Imaginez un instant : une des startups les plus prometteuses de l’intelligence artificielle, valorisée à près de 200 milliards de dollars, se retrouve soudain au cœur d’un scandale qui pourrait lui coûter plusieurs milliards. Ce n’est pas une fiction dystopique, mais bien la réalité judiciaire qui frappe Anthropic en ce début d’année 2026. Les plus grands éditeurs musicaux du monde viennent de lancer une offensive sans précédent contre l’entreprise derrière Claude.
Le montant réclamé ? Plus de trois milliards de dollars. Le motif ? Un téléchargement massif et illégal de plus de 20 000 œuvres musicales protégées par le droit d’auteur. Chansons, partitions, paroles… tout y passe. Ce dossier pourrait bien devenir l’un des plus gros litiges en matière de propriété intellectuelle de l’histoire récente aux États-Unis, hors actions collectives.
Quand l’IA rencontre le monde de la musique : le choc frontal
Depuis plusieurs années, le débat fait rage : les modèles d’intelligence artificielle générative ont-ils le droit de se nourrir de milliards de pages web, d’images et de textes protégés sans demander la permission ? Jusqu’ici, plusieurs juges américains ont plutôt donné raison aux entreprises d’IA en considérant l’entraînement comme relevant du fair use. Mais il y a un hic de taille : la façon dont ces données sont collectées.
Et c’est précisément sur ce point que les éditeurs musicaux concentrent leur attaque. Ils ne contestent pas (pour l’instant) le fait d’utiliser des œuvres pour entraîner un modèle. Non, ils accusent Anthropic d’avoir piraté ces contenus via des réseaux de torrents illégaux. Une distinction subtile, mais juridiquement explosive.
Les origines du conflit : un premier procès qui a mal tourné
Tout commence avec une plainte déposée par des éditeurs musicaux contre Anthropic concernant environ 500 œuvres protégées. Une affaire déjà sérieuse, mais relativement contenue. Pendant la phase de découverte (discovery) liée à une autre procédure très médiatisée – celle opposant des auteurs de livres à Anthropic –, les avocats des éditeurs découvrent des preuves bien plus accablantes.
Des dizaines de milliers d’œuvres supplémentaires auraient été téléchargées illégalement. Face à ce constat, les plaignants tentent d’amender leur plainte initiale pour inclure ces nouveaux éléments. Refus du tribunal en octobre 2025 : trop tard, selon le juge, les allégations de piratage auraient dû être investiguées plus tôt. Résultat : une nouvelle plainte distincte est déposée en janvier 2026, beaucoup plus ambitieuse.
« Alors qu’Anthropic se présente comme une entreprise de recherche et de sécurité en IA, son empire multibillionnaire a en réalité été construit sur le piratage. »
Extrait de la plainte déposée par les éditeurs musicaux
Cette citation résume parfaitement le ton agressif adopté par les plaignants. Ils ne se contentent pas de demander des dommages et intérêts ; ils cherchent à délégitimer l’ensemble du modèle économique d’Anthropic.
Qui sont les plaignants ? Le poids lourd de l’industrie musicale
À la tête de cette croisade judiciaire, on retrouve deux géants :
- Universal Music Group – leader mondial incontesté de l’édition musicale
- Concord Music Group – maison d’édition indépendante très puissante qui gère un catalogue impressionnant
Ces deux entités représentent des milliers d’artistes, des catalogues historiques et des revenus colossaux issus des droits d’auteur. Leur entrée en guerre contre une entreprise d’IA n’est pas anodine : elles ont les moyens financiers et juridiques de mener un combat de longue haleine.
Le cabinet d’avocats qui porte l’affaire n’est autre que celui qui a déjà affronté Anthropic dans le dossier Bartz (auteurs littéraires). On retrouve donc une équipe expérimentée, qui connaît parfaitement les failles et les arguments de la défense adverse.
Le précédent Bartz : une victoire en demi-teinte pour Anthropic
Pour bien comprendre l’enjeu actuel, il faut revenir sur l’affaire Bartz c. Anthropic. Un groupe d’auteurs avait accusé la société d’avoir utilisé illégalement leurs livres pour entraîner Claude. Le juge William Alsup avait rendu une décision tranchée :
- l’entraînement sur des œuvres copyrightées est légal (fair use)
- mais l’acquisition de ces œuvres par piratage est illégale
Résultat : Anthropic a dû payer environ 1,5 milliard de dollars pour environ 500 000 œuvres, soit à peine 3 000 dollars par œuvre en moyenne. Une somme rondelette sur le papier, mais dérisoire au regard de la valorisation de l’entreprise (183 milliards à l’époque des faits). Les auteurs, eux, ont touché une compensation relativement modeste.
Ce précédent donne un aperçu de ce qui pourrait se passer ici : même en cas de condamnation, le montant final pourrait être bien inférieur aux 3 milliards réclamés. Mais le dommage réputationnel, lui, serait colossal.
Pourquoi le piratage pose un problème si grave ?
La grande majorité des entreprises d’IA affirment aujourd’hui utiliser des datasets « clean » ou des accords commerciaux avec les ayants droit. OpenAI, Google, Meta… tous ont signé des contrats plurimillionnaires avec des éditeurs, des agences de presse, des studios, etc.
Anthropic, en revanche, a toujours cultivé une image de start-up « responsable », axée sur la sécurité et l’alignement de l’IA. Se faire prendre la main dans le sac avec des torrents illégaux est donc particulièrement gênant pour son image de marque.
De plus, le volume incriminé est impressionnant : plus de 20 000 œuvres musicales, soit potentiellement des millions de pages de partitions et de paroles. Cela représente un corpus colossal pour entraîner un modèle multimodal capable de comprendre et générer de la musique.
Quelles conséquences possibles pour l’écosystème IA ?
Ce procès pourrait créer un précédent majeur. Si les éditeurs obtiennent gain de cause sur le volet « piratage », toutes les entreprises d’IA qui ont utilisé des méthodes d’acquisition douteuses pourraient être visées. Parmi les scénarios possibles :
- Durcissement des règles sur la provenance des données d’entraînement
- Obligation de détruire les poids de modèles ayant intégré des données piratées
- Multiplication des accords commerciaux forcés avec les ayants droit
- Augmentation massive du coût d’entraînement des futurs modèles
À l’inverse, si Anthropic parvient à démontrer que les preuves sont insuffisantes ou que les pratiques relevaient de sous-traitants indépendants, cela renforcerait la position des entreprises d’IA face aux ayants droit.
Le silence d’Anthropic et la stratégie à venir
À l’heure où ces lignes sont écrites, Anthropic n’a pas encore communiqué publiquement sur cette nouvelle plainte. L’entreprise avait déjà refusé de commenter lorsqu’elle avait été sollicitée par la presse spécialisée. Ce mutisme est assez classique dans ce genre de procédure : mieux vaut préparer sa défense en silence que de s’enfermer dans des déclarations prématurées.
Plusieurs options stratégiques s’offrent à eux :
- Négocier rapidement un règlement à l’amiable (très probable vu les montants)
- Contester vigoureusement la provenance des preuves
- Invoquer à nouveau le fair use et minimiser l’impact du mode d’acquisition
- Mettre en avant des mesures correctives déjà prises depuis 2025
La présence du PDG Dario Amodei et du cofondateur Benjamin Mann parmi les défendeurs nommément visés montre que les plaignants veulent frapper fort et personnellement.
La musique face à l’IA : un bras de fer historique
L’industrie musicale n’en est pas à son premier combat contre la technologie. Napster, The Pirate Bay, Megaupload… chaque génération a vu naître de nouveaux outils qui menaçaient directement les revenus des artistes et des labels. Aujourd’hui, l’IA générative représente une menace d’un genre nouveau : non seulement elle permet de consommer sans payer, mais elle peut aussi créer de la musique « à la manière de » sans jamais reverser un centime.
Les grands éditeurs ont donc décidé de frapper un grand coup pour fixer des limites claires. Ils ne veulent pas revivre le scénario des années 2000 où la gratuité massive a durablement dévalorisé la musique enregistrée.
Et les artistes dans tout ça ?
Derrière les catalogues se cachent des milliers de compositeurs, paroliers, arrangeurs. Beaucoup d’entre eux n’ont jamais été consultés ni rémunérés pour l’utilisation de leurs œuvres dans l’entraînement de modèles d’IA. Ce sentiment d’expropriation alimente une colère sourde dans la communauté créative.
Certains artistes célèbres ont déjà publiquement pris position contre l’utilisation non autorisée de leur travail. D’autres, au contraire, expérimentent avec ces outils et y voient une opportunité. La fracture est réelle et elle ne cesse de s’élargir.
Vers une régulation mondiale de l’IA créative ?
Ce genre de procès ultra-médiatisé attire forcément l’attention des régulateurs. Aux États-Unis, l’administration actuelle suit de près ces affaires. En Europe, le règlement sur l’IA (AI Act) impose déjà certaines obligations de transparence sur les données d’entraînement. Au Japon, une loi récente autorise explicitement l’entraînement sur des œuvres protégées… sauf si l’auteur s’y oppose formellement.
Le résultat final de ce litige pourrait donc avoir des répercussions bien au-delà de la Silicon Valley et de Los Angeles. Il contribuera à dessiner les contours du futur équilibre entre innovation technologique et protection des créateurs.
Conclusion : une bataille qui ne fait que commencer
Ce nouveau round entre Anthropic et les géants de l’édition musicale n’est que le début d’un affrontement beaucoup plus large. D’autres industries (photographie, cinéma, presse écrite, édition scientifique) observent attentivement. Chacune se demande si elle sera la prochaine sur le banc des plaignants… ou sur celui des défendeurs.
Pour l’instant, une chose est sûre : l’âge d’or où les entreprises d’IA pouvaient aspirer des téraoctets de données sans trop se poser de questions touche peut-être à sa fin. Les créateurs reprennent la parole, les tribunaux s’emparent du sujet, et les milliards sont sur la table.
Reste à savoir qui, de l’innovation technologique ou de la protection des droits d’auteur, remportera la manche décisive. Une chose est certaine : nous n’avons pas fini d’entendre parler de ce dossier monumental.
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