même si Epic a perdu sur la plupart des points, le tribunal a forcé Apple à autoriser les développeurs à indiquer aux utilisateurs qu’ils pouvaient payer autrement qu’avec les achats in-app. Une petite brèche… que Patreon a immédiatement exploitée.
En mai 2025, la plateforme annonce fièrement qu’elle permet aux créateurs d’insérer des liens vers leur page web dans l’application iOS pour souscrire via le site. À ce moment-là, Patreon explique même à ses créateurs que l’ancienne deadline de novembre 2025 est caduque. Soulagement général… jusqu’à ce que le vent tourne à nouveau en janvier 2026.
« Les créateurs ont besoin de cohérence et de clarté pour construire des activités saines et durables. Au lieu de cela, ils subissent un troisième revirement de politique en 18 mois. »
Blog officiel Patreon – janvier 2026
Ce commentaire résume parfaitement l’état d’esprit actuel de la plateforme. Patreon ne cache pas sa frustration : elle accuse Apple de changer les règles en permanence, rendant impossible toute planification sérieuse pour les créateurs.
Qui est vraiment concerné en 2026 ?
Bonne nouvelle pour la très grande majorité des utilisateurs : seuls les créateurs encore sur les anciens modèles de facturation legacy sont impactés. Patreon annonce que cela représente environ 4 % de ses créateurs. Autrement dit, la très large majorité a déjà basculé vers le nouveau système ou n’utilise pas l’application iOS pour la monétisation.
Mais même si le pourcentage semble faible, il s’agit souvent de créateurs historiques, ceux qui étaient là dès les premières années de Patreon. Changer leur modèle économique n’est pas une simple formalité technique.
- Certains ont fixé des prix très précisément calculés pour maximiser leur revenu net
- D’autres proposent des offres annuelles à prix réduit qui vont devenir plus compliquées à gérer
- Beaucoup craignent la hausse visible du prix pour les abonnés Apple (qui verront +30 % apparaître)
- Quelques-uns envisagent carrément de quitter l’application iOS
Patreon a beau tenter d’adoucir la pilule en déployant des outils d’accompagnement, la pilule reste amère pour beaucoup.
Les outils que Patreon met en place pour limiter la casse
Face à l’inéluctable, la plateforme n’a pas attendu les bras croisés. Elle a développé plusieurs fonctionnalités destinées à rendre la transition la moins douloureuse possible :
- Un outil de vérification d’éligibilité des avantages (Benefit Eligibility Tool) pour savoir exactement qui a payé et qui est en attente
- Des outils de recalcul des paliers (Tier Repricing Tools) pour ajuster les prix en tenant compte de la commission Apple
- Des systèmes de cadeaux et de codes promo pour offrir plus de flexibilité aux abonnés
- L’arrivée prochaine d’une option abonnement annuel uniquement (pour éviter les renouvellements mensuels avec commission à chaque fois)
Ces fonctionnalités sont intéressantes… mais elles ne répondent pas à la question de fond : pourquoi les créateurs devraient-ils accepter de reverser 15 à 30 % de leurs revenus à Apple alors qu’ils géraient eux-mêmes la relation client ?
Les commissions Apple : un impôt sur la création ?
Voici le cœur du débat. Apple justifie ses commissions par les services rendus : sécurité des paiements, gestion des fraudes, interface fluide, App Store qui apporte de la visibilité, etc. Mais pour beaucoup de créateurs, ces arguments sonnent creux quand on regarde les réalités du terrain :
| Modèle | Commission Apple | Commission Patreon | Revenu net créateur (approx.) |
| Web historique | 0 % | 5-12 % | 88-95 % |
| In-App Purchase | 15-30 % | 5-12 % | 58-80 % |
| Stripe direct (web) | 0 % | 0 % (si hors Patreon) | ~97 % |
La différence est brutale. Pour un créateur qui gagne 5 000 € par mois, cela peut représenter jusqu’à 1 500 € de moins chaque mois. Difficile d’encaisser une telle perte sans répercuter sur les abonnés… ou sans réduire fortement ses marges.
Et si les créateurs disaient stop ?
Certains observateurs prédisent déjà une vague de départs. Plusieurs alternatives existent :
- Buy Me a Coffee et Ko-fi (plus légers, commissions faibles)
- Substack (très fort sur les newsletters payantes)
- Gumroad et Fanbox (pour les contenus numériques)
- Systèmes auto-hébergés avec Stripe ou Lemon Squeezy
- Directement via PayPal, Wise ou crypto pour les plus audacieux
Mais quitter Patreon n’est pas si simple. La plateforme offre une vraie communauté, des outils de gestion de membres, des intégrations Discord, des applications dédiées… Beaucoup de créateurs vont donc rester, même en pestant contre la ponction Apple.
Le futur des abonnements créateurs face aux géants
Cette histoire Patreon-Apple n’est qu’un épisode d’une guerre bien plus large. Partout dans le monde, les régulateurs scrutent les pratiques des magasins d’applications. L’Union Européenne avec le DMA, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie… tous exercent une pression croissante sur Apple et Google pour qu’ils ouvrent leurs écosystèmes.
En parallèle, les créateurs deviennent de plus en plus conscients de leur pouvoir. Beaucoup diversifient déjà leurs sources de revenus : Patreon + Substack + YouTube Memberships + TikTok Series + ventes directes. Ceux qui restent 100 % dépendants d’une seule plateforme sont de plus en plus rares.
Du côté d’Apple, la position reste inflexible : l’App Store est un bien commun qu’il faut protéger, et les commissions financent cet écosystème. Mais à force de multiplier les bras de fer, la firme risque de pousser une partie de la création numérique hors de son jardin fermé.
Conseils pratiques pour les créateurs concernés
Si vous faites partie des 4 % encore sur legacy billing, voici quelques pistes concrètes pour préparer au mieux la transition :
- Faites dès maintenant un audit complet de vos paliers et calculez l’impact réel d’une commission à 15 % ou 30 %
- Communiquez très tôt et très honnêtement avec votre communauté sur les raisons d’une éventuelle hausse de prix
- Proposez une offre préférentielle « early bird » aux abonnés actuels qui acceptent de passer à un abonnement annuel
- Testez dès aujourd’hui les outils de migration mis à disposition par Patreon
- Diversifiez : ouvrez une page Substack, un compte Buy Me a Coffee, une boutique Gumroad… ne mettez jamais tous vos œufs dans le même panier
- Envisagez de communiquer votre lien web Patreon directement dans vos publications (là où Apple l’autorise encore)
La clé reste l’anticipation. Ceux qui attendent novembre 2026 pour agir risquent de se retrouver coincés avec des hausses de prix mal expliquées et une vague de désabonnements.
Conclusion : une petite mort symbolique ?
Patreon a longtemps été perçu comme l’un des refuges les plus protecteurs pour les créateurs indépendants. Cette nouvelle capitulation face à Apple marque peut-être la fin d’une certaine époque : celle où l’on pouvait encore espérer construire un business numérique sans payer un lourd tribut aux gardiens des stores mobiles.
Pourtant, les créateurs les plus malins s’adapteront une fois de plus. Ils répercuteront, diversifieront, négocieront, communiqueront. Comme toujours.
La vraie question pour les mois à venir sera de savoir si cette ponction supplémentaire va accélérer l’exode vers des alternatives plus ouvertes… ou si l’immense majorité des utilisateurs iOS continuera simplement à payer un peu plus cher sans vraiment s’en rendre compte.
Une chose est sûre : dans la bataille pour le contrôle de la monétisation numérique, les créateurs restent, encore et toujours, les variables d’ajustement.
Et vous, quel est votre ressenti face à cette nouvelle ? Êtes-vous créateur Patreon ? Avez-vous déjà augmenté vos prix ou migré vers une autre plateforme ? Partagez votre expérience en commentaire.