Imaginez une startup française qui lève plus de 600 millions d’euros, attire l’attention d’Hollywood avec Robert Downey Jr., promet de révolutionner l’alimentation mondiale grâce aux insectes… et finit en liquidation judiciaire quelques années plus tard. C’est l’histoire vraie d’Ÿnsect, un parcours qui fascine autant qu’il fait réfléchir.
Derrière les titres enthousiastes et les levées de fonds records se cache une leçon brutale sur les limites du capital-risque, les pièges de l’industrialisation précoce et les réalités économiques implacables du secteur agroalimentaire. Retour sur le destin tragique d’une des plus belles promesses de la foodtech européenne.
Quand les insectes devaient sauver la planète
En 2011, trois ingénieurs français lancent une idée qui semble sortie d’un film de science-fiction positif : élever des vers de farine à très grande échelle pour produire des protéines durables. À l’époque, le sujet des insectes comme alternative aux farines de poisson et au soja importé fait doucement son chemin dans les cercles de l’innovation alimentaire.
Très vite, Ÿnsect se distingue par son ambition industrielle démesurée. Pas question de petites fermes verticales expérimentales : l’objectif est de construire des usines de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés capables de produire des dizaines de milliers de tonnes de protéines par an.
Le storytelling est parfait : une solution circulaire, locale, bas-carbone face à l’épuisement des océans et à la déforestation liée au soja sud-américain. Les investisseurs impact, les fonds souverains et les institutions publiques se précipitent.
Nous voulons devenir le leader mondial de la protéine d’insectes, au même titre que Total est devenu un leader dans le pétrole.
Antoine Hubert, co-fondateur et ex-CEO d’Ÿnsect – 2019
Une levée après l’autre : l’effet boule de neige
Entre 2016 et 2023, la société enchaîne les tours de table historiques pour une deeptech européenne :
- Série A : 12,5 M€ en 2016
- Série B : 40 M€ en 2019
- Série C : 160 M€ en 2020 (record français de l’époque pour une foodtech)
- Série C bis : 372 M€ en 2021 (dont l’entrée de Robert Downey Jr. via FootPrint Coalition)
- Dette et aides publiques : environ 100 M€ supplémentaires
Fin 2021, Ÿnsect est valorisée autour de 2 milliards de dollars. Pour une société qui produit à peine quelques milliers de tonnes par an, c’est colossal. Mais à ce moment précis, le marché est encore dans l’euphorie post-Covid : les valorisations s’envolent, l’ESG est au sommet de toutes les priorités.
Le piège de la giga-usine
Le point de bascule se joue à Amiens, dans les Hauts-de-France. Là, le groupe lance le chantier de Ÿnfarm, présentée comme « la plus grande ferme verticale d’insectes au monde ». 150 000 m², 250 millions d’euros de travaux, une hauteur de bâtiment équivalente à un immeuble de 14 étages, des milliers de tonnes de substrat à gérer chaque semaine.
Le problème ? Cette usine est dimensionnée pour un marché qui n’existe pas encore. Pire : elle est pensée pour produire massivement de la farine d’insectes destinée… à l’aquaculture et à la volaille, deux marchés ultra-sensibles au prix.
Or, en 2022-2023, l’inflation énergétique, la hausse des matières premières agricoles et la hausse des taux d’intérêt rendent le modèle intenable. Produire des protéines d’insectes revient alors 3 à 5 fois plus cher que la farine de poisson classique ou le soja. Le premium « durable » que certains espéraient ne se matérialise pas.
| Marché | Sensibilité au prix | Marge potentielle insectes | Volume actuel 2025 |
| Aquaculture / volaille | Très forte | Faible à nulle | Très élevé |
| Alimentation animale de compagnie | Moyenne | Correcte | Faible à moyen |
| Alimentation humaine | Faible | Élevée | Très faible |
Le pivot tardif vers le petfood
Face à l’évidence, l’équipe dirigeante tente un virage stratégique en 2023 : recentrer l’activité sur les aliments pour animaux de compagnie, segment où les clients acceptent des prix plus élevés en échange d’allégations « naturelles », « durables » ou « innovantes ».
Mais ce pivot arrive trop tard. La trésorerie s’épuise, les dettes s’accumulent, les fournisseurs s’impatientent. En parallèle, l’usine néerlandaise issue du rachat de Protifarm est fermée, des centaines de postes supprimés. L’atmosphère interne se dégrade rapidement.
Dans un environnement inflationniste sur l’énergie, les matières premières, le coût du capital et la dette, nous ne pouvons plus nous permettre d’investir massivement dans les marchés les moins rémunérateurs.
Antoine Hubert – déclaration 2023
Les leçons d’un échec annoncé
Avec le recul, plusieurs facteurs expliquent la catastrophe :
- Industrialisation prématurée : construire une giga-usine avant d’avoir validé les unit economics
- Marché mal choisi au départ : viser en priorité l’aquaculture et la volaille, segments les plus compétitifs
- Manque de focus : dispersion entre petfood, aquaculture, alimentation humaine via l’acquisition de Protifarm
- Surchauffe du capital-risque : valorisations délirantes en 2021 qui ont créé des attentes intenables
- Choc macroéconomique : inflation + hausse des taux = asphyxie des sociétés très capitalistiques
Cet enchaînement rappelle d’autres drames industriels européens récents : Northvolt, Lilium, Volocopter… Des sociétés qui ont brûlé des centaines de millions avant même d’atteindre la rentabilité opérationnelle.
Et les concurrents dans tout ça ?
Tous les acteurs de l’insect farming ne sont pas logés à la même enseigne. Innovafeed, autre licorne française, semble pour l’instant mieux résister. Pourquoi ? Parce qu’elle a choisi une approche plus progressive : sites de production de taille intermédiaire, co-localisation avec des sites industriels existants (sucre, amidon), partenariats stratégiques solides.
En parallèle, des acteurs plus petits continuent d’explorer le marché humain (protéines en poudre, barres, snacks) avec des volumes modestes mais des marges plus confortables. L’histoire d’Ÿnsect ne signe donc pas la fin des insectes comestibles, mais plutôt la fin d’une certaine forme d’utopie industrielle.
Que reste-t-il aujourd’hui ?
En décembre 2025, le tribunal de commerce prononce la liquidation judiciaire. Les actifs, notamment la propriété intellectuelle, les brevets sur l’automatisation et la génétique des vers de farine, ainsi que les relations commerciales, sont mis en vente.
Le dernier PDG, Emmanuel Pinto, nommé pour tenter un redressement, conclut sur une note presque optimiste :
Nous espérons que l’expertise technique et industrielle développée par les équipes Ÿnsect, ainsi que les relations commerciales établies, seront mises à profit et contribueront à la souveraineté protéique de l’Europe et à la lutte contre le changement climatique.
Emmanuel Pinto – décembre 2025
Une façon élégante de dire que le savoir-faire ne disparaîtra pas forcément, même si la société, elle, n’existe plus.
L’Europe saura-t-elle apprendre de cet échec ?
Antoine Hubert, l’ex-CEO, a d’ailleurs co-fondé l’association Start Industrie pour défendre un meilleur accompagnement des deeptechs européennes dans leur phase d’industrialisation. Le diagnostic est clair : on sait financer des prototypes et des pilotes, beaucoup moins des usines à l’échelle.
Pourtant, l’enjeu reste immense. L’Europe importe environ 70 % de ses protéines animales sous forme de soja et de farines marines. Dans un monde qui comptera 10 milliards d’habitants en 2050, diversifier les sources protéiques devient une question de souveraineté alimentaire.
Les insectes ne sont pas la seule réponse, mais ils font partie de l’arsenal. À condition d’éviter les erreurs d’Ÿnsect : surestimation de la vitesse d’adoption, sous-estimation des coûts d’industrialisation, dispersion stratégique.
Conclusion : un échec utile ?
La liquidation d’Ÿnsect n’est pas la fin de l’aventure des protéines alternatives. Elle marque simplement la fin d’une certaine naïveté : croire qu’une technologie vertueuse s’imposera automatiquement parce qu’elle est bonne pour la planète.
Pour réussir, il faudra désormais des business models robustes, des rampes de montée en charge progressives, des choix stratégiques clairs et une exécution sans faille. Ÿnsect n’a pas réussi à cocher toutes ces cases. Mais son histoire, aussi douloureuse soit-elle, servira de cas d’école pour la prochaine génération d’entrepreneurs deeptech européens.
Et qui sait… peut-être que dans dix ans, certains des brevets ou des équipes d’Ÿnsect permettront à une autre société de réussir là où la première a échoué. L’histoire des innovations disruptives est souvent faite d’échecs retentissants qui préparent le terrain aux succès suivants.
Fin de l’épisode Ÿnsect. Mais le combat pour des protéines durables, lui, ne fait que commencer.