Imaginez un instant : 71 % de la surface de notre planète reste largement méconnue, enveloppée d’un mystère liquide qui défie encore nos instruments les plus sophistiqués. Chaque jour, des pêcheurs, des scientifiques, des militaires et même les développeurs d’énergies renouvelables en mer se heurtent à la même frustration : les données du sous-sol océanique restent terriblement rares, coûteuses et sporadiques. Et si une petite startup américaine était sur le point de changer radicalement cette équation ?

C’est exactement ce que tente de réaliser Apeiron Labs, une jeune pousse fondée en 2022 qui vient de boucler une levée de fonds de 9,5 millions de dollars. Avec cette Série A, l’entreprise compte inonder littéralement les océans de petits robots autonomes ultra-économiques capables de plonger, mesurer et remonter des informations essentielles en continu.

Quand l’océan devient le nouveau terrain de jeu des startups deeptech

Pendant des décennies, l’exploration sous-marine a ressemblé à une expédition polaire version aquatique : des navires hors de prix, des campagnes planifiées des mois à l’avance, des coûts prohibitifs. Aujourd’hui, une poignée d’acteurs innovants veut appliquer au monde sous-marin la même logique qui a révolutionné l’espace avec les nanosatellites. Apeiron Labs se positionne clairement comme le « CubeSat de l’océan ».

Un constat simple mais implacable

Les satellites scrutent la surface des océans avec une précision impressionnante depuis des années. Ils mesurent la température de surface, la hauteur des vagues, la couleur de l’eau… Mais dès que l’on descend ne serait-ce que de quelques mètres, tout devient flou. Les bouées fixes, les navires océanographiques et les rares gliders autonomes ne suffisent pas à créer une vision cohérente et permanente du volume d’eau situé sous la surface.

Ravi Pappu, le fondateur et CEO d’Apeiron Labs, connaît bien ce problème. Ancien CTO d’In-Q-Tel (le bras venture capital de la CIA), il a vu défiler pendant des années les mêmes plaintes : manque cruel de données fiables en profondeur, impossibilité de surveiller en temps quasi-réel de vastes zones maritimes.

« Obtenir des données du sous-sol océanique a toujours été extrêmement difficile. C’est lent, ça nécessite un bateau à 100 000 $ par jour… Tout ressemble encore à une expédition. »

Ravi Pappu, fondateur et CEO d’Apeiron Labs

Cette citation résume parfaitement le défi. Et c’est précisément sur ce point douloureux qu’Apeiron a décidé de frapper fort.

Des robots compacts, abordables et déployables en masse

Le produit star d’Apeiron Labs est un AUV (Autonomous Underwater Vehicle) étonnamment modeste en apparence : 90 cm de long, 13 cm de diamètre, un peu plus de 9 kg. Mais ne vous fiez pas à sa petite taille. Ce cylindre high-tech est conçu pour effectuer des cycles répétés de 400 mètres de profondeur, plusieurs fois par jour, tout en collectant des données cruciales :

  • Température
  • Salinité
  • Acoustique (détection de bruits sous-marins)
  • Autres paramètres physiques selon les capteurs embarqués

Une fois déployé depuis un petit bateau, un avion ou même un drone maritime, le robot se connecte immédiatement à une plateforme cloud propriétaire. Celle-ci calcule sa trajectoire de remontée en fonction des courants modélisés, reçoit les données dès la surface et améliore constamment ses modèles prédictifs grâce à l’intelligence artificielle.

Le vrai tour de force réside dans l’architecture réseau : les robots sont espacés de 10 à 20 km les uns des autres, formant des lignes ou des grilles qui balayent des zones entières avec une résolution jamais atteinte par les méthodes classiques.

Une division 100, bientôt 1 000

Selon Ravi Pappu, Apeiron Labs a déjà divisé par 100 le coût d’acquisition des données océanographiques par rapport aux méthodes traditionnelles. L’objectif affiché pour 2027 est encore plus ambitieux : atteindre une réduction par 1 000. Si cette promesse se concrétise, on parlerait d’un changement d’échelle comparable à celui qu’ont connu les télécommunications ou l’imagerie spatiale ces vingt dernières années.

Pour y parvenir, l’entreprise mise sur plusieurs leviers :

  1. Conception minimaliste et production en série
  2. Autonomie énergétique optimisée
  3. Capteurs low-cost mais suffisamment précis
  4. Intelligence logicielle répartie entre le robot et le cloud
  5. Modèles prédictifs auto-améliorés en continu

Cette combinaison permet de déployer non plus quelques unités coûteuses, mais potentiellement des centaines, voire des milliers de robots simultanément.

Des applications civiles et militaires très concrètes

Les marchés visés par Apeiron Labs sont aussi variés que stratégiques. Du côté civil, on retrouve :

  • La pêche professionnelle qui veut suivre en temps réel les zones de thermie favorables
  • Les développeurs de parcs éoliens offshore qui ont besoin de données précises sur les courants et la stratification
  • Les organismes de météo marine et de prévision de tempêtes
  • Les chercheurs en océanographie et en changement climatique

Côté défense, les usages sont encore plus sensibles :

  • Surveillance acoustique passive (détection de sous-marins)
  • Cartographie dynamique de zones littorales stratégiques
  • Monitoring environnemental en zones contestées

La startup affirme déjà vendre à la fois à des clients civils et à des clients défense, sans entrer dans les détails pour des raisons évidentes de confidentialité.

9,5 millions pour passer à l’échelle industrielle

La récente levée de 9,5 millions de dollars a été menée par Dyne Ventures, avec la participation notable de RA Capital Management Planetary Health et S2G Investments. Plusieurs business angels et fonds plus petits (Assembly Ventures, Bay Bridge Ventures, TFX Capital) ont également rejoint le tour de table.

InvestisseurTypeFocus principal
Dyne VenturesLeadDeeptech & climat
RA Capital Planetary HealthCo-investSanté planétaire
S2G InvestmentsCo-investAlimentation & climat
Assembly VenturesCo-investTechnologies émergentes

Ces profils d’investisseurs montrent bien l’ambition double d’Apeiron : créer une entreprise rentable tout en répondant à des enjeux climatiques et géostratégiques majeurs.

Les défis qui attendent encore la jeune pousse

Malgré des promesses alléchantes, plusieurs obstacles techniques et réglementaires se dressent sur la route :

  • Autonomie énergétique sur de longues périodes (surtout en hiver ou zones polaires)
  • Résistance à la biofouling (encrassement biologique)
  • Récupération ou recyclage en fin de vie
  • Réglementations sur le déploiement massif en eaux internationales
  • Concurrence croissante (Anduril, Saildrone, Liquid Robotics…)

La capacité à maintenir un taux de disponibilité élevé tout en gardant les coûts unitaires très bas sera déterminante.

Vers une constellation océanique mondiale ?

Si Apeiron Labs parvient à tenir ses promesses, nous pourrions assister dans les prochaines années à l’émergence d’une véritable « constellation » de capteurs sous-marins, comparable à ce que Starlink représente pour l’internet ou Planet pour l’imagerie de surface.

Les implications seraient immenses :

  • Prévisions météo marines beaucoup plus précises
  • Meilleure compréhension des courants profonds et de leur rôle dans le climat
  • Détection précoce des intrusions sous-marines
  • Optimisation des routes commerciales maritimes
  • Meilleure gestion des stocks halieutiques
  • Monitoring en temps réel des infrastructures sous-marines (câbles, pipelines…)

Bref, un océan qui passerait progressivement du statut de zone obscure à celui de milieu mesuré et compris avec une granularité inédite.

Un pari audacieux sur l’avenir de l’humanité bleue

En investissant massivement dans la connaissance fine des océans, Apeiron Labs ne se contente pas de développer une technologie de niche. Elle participe à un mouvement plus large : celui de la numérisation complète de la planète, y compris ses parties les plus inaccessibles.

Car comprendre les océans, c’est aussi mieux anticiper les conséquences du réchauffement climatique, protéger la biodiversité marine, sécuriser les approvisionnements alimentaires mondiaux et préserver les infrastructures critiques de demain.

À l’heure où l’on parle beaucoup d’intelligence artificielle, de métavers et de voyages spatiaux, il est presque rafraîchissant de voir une startup se pencher sur l’un des derniers grands territoires inexplorés de notre propre planète.

Reste à savoir si Apeiron Labs saura transformer son ambition en réalité industrielle. Mais une chose est sûre : les océans ne seront plus jamais regardés de la même façon.

Et vous, seriez-vous prêt à voir des milliers de petits robots peupler discrètement les profondeurs pour mieux nous protéger… et nous surveiller ?

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Steven Soarez
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