Imaginez un instant : les data centers qui entraînent les intelligences artificielles les plus puissantes du monde consomment aujourd’hui autant d’électricité que des villes entières. Et demain ? Leur appétit énergétique semble sans limite. Face à des réseaux électriques saturés et des délais de raccordement qui s’étirent sur des années, les géants de la tech prennent les choses en main. Littéralement.
En décembre 2025, Alphabet, la maison-mère de Google, a officialisé une opération qui fait date : le rachat d’Intersect Power pour 4,75 milliards de dollars en cash, dette comprise. Derrière ce chiffre impressionnant se cache une stratégie bien plus profonde que la simple croissance externe. C’est une réponse directe à l’un des plus gros goulets d’étranglement de l’ère de l’IA : l’accès fiable et rapide à une énergie massive et décarbonée.
Quand l’IA rencontre la physique des réseaux électriques
Depuis 2023, les annonces se multiplient : chaque nouveau modèle d’IA exige des dizaines, voire des centaines de milliers de GPU. Chaque GPU consomme plusieurs centaines de watts en charge. Faites le calcul : un seul cluster d’entraînement récent peut avaler plusieurs mégawatts en continu. Multipliez cela par les dizaines de projets simultanés chez Google, OpenAI, Anthropic, xAI, Meta… et vous obtenez une demande énergétique qui dépasse largement les capacités actuelles des réseaux dans la plupart des régions attractives pour les data centers (Texas, Virginie, Arizona, Oregon, etc.).
Les utilities traditionnelles, souvent régulées et aux prises avec des processus d’autorisation très longs, ne suivent plus. Certains acteurs attendent désormais trois à cinq ans simplement pour obtenir un raccordement au réseau haute tension. Pour une industrie où six mois de retard peuvent coûter des milliards en opportunités manquées, c’est inacceptable.
« L’énergie n’est plus un coût opérationnel parmi d’autres. C’est devenu le principal facteur limitant de la course à l’IA. »
Un cadre dirigeant anonyme d’un hyperscaler américain – 2025
C’est dans ce contexte d’urgence absolue qu’Alphabet a décidé de passer à la vitesse supérieure en transformant un partenariat existant en prise de contrôle total.
Qui est Intersect Power ?
Fondée relativement récemment, Intersect Power s’est rapidement imposée comme l’un des développeurs les plus agressifs et les plus innovants dans le domaine des parcs énergétiques co-localisés avec des data centers. Leur concept ? Ne plus attendre que le réseau vienne jusqu’à vous. Construire directement les centrales de production renouvelable à côté des futurs data centers.
- Grands parcs solaires + stockage batterie massif
- Projets éoliens terrestres de nouvelle génération
- Co-localisation physique extrêmement proche (souvent moins de 2 km)
- Modèle « behind-the-meter » : l’électricité ne transite quasiment pas par le réseau public
- Capacité à développer plusieurs gigawatts en parallèle
Cette approche permet de court-circuiter la plupart des délais liés au réseau. Plus besoin d’attendre l’upgrade d’une sous-station ou l’approbation d’un nouveau corridor haute tension. L’énergie est produite sur place, stockée sur place, consommée sur place.
L’historique de la relation Alphabet – Intersect Power
En décembre 2024, Google et TPG Rise Climate avaient déjà mené un tour de financement stratégique de 800 millions de dollars dans Intersect Power. À l’époque, l’objectif affiché était ambitieux : mobiliser jusqu’à 20 milliards de dollars d’ici 2030 pour développer des projets communs. Alphabet détenait déjà une participation minoritaire significative.
Un an plus tard, passage du statut d’investisseur minoritaire à celui de propriétaire à 100 %. Le message est clair : l’énergie propre et souveraine n’est plus une option nice-to-have pour Google. C’est une priorité stratégique de premier plan.
Les modalités précises de l’opération
L’accord annoncé prévoit :
- Prix de rachat : 4,75 milliards de dollars en numéraire
- Reprise de la dette existante d’Intersect Power
- Exclusion des actifs opérationnels existants (qui seront repris par d’autres investisseurs et gérés séparément)
- Transmission à Alphabet de l’ensemble du portefeuille de développement futur
- Clôture attendue au premier semestre 2026
Les premiers « data parks » co-localisés doivent entrer en service dès fin 2026, avec une pleine maturité prévue pour 2027. Google sera l’utilisateur principal, mais la conception en « campus industriel » laisse la porte ouverte à d’autres locataires (autres acteurs de l’IA, industriels gourmands en énergie, etc.).
Pourquoi ce mouvement change profondément la donne
Historiquement, les hyperscalers signaient des PPA (Power Purchase Agreements) à long terme avec des producteurs d’énergie renouvelable. C’était efficace… jusqu’à un certain point. Aujourd’hui, même les meilleurs PPA ne suffisent plus : il faut aussi que l’électricité arrive physiquement là où se trouvent les data centers, et au moment exact où les GPU sont en pleine charge.
En contrôlant directement le développeur, Alphabet sécurise plusieurs avantages stratégiques majeurs :
- Maîtrise complète du calendrier de livraison énergétique
- Réduction drastique des risques de retard réseau
- Possibilité d’optimiser la localisation exacte des data centers en fonction de la ressource renouvelable la plus abondante et la moins chère
- Meilleure visibilité sur les coûts énergétiques à 10-20 ans
- Argument RSE extrêmement puissant auprès des investisseurs, régulateurs et grand public
- Position de force pour accueillir d’autres clients sur les mêmes campus (et donc monétiser l’infrastructure énergétique)
Un précédent majeur pour toute l’industrie
Si cette opération aboutit, elle risque de déclencher une vague de mouvements similaires. Plusieurs analystes estiment déjà que Microsoft, Amazon, Meta et même les pure-players de l’IA (OpenAI, Anthropic, xAI…) regardent très attentivement ce qui se passe chez Alphabet.
Certains observateurs vont même plus loin : les prochaines grandes levées de fonds ou acquisitions dans le secteur de l’énergie propre pourraient ressembler davantage à des prises de contrôle stratégiques par des Big Tech qu’à des investissements financiers classiques.
« Nous entrons dans l’ère où les hyperscalers deviennent aussi des utilities de facto. »
Analyste spécialisé énergie & tech – janvier 2026
Les défis qui restent à relever
Malgré l’audace de la manœuvre, plusieurs obstacles demeurent :
- Obtention des permis pour des projets de plusieurs gigawatts
- Accès au foncier adéquat (souvent dans des zones rurales)
- Volatilité des coûts des composants (panneaux, onduleurs, batteries lithium-ion)
- Acceptabilité sociale locale des très grands projets renouvelables
- Risque réglementaire (certaines commissions de régulation voient d’un mauvais œil l’intégration verticale par les Big Tech)
Mais au vu de l’enjeu stratégique, Alphabet semble prêt à investir massivement pour surmonter ces barrières.
Vers une nouvelle géographie des data centers ?
Autre conséquence probable : une redistribution géographique des futures méga-data centers. Là où auparavant les entreprises cherchaient avant tout la faible latence, la fiscalité attractive et le climat frais, l’abondance énergétique bon marché et immédiatement disponible pourrait devenir le critère numéro un.
On pourrait donc voir apparaître des clusters massifs dans des régions jusqu’ici peu considérées : certains États du Midwest américain riche en vent, le désert de l’Arizona ou du Nevada pour le solaire, voire des zones côtières pour l’éolien offshore combiné à des data centers sous-marins ou near-shore.
Conclusion : l’énergie devient l’arme stratégique numéro un
Le rachat d’Intersect Power par Alphabet pour 4,75 milliards de dollars n’est pas seulement une grosse opération de M&A. C’est le signal que l’ère de l’IA générative a définitivement fait basculer l’énergie au rang de ressource stratégique critique – au même titre que les puces, les données ou les talents.
Dans les 36 prochains mois, la capacité à sécuriser des gigawatts d’énergie propre, prévisible et disponible 24/7 deviendra probablement le principal avantage concurrentiel dans la course à l’AGI. Et les entreprises qui auront anticipé ce basculement – à l’image d’Alphabet aujourd’hui – partiront avec une sérieuse longueur d’avance.
La prochaine décennie ne se jouera pas seulement sur la taille des modèles ou la qualité des données. Elle se jouera aussi, et peut-être surtout, sur la prise de contrôle des électrons qui les font fonctionner.
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