Imaginez un instant : un pays de 1,4 milliard d’habitants qui décide de ne plus rester spectateur dans la révolution de l’intelligence artificielle. Un pays qui veut former ses propres modèles, garder ses données chez lui et accélérer ses innovations sans dépendre entièrement des géants américains ou chinois. Ce pays, c’est l’Inde en 2026… et elle vient de frapper un grand coup.

Le 20 février 2026, sur la scène de l’India AI Impact Summit à New Delhi, deux acteurs majeurs ont annoncé un partenariat qui fait déjà trembler le petit monde de l’IA mondiale : G42, le champion émirati de l’intelligence artificielle, s’associe à Cerebras Systems, l’américain qui fabrique les plus grosses puces d’IA au monde, pour déployer 8 exaflops de puissance de calcul sur le sol indien.

Un saut quantique pour l’Inde dans la course à l’IA souveraine

8 exaflops. Pour vous donner une idée, c’est huit millions de milliards d’opérations en virgule flottante par seconde. À titre de comparaison, le superordinateur le plus puissant du monde en 2023 atteignait à peine 1,2 exaflops. Ici, on parle d’un bond colossal en une seule annonce.

Mais au-delà des chiffres impressionnants, ce qui rend ce projet fascinant, c’est son positionnement politique et stratégique. L’Inde ne veut plus être le marché passif où l’on vend des services cloud. Elle veut devenir un acteur producteur d’intelligence artificielle souveraine.

Qui est G42, ce géant discret d’Abou Dabi ?

G42 n’est pas une startup de garage. Créée en 2018 à Abou Dabi, l’entreprise est devenue en quelques années l’un des acteurs les plus agressifs et les mieux financés de l’écosystème IA mondial. Soutenue massivement par le fonds souverain Mubadala et par des partenariats stratégiques (notamment avec Microsoft), G42 construit des infrastructures d’IA à une vitesse fulgurante.

En 2025, elle a déjà déployé plusieurs clusters massifs aux Émirats et noué des alliances dans plusieurs pays du Golfe, en Asie du Sud-Est et maintenant en Inde. Son obsession : permettre aux nations de contrôler leur propre destin en matière d’IA.

« L’infrastructure IA souveraine devient essentielle pour la compétitivité nationale. Ce projet apporte cette capacité à l’Inde à l’échelle nationale. »

Manu Jain, CEO de G42 India

Cette citation résume parfaitement l’ambition : ne plus dépendre des hyperscalers américains pour entraîner des modèles ou faire de l’inférence lourde.

Cerebras : la puce qui défie Nvidia

De l’autre côté de l’Atlantique, Cerebras Systems est connu pour son approche radicalement différente. Au lieu de multiplier les GPU comme le font Nvidia, AMD ou Intel, Cerebras a conçu la plus grande puce jamais fabriquée : le Wafer-Scale Engine (WSE).

Une seule puce WSE-3 mesure environ 46 225 mm² (la taille d’un disque vinyle) et intègre plus de 4 trillions de transistors. Résultat : une bande passante mémoire phénoménale et une latence ultra-faible, particulièrement adaptée aux entraînements de très grands modèles de langage.

En combinant des milliers de ces puces dans un cluster, Cerebras promet des performances qui défient les architectures classiques… tout en consommant beaucoup moins d’énergie par flop que les solutions concurrentes traditionnelles.

Les partenaires indiens : C-DAC et MBZUAI

Ce projet ne se limite pas à un deal entre deux entreprises étrangères. L’Inde y met aussi du sien avec deux institutions clés :

  • Le Centre for Development of Advanced Computing (C-DAC), bras armé du gouvernement indien pour le calcul haute performance depuis des décennies.
  • La Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence (MBZUAI), basée à Abou Dabi, déjà très active sur les modèles en hindi-anglais.

MBZUAI et G42 avaient d’ailleurs sorti en 2025 le modèle Nanda 87B, une version affinée de Llama 3.1 70B particulièrement performante sur le hindi conversationnel. Ce n’est donc pas un hasard si l’Inde est choisie : il y a déjà une collaboration linguistique et culturelle en cours.

Pourquoi 8 exaflops changent vraiment la donne

Pour bien comprendre l’ampleur, voici quelques ordres de grandeur :

SystèmePerformance (exaflops)Année
Frontier (USA)1,22023
El Capitan (prévu)~22024-2025
Projet G42-Cerebras Inde82026+

Autrement dit, l’Inde s’apprête à disposer, à elle seule, d’une capacité de calcul IA plusieurs fois supérieure au superordinateur public le plus puissant de la planète il y a seulement trois ans.

Cette puissance sera accessible à :

  1. Les universités et centres de recherche indiens
  2. Les administrations publiques
  3. Les PME et startups locales qui n’ont pas les moyens de louer des clusters chez AWS, Azure ou Google Cloud

Le tout en respectant les règles strictes de résidence des données et de sécurité nationale indiennes.

Un contexte indien en pleine ébullition

L’annonce de G42 et Cerebras n’arrive pas dans un désert. L’India AI Impact Summit 2026 a été le théâtre de plusieurs annonces majeures :

  • Adani Group promet 100 milliards de dollars pour 5 GW de data centers d’ici 2035
  • Reliance annonce 110 milliards sur sept ans pour des data centers de taille gigawatt
  • OpenAI et Tata Group sécurisent 100 MW (puis 1 GW) dans le cadre du projet Stargate
  • Amazon, Google et Microsoft ont déjà engagé environ 70 milliards pour l’Inde

Le ministre des Technologies Ashwini Vaishnaw a même fixé un objectif : attirer plus de 200 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures sur les 24 prochains mois grâce à des incitations fiscales et des fonds publics.

Souveraineté vs dépendance : le vrai débat

Malgré l’enthousiasme, plusieurs questions subsistent. Un système construit par une entreprise émiratie et un fabricant américain peut-il vraiment être qualifié de « souverain » ?

Certains observateurs soulignent que :

  • Les puces restent conçues aux États-Unis
  • Une partie du software stack provient probablement de l’écosystème Cerebras
  • G42 entretient des liens très étroits avec Microsoft

Mais pour l’Inde, le compromis semble acceptable : mieux vaut un partenaire qui accepte de construire sur place et de respecter les lois locales que de continuer à envoyer des milliards vers les hyperscalers étrangers.

Quelles applications concrètes pour 8 exaflops ?

Avec une telle puissance, plusieurs chantiers prioritaires deviennent soudainement possibles :

  • Entraînement de modèles de langage de plusieurs centaines de milliards de paramètres entièrement en hindi, tamoul, bengali, télougou, etc.
  • Modèles multimodaux adaptés à la diversité culturelle indienne (textes, images, vidéos, sons)
  • IA pour l’agriculture de précision à grande échelle
  • Diagnostic médical amélioré dans les zones rurales
  • Simulation climatique ultra-précise pour l’adaptation au changement climatique
  • Développement accéléré de solutions de défense et de cybersécurité

Chaque domaine cité ci-dessus représente potentiellement des dizaines voire des centaines de milliards de dollars d’impact économique sur les 10 prochaines années.

Vers une nouvelle géopolitique de l’IA ?

Ce projet s’inscrit dans une tendance plus large : la fragmentation du paysage IA mondial. Les États-nations refusent de plus en plus de laisser les données les plus sensibles et les modèles les plus stratégiques sur des serveurs situés à l’étranger.

On observe le même mouvement en Arabie Saoudite, en Indonésie, en Turquie, au Brésil… Partout, des « clouds souverains » et des clusters nationaux voient le jour.

L’Inde, avec sa démographie, sa croissance économique et ses ambitions technologiques, est sans doute le pays le plus à même de transformer cette tendance en réalité massive.

Conclusion : l’Inde n’est plus seulement un marché

Longtemps considérée comme le terrain de chasse des Big Tech, l’Inde change de posture. Avec ce projet à 8 exaflops, elle affirme qu’elle veut non seulement consommer de l’IA, mais la produire, la contrôler et l’adapter à ses 1,4 milliard de citoyens.

Le partenariat G42-Cerebras n’est que le début. D’ici 2030, il est probable que plusieurs autres clusters de cette ampleur voient le jour sur le sous-continent. Et lorsque l’on additionne cela aux investissements massifs d’Adani, Reliance, Tata et des géants américains… on comprend que l’Inde est en train de devenir l’un des trois ou quatre piliers mondiaux de l’infrastructure IA.

Le prochain acte de la révolution IA ne s’écrira pas seulement à San Francisco ou à Pékin. Une grande partie du script se rédige désormais à New Delhi, Hyderabad, Bangalore… et Abou Dabi.

Et vous, pensez-vous que l’Inde peut vraiment devenir une superpuissance de l’IA souveraine d’ici la fin de la décennie ?

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Steven Soarez
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