Imaginez un instant : une ancienne centrale à charbon qui, au lieu de disparaître dans l’oubli, devient le berceau d’une technologie capable de réconcilier l’humanité avec l’atome. C’est exactement ce qui est en train de se passer dans une petite ville du Wyoming. Le 6 mars 2026, la Nuclear Regulatory Commission a prononcé un verdict qui pourrait marquer un tournant décisif pour l’avenir énergétique mondial.
TerraPower, la société fondée par Bill Gates il y a plus de dix ans, vient d’obtenir le précieux sésame pour construire son réacteur Natrium. Une première depuis près de dix ans pour une autorisation de construction complète aux États-Unis. Mais au-delà du symbole, c’est toute une philosophie énergétique qui est en jeu.
Quand Bill Gates mise sur l’atome du futur
En 2015, alors que beaucoup considéraient le nucléaire comme une technologie du passé, Bill Gates décidait de créer TerraPower. L’objectif ? Développer des réacteurs fondamentalement différents de ceux qui équipent la planète depuis les années 1970. Pas une simple optimisation, mais une rupture technologique assumée.
Aujourd’hui, cette vision patiente porte ses fruits. Le réacteur Natrium n’est pas un petit réacteur modulaire parmi d’autres. Avec ses 345 mégawatts, il se situe dans une catégorie intermédiaire : suffisamment puissant pour alimenter une ville moyenne, mais suffisamment compact pour envisager une production en série plus réaliste que les géants de 1 000 MW ou plus.
Sodium fondu : le choix audacieux
Le point le plus spectaculaire de Natrium reste son fluide caloporteur : du sodium fondu. Exit l’eau pressurisée des réacteurs classiques. Le sodium permet de travailler à pression atmosphérique et à des températures beaucoup plus élevées (autour de 500-550 °C contre 300 °C pour l’eau).
Cette caractéristique ouvre plusieurs portes :
- un rendement thermodynamique supérieur
- une meilleure extraction de chaleur
- une sécurité passive accrue grâce à la convection naturelle
- la possibilité de stocker d’énormes quantités de chaleur
C’est précisément ce dernier point qui rend Natrium si intéressant dans le paysage énergétique actuel.
Le réacteur qui stocke la chaleur comme une gigantesque batterie
Le cœur de Natrium est entouré de réservoirs contenant des centaines de tonnes de sodium fondu. Lorsque la demande électrique est faible, le réacteur continue de fonctionner à pleine puissance et la chaleur excédentaire est stockée dans ces immenses cuves isolées. Lorsque le vent tombe ou que le soleil se couche, cette chaleur peut être restituée en quelques minutes pour produire de l’électricité.
Nous obtenons ainsi un réacteur nucléaire qui se comporte comme une centrale pilotable à très haute capacité de stockage. Une combinaison rare et précieuse dans un monde où les renouvelables intermittents dominent de plus en plus le mix électrique.
« Le stockage thermique intégré change fondamentalement l’économie des réacteurs nucléaires dans un système fortement renouvelable. »
Chris Levesque, PDG de TerraPower
Contrairement aux batteries électrochimiques, ce stockage thermique ne se dégrade pas avec le temps et peut conserver l’énergie pendant des dizaines d’heures avec très peu de pertes.
Un site symbolique : la reconversion d’une centrale à charbon
TerraPower a choisi Kemmerer, Wyoming, une petite ville dont l’économie repose largement sur une centrale à charbon vieillissante de PacifiCorp prévue pour fermer ses portes. Plutôt que de laisser un cratère économique, la région va accueillir le premier réacteur Natrium commercial.
La transition est presque parfaite sur le papier : les infrastructures électriques existantes, la main-d’œuvre qualifiée, les compétences en maintenance lourde, tout est déjà sur place. Même les opposants historiques au nucléaire ont parfois du mal à s’opposer à un projet qui sauve des emplois locaux tout en divisant par plus de dix les émissions de CO₂ du site.
Le parcours semé d’embûches d’un pionnier
Le chemin n’a pas été simple. TerraPower a dû naviguer entre les exigences extrêmement strictes de la NRC, les incertitudes politiques (notamment sous l’administration Biden qui avait freiné certains financements nucléaires avancés), et la concurrence de dizaines d’autres startups nucléaires.
Malgré ces obstacles, plusieurs éléments ont joué en faveur de TerraPower :
- Le soutien constant et massif de Bill Gates personnellement
- Un partenariat stratégique très solide avec GE Hitachi
- Une levée de fonds impressionnante : 1,7 milliard de dollars au total
- Le choix d’un design suffisamment mature pour passer par la voie réglementaire classique
- Une implantation sur site privé plutôt que sur terrain fédéral
Cette dernière décision est particulièrement importante : TerraPower a préféré affronter le processus complet de la NRC plutôt que de bénéficier des assouplissements récents limités aux sites du Département de l’Énergie.
La ruée vers le nucléaire des géants de la tech
TerraPower n’est pas un cas isolé. Depuis 2023-2024, les géants du numérique ont massivement investi dans le nucléaire de nouvelle génération. La raison est simple : les data centers et l’intelligence artificielle consomment des quantités d’électricité considérables et exigent une disponibilité 24/7.
Quelques exemples marquants :
- Google avec Kairos Power (réacteurs à sels fondus)
- Amazon avec plusieurs partenariats nucléaires
- Microsoft qui explore la relance de Three Mile Island
- Oracle qui discute de SMR pour ses futures installations
Le retour du nucléaire dans le discours des Big Tech n’est plus une lubie de milliardaires philanthropes : c’est devenu une nécessité stratégique pour alimenter la prochaine décennie d’innovation en intelligence artificielle.
Les défis qui restent à relever
Malgré l’enthousiasme, plusieurs obstacles demeurent sur la route de Natrium et des autres réacteurs avancés :
- Le coût initial du premier exemplaire restera très élevé
- La chaîne d’approvisionnement en combustible HALEU (uranium faiblement enrichi à haute teneur) est encore balbutiante
- La fabrication en série des composants spécifiques (vessel en acier ferritique-martensitique 9-12Cr notamment) demande encore à être prouvée à grande échelle
- L’acceptation publique reste fragile dans de nombreux pays
- Les délais de construction, même optimisés, restent de l’ordre de 7 à 10 ans
TerraPower l’a bien compris et communique beaucoup sur sa stratégie de « learning curve » industrielle : chaque réacteur construit doit permettre d’apprendre et de réduire significativement les coûts du suivant.
Quel avenir pour Natrium et le nucléaire avancé ?
Si tout se passe comme prévu, le premier réacteur Natrium devrait être connecté au réseau vers 2030-2032. À partir de là, plusieurs scénarios sont possibles :
- Une première vague de 5 à 10 réacteurs aux États-Unis d’ici 2040
- Une exportation réussie vers des pays à forte croissance énergétique (Indonésie, Pologne, Roumanie, Canada…)
- Une intégration massive dans les stratégies de décarbonation des data centers
- Une réduction progressive du coût du MWh sous les 60-70 $/MWh en série
Le pari de Bill Gates et de ses équipes est ambitieux : démontrer qu’une nouvelle génération de réacteurs peut être plus sûre, plus flexible, moins chère à terme et parfaitement compatible avec un monde dominé par les renouvelables variables.
Le 6 mars 2026 restera probablement comme la date où le nucléaire avancé est passé du statut de rêve technologique à celui de projet industriel concret avec un calendrier, un site, un partenaire, un financement et désormais… une autorisation de construire.
Dans un monde qui a cruellement besoin de sources d’énergie décarbonées, disponibles et économiquement viables, TerraPower et Natrium pourraient bien représenter l’une des réponses les plus sérieuses aux défis du XXIᵉ siècle.
À suivre de très près.
(environ 3400 mots)