Imaginez un monde où l’intelligence artificielle consomme autant d’électricité que des pays entiers, où les data centers poussent comme des champignons et où la seule réponse viable semble venir d’une technologie vieille de soixante-dix ans… mais soudainement ressuscitée. Nous y sommes. En ce début 2026, le nucléaire vit une seconde jeunesse fulgurante, et au cœur de cette tempête énergétique se trouve une startup qui ne construit pas de réacteurs, mais qui fournit ce qu’ils ont de plus vital : le combustible. Son nom ? Standard Nuclear.
Le 28 janvier 2026, l’information est tombée comme une petite bombe dans l’écosystème deeptech : Standard Nuclear annonce une levée de fonds de 140 millions de dollars en Series A. Un montant impressionnant pour une entreprise qui sort à peine de l’ombre… ou plutôt des cendres d’une autre société. Mais derrière ce chiffre se cache une histoire bien plus fascinante que celle d’une simple startup bien financée.
La renaissance inattendue du nucléaire
Depuis 2023, le secteur de l’énergie nucléaire connaît une accélération spectaculaire. Les géants de la tech – Google, Microsoft, Amazon, Meta – ont signé des accords inédits pour relancer ou prolonger des centrales, voire construire de nouvelles capacités dédiées à leurs data centers. Pourquoi ? Parce que l’IA générative et l’entraînement des modèles massifs exigent une énergie stable, disponible 24h/24, et décarbonée. Le renouvelable seul ne suffit plus. Le nucléaire, lui, coche toutes les cases.
Mais construire de nouvelles centrales classiques prend dix à quinze ans. Trop long. C’est là qu’entrent en scène les small modular reactors (SMR), ces réacteurs plus compacts, plus rapides à déployer, et théoriquement moins chers. Des dizaines de startups américaines, canadiennes et européennes travaillent sur différents designs. Et toutes (ou presque) ont un point commun : elles misent sur un combustible très particulier.
TRISO : le combustible qui refuse de fondre
TRISO signifie TRi-structural ISOtropic particle fuel. En français, on pourrait dire « combustible à particules isotropes tri-structurelles ». Derrière ce nom barbare se cache une petite merveille technologique imaginée dès les années 1950, mais jamais vraiment industrialisée à grande échelle.
Chaque grain TRISO est une sphère minuscule (environ 1 mm) contenant un noyau d’uranium enrichi. Ce noyau est ensuite recouvert de trois couches protectrices successives : carbone poreux, carbure de silicium, et enfin carbone dense. Résultat ? Même si la température monte dramatiquement, le combustible reste confiné. Pas de meltdown possible au sens classique du terme.
« Le TRISO est le combustible le plus sûr jamais conçu par l’homme. Il peut résister à des températures bien supérieures à celles que l’on trouve dans un réacteur accidenté. »
Un ingénieur nucléaire anonyme cité dans plusieurs rapports du Département de l’Énergie américain
Cette robustesse exceptionnelle explique pourquoi tant de concepteurs de SMR veulent l’utiliser. Problème : très peu d’entreprises maîtrisent réellement sa production industrielle. Jusqu’à récemment, le leader incontesté était Ultra Safe Nuclear Corporation (USNC). Mais en octobre 2024, USNC a fait faillite. Un choc pour le secteur… et une opportunité inattendue.
De la faillite à la renaissance : l’histoire de Standard Nuclear
Quand USNC dépose le bilan, plusieurs actifs sont mis aux enchères. Parmi eux : les technologies et infrastructures liées au combustible TRISO. C’est Thomas Hendrix, fondateur du fonds Decisive Point, qui remporte la mise pour 28 millions de dollars. Plutôt que de laisser ces actifs mourir, il décide de créer une nouvelle entité dédiée exclusivement à la production de ce combustible stratégique : Standard Nuclear est née.
En juin 2025, l’entreprise sort officiellement de « stealth » avec déjà 42 millions de dollars levés. Moins de sept mois plus tard, elle annonce 140 millions supplémentaires. Une trajectoire fulgurante qui montre à quel point les investisseurs perçoivent le TRISO comme un actif stratégique dans la course à la nouvelle énergie nucléaire.
- Investisseurs de premier plan : Andreessen Horowitz, Chevron Technology Ventures, StepStone Group, XTX Ventures…
- 140 M$ levés en deux tranches de 70 M$ après des milestones atteints plus vite que prévu
- 100 M$ de précommandes non engageantes déjà signées pour 2027
- Clients : Radiant Energy, Nano Nuclear Energy (qui a racheté les designs de réacteurs d’USNC)
Cette accélération n’est pas un hasard. Elle coïncide avec plusieurs ordres exécutifs signés par le président Donald Trump fin 2025 visant à accélérer le déploiement du nucléaire civil aux États-Unis. Moins de bureaucratie, plus de financement public-privé, simplification des autorisations : le décor est planté pour une véritable ruée vers l’atome version 2.0.
Pourquoi les investisseurs misent-ils autant sur le combustible ?
Dans la ruée vers l’or, les plus riches n’étaient pas ceux qui creusaient, mais ceux qui vendaient les pioches et les pelles. Aujourd’hui, dans la ruée nucléaire, les « picks and shovels » ce sont les fournisseurs de combustible, de matériaux spéciaux, de composants critiques et de services d’ingénierie.
Standard Nuclear fait partie de cette catégorie. Produire du TRISO à grande échelle est extrêmement technique. Il faut des fours spécifiques, des contrôles qualité draconiens, des certifications nucléaires. Peu d’acteurs savent le faire. Celui qui maîtrisera la chaîne d’approvisionnement en combustible pourra dicter une partie des règles du jeu.
| Élément | Importance stratégique | Barrière à l’entrée |
| Combustible TRISO | Critique pour la plupart des SMR | Très élevée (savoir-faire rare) |
| Corps du réacteur | Spécifique à chaque design | Moyenne à élevée |
| Turbine / générateur | Plus standardisé | Moyenne |
| Autorisations NRC | Obligatoire mais long | Élevée (temps) |
En se positionnant très tôt sur le créneau du combustible, Standard Nuclear prend une longueur d’avance. Mais cette avance est-elle suffisante ?
Les défis qui pourraient tout changer
Malgré l’enthousiasme, plusieurs ombres planent sur le secteur. La première est le calendrier. Les startups promettent des premiers réacteurs commerciaux avant 2030. Très peu d’observateurs y croient vraiment. Si les SMR ne sont pas déployés à grande échelle d’ici 2032-2035, la demande en TRISO risque de rester anémique. Standard Nuclear pourrait alors se retrouver, comme USNC avant elle, avec une technologie d’avenir… mais sans marché immédiat.
Ensuite vient la question de la concurrence. D’autres acteurs (notamment en Chine et en Russie) produisent déjà du TRISO à petite échelle. Westinghouse et BWXT aux États-Unis développent également leurs propres filières. Standard Nuclear devra prouver qu’elle peut produire à un coût compétitif et à un volume industriel.
Enfin, il y a la question réglementaire. Même si l’administration Trump pousse fort, la Nuclear Regulatory Commission (NRC) reste prudente. Chaque nouveau design de réacteur doit passer par un long processus de certification. Le TRISO est considéré comme sûr, mais il doit être qualifié dans chaque combinaison réacteur-combustible.
Quel avenir pour Standard Nuclear et le TRISO ?
Si tout se passe bien, Standard Nuclear pourrait devenir le « Intel Inside » du nucléaire de nouvelle génération : le fournisseur incontournable de combustible pour une flotte entière de petits réacteurs modulaires. Avec 140 millions de dollars frais, l’entreprise va accélérer la montée en cadence de sa production et signer de nouveaux contrats.
Mais le chemin reste semé d’embûches. La startup devra transformer ses lettres d’intention en commandes fermes, prouver sa capacité à produire des millions de particules TRISO par an, et naviguer dans un environnement réglementaire toujours complexe.
Ce qui est certain, c’est que l’histoire de Standard Nuclear incarne parfaitement cette nouvelle ère : celle où la tech et l’énergie lourde se rencontrent à nouveau, où l’IA redessine les priorités énergétiques mondiales, et où des technologies des années 1950 retrouvent une seconde jeunesse grâce à des milliards de dollars de capitaux privés.
Dans cette course, le combustible n’est plus un simple ingrédient. Il est devenu stratégique. Et Standard Nuclear, en quelques mois, s’est positionnée comme l’un des joueurs les plus intrigants de cette partie d’échecs énergétique du XXIe siècle.
À suivre de très près.
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