Imaginez un instant : un humoriste qui, depuis son appartement londonien, fait rire des millions de personnes en se moquant ouvertement du régime le plus puissant du Golfe. Puis, du jour au lendemain, son téléphone devient une taupe silencieuse, ses messages les plus intimes sont aspirés par un logiciel militaire, et sa vie bascule dans la paranoïa. C’est exactement ce qui est arrivé à Ghanem Al-Masarir, et aujourd’hui, après des années de combat judiciaire, il vient de remporter une victoire retentissante.
Le 26 janvier 2026, la Haute Cour de Londres a condamné l’Arabie Saoudite à verser plus de 3 millions de livres sterling (environ 4,1 millions de dollars) à ce satiriste et militant des droits humains. Pour la première fois, un tribunal occidental a officiellement reconnu que le tristement célèbre Pegasus avait été utilisé contre un individu précis, avec la bénédiction d’un État étranger.
Quand l’humour devient une arme dangereuse pour les régimes autoritaires
En 2018, Ghanem Al-Masarir n’était pas encore une figure judiciaire internationale. Il était surtout connu sous le pseudo Mr G sur YouTube. Ses vidéos, mélange d’humour noir, d’ironie mordante et de critiques frontales contre la famille royale saoudienne, cumulaient des millions de vues. Dans un pays où la liberté d’expression est quasi inexistante, son exil londonien lui permettait de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas.
Mais l’humour a un coût. Très vite, des signes inquiétants sont apparus : son téléphone devenait anormalement chaud, la batterie se vidait en quelques heures, des applications s’ouvraient toutes seules… Autant de symptômes classiques d’une infection par un spyware de niveau militaire.
Pegasus : l’arme numérique des États
Produit par la société israélienne NSO Group, Pegasus est présenté par ses concepteurs comme un outil antiterroriste réservé aux gouvernements démocratiques. La réalité est bien différente. Depuis 2016, des enquêtes journalistiques (notamment le consortium Forbidden Stories et Amnesty International) ont révélé que des dizaines de pays, dont plusieurs régimes autoritaires, utilisaient ce logiciel pour espionner journalistes, militants, opposants politiques et même des proches de dirigeants.
Ce qui rend Pegasus particulièrement terrifiant, c’est sa capacité à infecter un téléphone sans aucune interaction de la victime (attaque zero-click). Il suffit d’envoyer un iMessage invisible ou d’exploiter une vulnérabilité dans WhatsApp pour prendre le contrôle total de l’appareil : micro, caméra, localisation, mots de passe, tout.
« Pegasus ne pirate pas seulement un téléphone, il pirate une vie entière. »
Citizen Lab, université de Toronto
Dans le cas d’Al-Masarir, les experts mandatés par la justice britannique ont retrouvé des traces incontestables de l’exfiltration de données via Pegasus sur deux iPhones successifs. Le juge Pushpinder Saini a estimé qu’il existait « des éléments probants » démontrant que l’opération avait été « dirigée ou autorisée » par le gouvernement saoudien ou ses agents.
Une agression physique en parallèle du piratage
Le piratage n’était pas un incident isolé. Quelques mois plus tôt, en août 2018, Ghanem Al-Masarir avait été violemment agressé dans une rue de Londres par plusieurs hommes qui l’avaient roué de coups avant de prendre la fuite. Les enquêteurs britanniques n’ont jamais identifié les auteurs, mais le timing et le mode opératoire ont immédiatement fait penser à une opération commanditée.
Les chercheurs en cybersécurité le savent depuis longtemps : les attaques numériques et physiques sont souvent complémentaires. Quand un État veut neutraliser une voix gênante, il combine la terreur physique et la surveillance totale pour briser psychologiquement sa cible.
Dans le cas présent, le juge a conclu qu’il était « probable » que les autorités saoudiennes soient responsables de l’agression physique, en plus du piratage. Une double condamnation qui donne encore plus de poids à la décision.
L’immunité de l’État saoudien balayée
L’Arabie Saoudite a tenté de faire valoir son immunité souveraine, comme elle l’avait fait avec succès dans l’affaire Jamal Khashoggi. Mais cette fois, la Haute Cour n’a pas suivi. Les juges ont estimé que les actes reprochés (piratage et agression sur le sol britannique) sortaient du cadre des actes officiels d’un État et pouvaient donc être jugés par les tribunaux civils anglais.
Face à cette décision, Riyad a tout simplement cessé de participer au procès. Pas d’avocats, pas de défense, pas d’appel (pour l’instant). Le jugement est donc tombé par défaut, mais avec une force symbolique considérable.
- Première victoire civile contre un État utilisant Pegasus
- Première reconnaissance judiciaire britannique du ciblage précis par ce spyware
- Rejet de l’immunité souveraine dans une affaire de cybersurveillance
- Montant record de dommages et intérêts : plus de 4 millions USD
Que va changer cette décision ?
Sur le plan symbolique, c’est une claque pour NSO Group et pour les États clients de Pegasus. Pendant des années, la société israélienne a répété que son outil n’était utilisé que « pour lutter contre le terrorisme et le crime organisé ». Aujourd’hui, un tribunal occidental dit clairement le contraire dans une affaire documentée.
Sur le plan juridique, la décision ouvre une brèche. D’autres victimes de Pegasus (journalistes mexicains, militants émiratis, opposants marocains, etc.) pourraient s’engouffrer dans la même voie et attaquer leur propre gouvernement devant des juridictions étrangères, surtout si elles peuvent prouver que l’infection a eu lieu alors qu’elles se trouvaient sur le sol européen ou américain.
Mais la plus grande question reste en suspens : l’Arabie Saoudite va-t-elle payer ? Sans actifs facilement saisissables au Royaume-Uni, et sans volonté politique forte de Londres pour faire exécuter la décision, il est probable que Ghanem Al-Masarir ne touche jamais la totalité (voire la moindre partie) des 4,1 millions de dollars.
L’impact psychologique et professionnel
Au-delà des aspects financiers et juridiques, le verdict reconnaît aussi le préjudice moral immense subi par le satiriste. La surveillance intrusive, combinée à l’agression physique, a provoqué chez lui une dépression sévère. Il a fini par arrêter sa chaîne YouTube, qui était devenue sa principale source de revenus et son principal moyen d’expression.
Ce détail est crucial : les spyware comme Pegasus ne se contentent pas de voler des données. Ils paralysent, ils intimident, ils font taire. En condamnant l’Arabie Saoudite à indemniser la perte de carrière et la souffrance psychologique, le juge a reconnu cet effet destructeur indirect.
NSO Group : toujours dans le viseur
La société israélienne, placée sur liste noire américaine en 2021, a déjà perdu plusieurs contrats majeurs. Mais elle continue d’opérer dans l’ombre. Chaque nouveau jugement comme celui-ci fragilise un peu plus sa position sur le marché mondial des outils de surveillance.
Certains observateurs estiment que NSO pourrait être condamnée à son tour dans de futures affaires si des victimes parviennent à prouver qu’elle savait ou aurait dû savoir que ses clients utilisaient Pegasus à des fins illégitimes.
Vers une régulation internationale des spyware ?
Cette affaire intervient à un moment où plusieurs pays (États-Unis, Union européenne, Canada) tentent de coordonner leurs efforts pour limiter la prolifération des outils de piratage gouvernementaux. Mais la route est encore longue : les États les plus puissants sont aussi les plus gros clients.
| Pays | Statut Pegasus (selon enquêtes publiques) | Principales cibles révélées |
| Arabie Saoudite | Client confirmé | Opposants, journalistes |
| Émirats arabes unis | Client confirmé | Militants, avocats |
| Mexique | Client massif | Journalistes, défenseurs des droits |
| Inde | Client présumé | Opposants politiques |
| Hongrie | Client confirmé | Journalistes, avocats anticorruption |
Ce tableau, bien que non exhaustif, montre à quel point l’outil a été démocratisé… dans les pires sens du terme.
Conclusion : une victoire fragile mais symbolique
La victoire de Ghanem Al-Masarir ne mettra pas fin à l’utilisation de Pegasus ni à la surveillance transnationale des dissidents. Mais elle pose un précédent. Elle montre qu’un individu, même face à l’un des États les plus riches et les plus puissants du monde, peut obtenir gain de cause devant un tribunal indépendant.
Elle rappelle aussi que la technologie, quand elle tombe entre de mauvaises mains, peut devenir une arme de destruction psychologique massive. Et qu’il est urgent de construire des garde-fous internationaux avant que ces outils ne deviennent la norme plutôt que l’exception.
Pour l’instant, Ghanem Al-Masarir peut savourer une reconnaissance judiciaire rare. Quant à savoir s’il touchera un jour l’argent promis… c’est une autre bataille qui ne fait que commencer.
Et vous, pensez-vous que ce genre de décisions pourra vraiment changer la donne dans la lutte contre la surveillance d’État ?