Et si l’énergie illimitée, propre et sans émissions de CO₂ n’était plus une utopie lointaine mais un horizon atteignable d’ici une quinzaine d’années ? Imaginez un instant : une technologie capable de reproduire le mécanisme qui fait briller le Soleil, domestiquée dans des centrales terrestres, produisant de l’électricité à la demande sans déchets radioactifs longue durée ni risque de fusion incontrôlée.
C’est précisément ce rêve que poursuit aujourd’hui Inertia Enterprises, une startup qui vient de lever 450 millions de dollars auprès d’investisseurs parmi les plus prestigieux de la Silicon Valley. À sa tête ? Nul autre que Jeff Lawson, le cofondateur et PDG de Twilio, accompagné de pointures scientifiques issues du célèbre National Ignition Facility (NIF) de Livermore.
Une levée record pour accélérer la fusion par confinement inertiel
Le 11 février 2026, TechCrunch révélait une nouvelle qui a fait vibrer la communauté des deep tech : Inertia Enterprises boucle un tour de table Série A de 450 millions de dollars. Un montant colossal pour une entreprise qui n’a que quelques mois d’existence officielle, mais qui s’appuie sur des décennies de recherche publique.
Les investisseurs ne misent pas sur un concept farfelu. Ils parient sur une déclinaison industrielle très concrète des percées réalisées depuis 2022 au sein du National Ignition Facility. C’est là, en Californie, qu’une équipe dirigée par la physicienne Annie Kritcher a réussi, pour la première fois dans l’histoire, à obtenir un gain énergétique net en fusion nucléaire contrôlée.
« Nous avons démontré que la physique fonctionne. Maintenant, il faut passer de la preuve de concept à l’usine. »
Annie Kritcher, cofondatrice d’Inertia Enterprises et ancienne responsable des expériences à gain au NIF
Cette citation résume parfaitement l’ambition d’Inertia : transformer une prouesse scientifique en infrastructure industrielle rentable. Mais comment compte-t-elle y parvenir ?
Le défi technique : 10 kilojoules, 10 fois par seconde
Le NIF utilise 192 faisceaux laser extrêmement puissants pour comprimer une minuscule capsule de combustible (deutérium-tritium) jusqu’à des conditions extrêmes de température et de pression. En décembre 2022, puis à plusieurs reprises par la suite, l’énergie libérée par la fusion a dépassé l’énergie injectée par les lasers… mais seulement de peu, et avec un rendement global très faible quand on prend en compte toute la chaîne électrique.
Inertia Enterprises veut changer d’échelle de manière radicale :
- Passer de quelques tirs par jour à 10 tirs par seconde
- Atteindre 10 kilojoules par impulsion laser utile
- Construire des centrales équipées de 1 000 lasers fonctionnant en parallèle
- Produire des cibles combustibles à moins d’1 dollar pièce en grande série
Ces objectifs semblent démesurés. Pourtant, les cofondateurs estiment que la physique de base est validée et que les verrous restants sont principalement d’ingénierie et de production de masse.
Jeff Lawson : du SaaS à la fusion nucléaire
Quand on pense à Jeff Lawson, on imagine immédiatement les SMS, les appels vidéo, l’API qui a révolutionné la communication des entreprises. Twilio est devenue une licorne puis une entreprise cotée en bourse grâce à une vision simple : rendre la téléphonie programmable.
Mais derrière l’entrepreneur tech se cache un passionné de science depuis toujours. Lawson a financé discrètement plusieurs projets de recherche en énergie pendant des années. Lorsqu’il a découvert les résultats du NIF et rencontré Annie Kritcher et Mike Dunne (professeur à Stanford et spécialiste des designs de centrales), il a décidé de passer de l’autre côté du miroir : créer l’entreprise capable d’industrialiser la fusion.
Son expérience en scaling d’infrastructure logicielle et en recrutement de talents exceptionnels est vue comme un atout majeur par les investisseurs. Bessemer Venture Partners, GV (ex-Google Ventures), Threshold Ventures et Modern Capital ne misent pas seulement sur la science, mais aussi sur l’exécution industrielle que Lawson sait orchestrer.
Pourquoi la fusion par laser séduit autant les investisseurs en 2026 ?
Depuis 2023, le secteur de la fusion privée connaît une véritable ruée vers l’or. Plus de 10 milliards de dollars ont été investis dans une quinzaine de startups sérieuses. Parmi les approches concurrentes :
| Approche | Entreprise phare | Montant levé récemment | Technologie principale |
| Confinement magnétique | Commonwealth Fusion Systems | 863 M$ (2025) | Tokamak haute température avec aimants HTS |
| Confinement inertiel laser | Inertia Enterprises | 450 M$ (2026) | Lasers pulsés + cibles indirectes |
| Fusion compacte | TAE Technologies | Fusion inversée + SPAC | Champ inversé + p-B11 |
| Fusion magnéto-inertielle | General Fusion | SPAC ~1 Md$ | Piston mécanique + plasma |
| Fusion aneutronique | Type One Energy | 87 M$ + Série B en cours | Stellarator compact |
Chaque approche a ses avantages et ses défis. Le confinement inertiel par laser, celui choisi par Inertia, présente plusieurs atouts théoriques :
- Pas besoin de maintenir un plasma stable pendant de longues secondes
- Architecture potentiellement plus simple à répéter à grande échelle
- Possibilité de séparer clairement le système laser (en salle) du réacteur (sous vide)
- Moins de neutrons par rapport à certaines approches magnétiques → matériaux moins activés
Mais les défis restent immenses : la répétition à haute cadence, la survie des optiques face aux flux de neutrons, la production économique des cibles, la conversion efficace de la chaleur en électricité… Inertia mise sur une approche très industrielle dès le départ.
Calendrier ambitieux : première centrale en 2030
La feuille de route communiquée est audacieuse :
- 2026-2027 : construction d’un laser prototype à 10 kJ / 10 Hz
- 2028 : démonstration d’un module à gain énergétique net (Q>1)
- 2029 : assemblage d’un pilote multi-lasers
- 2030 : démarrage de la construction de la première centrale commerciale
Si ces jalons sont tenus, Inertia pourrait livrer ses premiers kilowattheures au réseau dès le milieu des années 2030. Un calendrier qui reste très serré au regard des historiques du secteur, mais qui reflète la confiance des investisseurs et l’urgence climatique.
Les implications pour notre futur énergétique
Si la fusion par laser parvient à atteindre un coût compétitif (objectif affiché : inférieur à 40 $/MWh), les conséquences seraient profondes :
- Énergie décarbonée disponible 24h/24 sans dépendance météo
- Réduction drastique des besoins en uranium et plutonium
- Potentiel de production massive d’hydrogène vert à bas coût
- Développement de procédés industriels très énergivores (acier vert, dessalement massif…)
- Diminution géopolitique liée aux ressources fossiles et uranium
Mais les sceptiques rappellent que la fusion « commerciale » a été annoncée pour « dans 30 ans » depuis… 1950. La différence aujourd’hui réside dans l’accumulation de percées scientifiques, la baisse exponentielle du coût des lasers et l’arrivée d’entrepreneurs capables de transformer des laboratoires en usines.
Les risques et les critiques
Malgré l’enthousiasme, plusieurs points d’interrogation persistent :
- La répétition à 10 Hz sur de longues périodes n’a jamais été démontrée
- Les cibles à bas coût restent à inventer industriellement
- Le rendement global de la chaîne (électricité injectée → électricité produite) pourrait rester faible
- Concurrence féroce d’autres approches (tokamaks compacts, stellarators, fusion hybride…)
Certaines voix estiment même que les fonds massifs levés pourraient créer une bulle spéculative autour de la fusion, comparable à ce qui s’est passé avec certaines startups hydrogène ou captage carbone.
« La fusion est la seule technologie qui a été promise pour demain pendant soixante-dix ans. Mais pour la première fois, les données scientifiques et les capitaux privés convergent réellement. »
Mike Dunne, cofondateur d’Inertia Enterprises
Conclusion : un pari à haut risque, à haut rendement
Inertia Enterprises incarne parfaitement le moment que traverse la deep tech en 2026 : des levées records, des équipes scientifiques de très haut niveau croisées avec des entrepreneurs serials, et une urgence climatique qui pousse les investisseurs à prendre des risques autrefois impensables.
Que la startup atteigne ou non ses objectifs 2030, elle aura déjà contribué à accélérer le rythme de la recherche en fusion. Et si, contre toute attente, elle parvenait à connecter sa première centrale au réseau électrique américain d’ici 15 ans, ce serait sans doute l’une des plus grandes révolutions technologiques du XXIᵉ siècle.
En attendant, les regards du monde entier de l’énergie se tournent vers cette jeune pousse californienne qui ose affirmer : la fusion n’est plus une question de « si », mais de « quand » et surtout de « combien ».
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