Imaginez une voiture électrique au design futuriste, promise comme la killer de Tesla, portée aux nues par les investisseurs en pleine folie SPAC… et qui finit ses jours démantelée dans un entrepôt après une faillite retentissante. C’est l’histoire de Fisker, et plus précisément celle de son fondateur Henrik Fisker, qui vient de connaître un nouveau chapitre inattendu : la fermeture définitive de l’enquête de la SEC en septembre 2025.
Pour beaucoup, cette nouvelle est passée inaperçue. Pourtant, elle marque la fin symbolique d’une ère où les startups de véhicules électriques levaient des centaines de millions en quelques mois, portées par l’euphorie post-pandémie et les promesses d’une révolution verte. Fisker n’était pas n’importe quelle startup : c’était l’incarnation du rêve américain revisité par un designer danois charismatique. Et son effondrement reste l’un des plus spectaculaires de la décennie.
Quand l’ambition rencontre la réalité
Henrik Fisker n’en était pas à son premier essai. Avant de créer Fisker Inc. en 2016, il avait déjà tenté l’aventure avec Fisker Automotive au début des années 2010. La Karma, sa berline hybride luxueuse, avait séduit Leonardo DiCaprio et fait la une des magazines, mais l’entreprise avait coulé en 2013 après un rappel massif et un incendie médiatisé. Loin de se décourager, Fisker repart à zéro avec une nouvelle vision : celle d’un SUV électrique accessible, beau, technologique… et produit en masse.
Le véhicule vedette ? L’Ocean. Un SUV au look agressif, avec des portes papillon, un toit solaire, des matériaux recyclés, une autonomie annoncée de plus de 500 km… et surtout un prix d’entrée sous les 40 000 dollars une fois les crédits fiscaux déduits. De quoi concurrencer directement le Model Y de Tesla tout en surfant sur la vague ESG (Environnement, Social, Gouvernance) très en vogue à Wall Street.
La folle ascension via le SPAC
En 2020, alors que le marché explose avec les introductions via SPAC (Special Purpose Acquisition Company), Fisker fusionne avec Apollo Global Management et lève près de 1 milliard de dollars. La valorisation frôle les 3 milliards. Les investisseurs institutionnels se ruent dessus. Henrik Fisker multiplie les interviews, promet une production de masse en Autriche chez Magna Steyr, et annonce même un second modèle : la PEAR, une citadine compacte.
Mais très vite, les fissures apparaissent. Les délais s’allongent. Les coûts explosent. Les promesses technologiques (batterie structurelle, toit solaire ultra-performant) sont revues à la baisse. Et surtout : les premières livraisons de l’Ocean, en 2023, se révèlent catastrophiques. Problèmes de qualité, rappels à répétition, service après-vente inexistant… Les clients furieux inondent les réseaux sociaux et les forums spécialisés.
« Nous avons sous-estimé la complexité de la production automobile à grande échelle. »
Henrik Fisker, lors d’une conférence en 2024
Cette phrase, prononcée presque timidement, résume à elle seule l’aveu d’échec d’une industrie qui ne pardonne aucune erreur.
L’ouverture de l’enquête SEC
En octobre 2024, alors que Fisker est déjà en pleine procédure de Chapter 11, la SEC révèle publiquement qu’elle enquête sur la société depuis plusieurs mois. Des subpoenas ont été envoyés à l’entreprise et à plusieurs cadres. L’agence cherche à savoir si les déclarations publiques de Fisker étaient trompeuses, notamment sur les capacités de production, les marges attendues et la viabilité financière.
Pour rappel, la SEC avait déjà sanctionné plusieurs acteurs du même secteur : Nikola (fraude massive), Lordstown Motors (fausses commandes), Hyzon Motors (exagérations techniques), Canoo (gestion financière douteuse). Fisker semblait être le dernier survivant de cette vague d’enquêtes sur les « EV SPAC flops ».
- Nikola → amendes records et prison pour le fondateur
- Lordstown → liquidation totale
- Canoo → survie précaire en 2025
- Fisker → faillite en juin 2024
Dans ce contexte, l’annonce de la fermeture de l’enquête en septembre 2025, confirmée par la réponse FOIA de la SEC en janvier 2026, apporte un certain soulagement aux anciens actionnaires et au fondateur. Aucun chef d’accusation n’a été retenu. Pas d’amende. Pas de poursuite publique.
Pourquoi la SEC a-t-elle clos le dossier ?
Plusieurs hypothèses circulent. La première et la plus probable : l’entreprise étant déjà morte et enterrée, poursuivre n’avait plus beaucoup de sens. Les actifs ont été vendus, les créanciers remboursés en partie, les actionnaires ont tout perdu. Infliger une amende à une coquille vide n’aurait servi à rien.
La seconde hypothèse est plus politique. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, l’activité répressive de la SEC a nettement ralenti. Selon l’analyse du cabinet Paul, Weiss, le nombre d’actions d’exécution est tombé à 313 en 2025, soit -27 % par rapport à 2024. Les règlements monétaires ont chuté de 45 %. L’agence semble avoir mis l’accent sur d’autres priorités : crypto, IA, cybersécurité.
Dans ce climat, clore une enquête sur une startup déjà disparue apparaît comme une décision pragmatique.
Les leçons d’un échec retentissant
L’histoire de Fisker n’est pas seulement celle d’une entreprise qui a mal tourné. C’est un cas d’école sur les dangers de l’euphorie SPAC, sur les limites du storytelling dans la tech, et sur la réalité brutale de l’industrie automobile.
- La production automobile ne pardonne rien — même avec des milliards, scaler de 0 à 100 000 véhicules par an en moins de trois ans est quasi impossible pour un nouvel entrant.
- Le design ne suffit pas — aussi belle soit-elle, une voiture doit d’abord fonctionner et être réparable.
- La communication trop optimiste tue la crédibilité — multiplier les annonces futuristes sans livrer les promesses crée un fossé insurmontable avec les investisseurs et les clients.
- Le marché des VE est impitoyable — Tesla domine toujours, BYD explose en Chine, les constructeurs historiques rattrapent leur retard. Les places sont chères.
Ces leçons, plusieurs fondateurs les ont apprises à leurs dépens. D’autres, comme Rivian ou Lucid, ont survécu… mais à quel prix ?
Et Henrik Fisker dans tout ça ?
Le designer aux cheveux argentés reste silencieux depuis la faillite. Il n’a pas répondu aux sollicitations suite à la clôture de l’enquête. Pourtant, son nom reste associé à des projets audacieux. Certains murmurent qu’il prépare déjà un nouveau coup… peut-être dans le luxe ou la mobilité autonome. D’autres pensent qu’il a définitivement tiré un trait sur l’automobile.
Quoi qu’il en soit, l’homme a marqué l’histoire récente de la mobilité électrique. Pas forcément pour les bonnes raisons, mais il a laissé une trace indélébile.
Quel avenir pour les startups EV en 2026 ?
Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé. Les valorisations sont revenues sur Terre. Les SPAC sont quasi morts. Les investisseurs exigent des preuves de production et de rentabilité avant de signer un chèque. Seules quelques pépites résistent : Rivian, Lucid, Polestar, et bien sûr Tesla qui reste intouchable.
Faraday Future, dernière cible connue de la SEC, végète toujours. Après les Wells notices de juillet 2025, rien n’a bougé. La société survit grâce à des injections chinoises sporadiques, mais son avenir semble très sombre.
Pour les nouveaux entrants, la barre est désormais très haute : il faut à la fois un produit viable, une chaîne d’approvisionnement solide, des financements patients et une exécution sans faille. Peu y arriveront.
Conclusion : un épilogue plutôt qu’une renaissance
La fermeture de l’enquête SEC sur Fisker ne signe pas un retour en grâce. Elle acte simplement la fin d’un chapitre douloureux. Pour les passionnés d’automobile électrique, Fisker restera comme un rêve magnifique qui s’est fracassé sur le mur de la réalité industrielle.
Mais dans cet échec, il y a aussi une forme d’espoir : chaque tentative, même ratée, fait avancer l’écosystème. Les technologies testées, les erreurs commises, les fournisseurs challengés… tout cela profite, à long terme, à l’ensemble de la filière.
Alors oui, Fisker est mort. Mais l’idée qu’il portait — celle d’une mobilité belle, durable et accessible — est plus vivante que jamais.
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