Imaginez un instant : une seule firme de capital-risque qui, en une seule levée, capte plus de 18 % de l’ensemble des dollars investis par le venture capital américain sur toute une année. Une somme qui dépasse l’économie de nombreux pays. C’est exactement ce qui vient de se produire en ce début 2026.

Andreessen Horowitz, plus connue sous le diminutif a16z, a officialisé une collecte historique de plus de 15 milliards de dollars. Une opération qui propulse ses actifs sous gestion au-delà des 90 milliards, la plaçant au coude-à-coude avec le légendaire Sequoia Capital dans la course au titre de plus gros fonds de capital-risque au monde.

Quand une firme de venture devient une puissance géopolitique

Ce qui frappe d’abord, c’est l’ampleur. Mais ce qui interpelle vraiment, c’est la transformation profonde qu’a connue a16z ces dernières années. Loin de l’image du petit fonds californien fondé en 2009 par Marc Andreessen et Ben Horowitz, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’une véritable machine globale aux ramifications multiples : financières, politiques, militaires et même diplomatiques.

Répartition des 15 milliards : le puzzle stratégique se dessine

La répartition des fonds fraîchement levés est déjà très parlante. Elle révèle les priorités actuelles de la firme :

  • 6,75 milliards pour le fonds Growth (croissance des entreprises déjà matures)
  • 1,7 milliard pour les applications (consumer & enterprise apps)
  • 1,7 milliard pour l’infrastructure technologique
  • 1,176 milliard pour American Dynamism
  • 700 millions pour biotech & healthcare
  • 3 milliards pour d’autres stratégies venture (dont crypto très probablement)

La part la plus symbolique reste sans conteste celle consacrée à American Dynamism, ce thème lancé il y a quelques années et qui prend aujourd’hui une dimension quasi-stratégique nationale.

American Dynamism : quand le venture finance la réindustrialisation et la défense

Derrière ce nom assez marketing se cache une conviction forte : les États-Unis doivent absolument reprendre le contrôle de secteurs stratégiques laissés à l’abandon ou délocalisés depuis des décennies.

Parmi les investissements les plus emblématiques de cette thématique :

  • Anduril → systèmes autonomes de défense
  • Shield AI → drones militaires intelligents
  • Saronic Technologies → navires de surface autonomes
  • Castelion → missiles hypersoniques

« En cas de conflit avec la Chine autour de Taïwan, les États-Unis épuiseraient l’ensemble de leur inventaire de missiles en à peine 8 jours et mettraient ensuite trois ans à le reconstituer. »

Extrait d’une publication récente d’a16z

Cette citation choc illustre parfaitement la grille de lecture de la firme : le retard industriel américain dans les domaines critiques est devenu un risque existentiel pour le pays.

Les connexions inattendues : Riyad, Mar-a-Lago et le Pentagone

La collecte de 15 milliards ne sort pas de nulle part. Elle repose sur un réseau d’investisseurs particulièrement puissant et diversifié, incluant des acteurs que l’on n’associe pas forcément au monde du capital-risque traditionnel.

On sait notamment que Sanabil Investments, le bras venture du gigantesque Public Investment Fund saoudien, compte a16z parmi ses investissements. Le lien avec l’Arabie Saoudite n’est d’ailleurs pas nouveau : Ben Horowitz n’a jamais caché son admiration pour la dynamique de transformation du royaume.

De l’autre côté de l’Atlantique, depuis l’élection de Donald Trump fin 2024, Marc Andreessen s’est considérablement rapproché des cercles du pouvoir républicain. Il a passé de nombreuses heures à Mar-a-Lago, a participé au recrutement pour l’administration Trump et a même pris le rôle d’« intern non rémunéré » au sein du Department of Government Efficiency lancé par Elon Musk.

L’omniprésence dans l’intelligence artificielle

Parallèlement à cette poussée dans le secteur de la défense et de la réindustrialisation, a16z maintient une position dominante dans l’écosystème IA. La firme est présente à presque tous les étages de la pile technologique :

  • Infrastructure → participation dans Databricks
  • Modèles fondateurs → Mistral AI, OpenAI, xAI
  • Applications grand public → Character.AI et de très nombreuses autres startups

Cette stratégie « full-stack » sur l’IA représente sans doute le pari le plus risqué, mais aussi celui qui pourrait offrir les rendements les plus spectaculaires dans les années à venir.

Les succès historiques qui légitiment l’appétit gargantuesque

Derrière ces levées records, il y a bien évidemment des performances passées impressionnantes qui rassurent les investisseurs institutionnels les plus exigeants.

InvestissementMontant investiRésultat notable
Coinbase25 M$Valeur IPO 86 milliards $
AirbnbValorisation publique > 100 milliards $
SlackRachat par Salesforce 27,7 milliards $
GitHubRachat par Microsoft 7,5 milliards $

Selon les données de Tracxn, le portefeuille a16z compte actuellement 115 licornes, 35 IPO et 241 acquisitions. Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.

Une ambition assumée : porter la victoire technologique américaine

Dans un long billet publié le jour de l’annonce, Ben Horowitz ne mâche pas ses mots :

« En tant que leader américain du capital-risque, une partie du destin des nouvelles technologies aux États-Unis repose sur nos épaules. »

Ben Horowitz

Il va même plus loin en affirmant que la mission d’a16z consiste désormais à « garantir que l’Amérique gagne les 100 prochaines années de technologie ».

Une déclaration qui ne manquera pas de faire grincer des dents chez certains concurrents historiques qui considèrent a16z comme un « nouveau venu » malgré ses seize années d’existence.

Les zones d’ombre et les questions qui restent en suspens

Malgré l’enthousiasme et les chiffres impressionnants, plusieurs points d’interrogation persistent :

  • Qui sont exactement les Limited Partners derrière ces 15 milliards ?
  • Quel est le vrai ratio DPI (cash réellement distribué aux investisseurs) après 16 ans d’existence ?
  • Comment gérer les conflits d’intérêts potentiels entre les investissements défense et les relations avec des États étrangers ?
  • La proximité croissante avec l’administration Trump est-elle un atout ou un risque majeur à moyen terme ?

Andreessen Horowitz cultive depuis toujours une certaine opacité sur sa base d’investisseurs. Même CalPERS, le puissant fonds de pension californien, n’a réussi à entrer qu’en 2023 avec un ticket de 400 millions de dollars, marquant une première historique.

Conclusion : la firme qui a mangé la Silicon Valley… et qui continue de grandir

Il y a dix ans, personne n’aurait imaginé qu’un fonds créé en 2009 pourrait rivaliser en taille avec les géants historiques du venture capital tout en développant une influence qui dépasse largement les frontières de Sand Hill Road.

Aujourd’hui, Andreessen Horowitz n’est plus seulement un fonds d’investissement. C’est devenu une véritable institution qui joue sur plusieurs tableaux : technologique bien sûr, mais aussi géopolitique, industriel et politique.

Reste à savoir si cette ambition démesurée produira les rendements attendus et si l’alliance improbable entre la culture startup de la Silicon Valley, les capitaux souverains du Golfe et les priorités de sécurité nationale de Washington pourra réellement tenir sur le long terme.

Une chose est sûre : avec 90 milliards sous gestion et 15 milliards tout juste levés, a16z a désormais les moyens de ses (très) grandes ambitions. Et le monde de la tech observe, fasciné et parfois inquiet, l’ascension de ce colosse qui ne ressemble à aucun autre.

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Steven Soarez
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