Imaginez un instant : vous jetez une banane trop mûre, quelques tomates un peu flétries, une poignée de salade fanée… Dans une grande surface, ces gestes quotidiens se multiplient à l’échelle industrielle. Chaque année, rien qu’aux États-Unis, environ 43 milliards de livres de nourriture partent directement à la poubelle dans les rayons des supermarchés. Une aberration économique et écologique à laquelle une startup ambitieuse tente aujourd’hui de s’attaquer avec une solution aussi simple en apparence que révolutionnaire dans ses implications.
Mill, une jeune pousse spécialisée dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, vient d’annoncer un partenariat majeur avec Whole Foods Market, la célèbre enseigne bio appartenant à Amazon. Dès 2027, des bacs intelligents Mill seront déployés dans les départements fruits et légumes de centaines de magasins à travers le pays. Une nouvelle qui pourrait bien changer la donne dans la gestion des invendus alimentaires.
Quand les poubelles deviennent intelligentes
À première vue, un bac à déchets ressemble à n’importe quelle poubelle. Chez Mill, tout change dès qu’on regarde de plus près. Ces appareils ne se contentent pas de stocker : ils analysent, déshydratent, broient et transforment en temps réel les déchets organiques. Le résultat ? Une poudre sèche, riche en nutriments, directement réutilisable comme aliment pour volailles.
Le processus semble presque magique : les capteurs intégrés mesurent la quantité, la composition et parfois même l’état de décomposition des aliments jetés. Toutes ces données alimentent une plateforme d’analyse qui aide les équipes des magasins à mieux anticiper les pertes, ajuster les commandes et optimiser les stocks. Moins de surstock = moins de gaspillage.
Un problème massif qui coûte cher
Le gaspillage alimentaire dans la distribution reste l’un des angles morts les plus coûteux de l’industrie agroalimentaire. Selon diverses études, environ 10 % de toute la nourriture achetée par les supermarchés américains finit à la poubelle avant même d’atteindre le panier des clients. Pour une industrie aux marges déjà très fines, chaque kilo jeté représente une perte directe.
Mais au-delà de l’aspect financier, l’impact environnemental est colossal. La production de cette nourriture gaspillée génère des émissions de gaz à effet de serre inutiles, consomme de l’eau, mobilise des terres agricoles et mobilise des ressources énergétiques pour rien. Réduire ne serait-ce que de quelques points ce taux de perte aurait des répercussions positives mesurables à l’échelle nationale.
« Le gaspillage alimentaire est l’un des leviers les plus puissants et les plus rapides pour réduire notre empreinte carbone. »
Expert en durabilité alimentaire, cité dans plusieurs rapports ONU
Whole Foods, positionnée sur le haut de gamme et le bio, ne pouvait ignorer cette problématique. L’enseigne a toujours communiqué sur ses engagements environnementaux. Installer des solutions concrètes et visibles dans les magasins renforce cette image tout en générant des économies opérationnelles.
Mill : l’histoire d’une idée simple devenue grande
Mill n’est pas née dans un grand laboratoire high-tech. L’entreprise a été fondée par des entrepreneurs qui ont constaté, comme beaucoup d’entre nous, l’absurdité de jeter des aliments encore parfaitement consommables. Leur première version du bac était destinée aux foyers : un appareil compact qui transforme les épluchures et restes en une poudre inodore stockable pendant des mois.
Face au succès rencontré auprès des particuliers, l’équipe a rapidement pivoté vers le B2B. Les grandes surfaces, restaurants collectifs, cantines d’entreprise représentent en effet des volumes bien plus importants. C’est là que les données deviennent vraiment précieuses et que les économies d’échelle apparaissent.
- Capteurs de poids et d’humidité ultra-précis
- Connexion cloud sécurisée en temps réel
- Déshydratation à basse température pour préserver les nutriments
- Broyage final en granulés adaptés à l’alimentation animale
- Tableau de bord analytique pour les responsables magasin
Ces fonctionnalités, combinées à une conception robuste capable de supporter un usage intensif, expliquent pourquoi une enseigne comme Whole Foods a choisi Mill plutôt qu’une autre solution.
Le rôle stratégique d’Amazon dans l’aventure Mill
Amazon n’apparaît pas seulement comme propriétaire de Whole Foods. Le géant a également investi dans Mill via son fonds Climate Pledge Fund, dédié aux technologies permettant d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2040. Bien que le montant exact de cet investissement n’ait pas été communiqué, on sait que l’entreprise a déjà levé 250 millions de dollars au total.
Cet apport financier s’accompagne d’un partenariat opérationnel fort : le déploiement progressif dans l’ensemble du réseau Whole Foods dès 2027. Une telle visibilité représente pour Mill une formidable rampe de lancement vers d’autres grandes enseignes.
Amazon mise ici sur plusieurs tableaux : réduction de l’empreinte carbone de sa filiale alimentaire, image responsable, mais aussi données précieuses sur les flux de déchets qui pourraient nourrir ses algorithmes d’optimisation logistique et d’achat.
De la poubelle à l’assiette… des poules
L’une des forces de la solution Mill réside dans la circularité complète du processus. Les déchets organiques ne sont pas incinérés ni enfouis : ils deviennent une ressource. La poudre obtenue après déshydratation et broyage est particulièrement adaptée à l’alimentation des poules pondeuses.
Whole Foods a poussé la logique encore plus loin : cette nourriture sera acheminée vers les fournisseurs d’œufs de la marque 365 Everyday Value. On boucle ainsi la boucle : les invendus du rayon fruits et légumes nourrissent indirectement les poules qui produisent les œufs vendus dans les mêmes magasins.
| Étape | Description | Impact |
| Collecte | Déchets déposés dans le bac | Données collectées |
| Déshydratation | Élimination de l’eau à basse température | Réduction volume 80-90% |
| Broyage | Transformation en poudre fine | Facilité transport/stockage |
| Réutilisation | Aliment pour volailles | Circuit court circulaire |
Ce modèle circulaire séduit de plus en plus d’acteurs. Il répond à la fois aux attentes des consommateurs sensibles aux questions environnementales et aux exigences réglementaires qui se durcissent sur la valorisation des biodéchets.
Les défis techniques et logistiques à relever
Installer plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de bacs intelligents dans un réseau de magasins n’est pas une mince affaire. Chaque appareil doit être fiable, facile à entretenir et surtout hygiénique dans un environnement alimentaire.
Mill affirme avoir travaillé pendant des années sur la robustesse de ses machines. Les matériaux choisis résistent aux nettoyages quotidiens agressifs, les systèmes de filtration d’odeurs sont particulièrement performants et la maintenance peut se faire à distance pour la plupart des opérations.
Côté logistique, la collecte de la poudre sèche reste à organiser. Des camions dédiés devront passer régulièrement dans les magasins pour récupérer le produit et l’acheminer vers les élevages partenaires. Une nouvelle chaîne logistique inversée qui devra être parfaitement huilée pour que le modèle reste rentable.
Un impact potentiel bien au-delà de Whole Foods
Si le projet réussit, il pourrait inspirer d’autres enseignes. Walmart, Kroger, Costco, Target… toutes ces grandes surfaces américaines perdent chaque année des dizaines de millions de dollars en invendus. Une solution qui permet à la fois de réduire les pertes, d’améliorer l’image de marque et de générer un petit revenu annexe via la revente de l’aliment pour animaux devient très intéressante.
En Europe, où la réglementation sur les biodéchets est déjà plus stricte, Mill pourrait également trouver rapidement des partenaires. La France, par exemple, oblige depuis 2024 les gros producteurs de déchets alimentaires à trier et valoriser leurs biodéchets. Les supermarchés cherchent activement des solutions clefs en main.
Mill pourrait donc passer d’une startup prometteuse à un acteur incontournable de la gestion des déchets alimentaires en l’espace de quelques années seulement.
Les consommateurs au cœur du changement
Ce qui rend ce projet particulièrement intéressant, c’est qu’il ne se contente pas d’agir en coulisses. Les bacs Mill seront visibles dans les rayons. Des écrans ou des panneaux explicatifs pourraient même informer les clients sur le devenir de leurs futurs déchets.
Cette transparence renforce la confiance. Les consommateurs veulent savoir que leurs achats soutiennent des pratiques responsables. Voir concrètement que les invendus servent à nourrir des poules qui produiront ensuite des œufs vendus dans le même magasin crée un récit puissant et cohérent.
Certains magasins pourraient même aller plus loin : ateliers de sensibilisation, QR codes donnant accès aux statistiques de réduction de gaspillage du magasin… Les possibilités d’engagement client sont nombreuses.
Vers une économie circulaire généralisée ?
Le partenariat Whole Foods-Mill s’inscrit dans un mouvement plus large. Partout dans le monde, des startups imaginent des façons nouvelles de boucler les boucles : déchets de restaurants transformés en biogaz, marc de café recyclé en champignons, peaux de fruits en cuir végétal…
Mill se positionne sur l’un des segments les plus volumineux et les plus simples à traiter techniquement : les fruits et légumes frais. En démontrant que la solution est rentable et scalable, elle pourrait déclencher un effet domino dans la grande distribution.
En 2027, quand les premiers bacs intelligents apparaîtront dans les Whole Foods américains, ce sera bien plus qu’une expérimentation technologique. Ce sera le symbole d’un changement de paradigme : les déchets ne sont plus un problème à cacher, mais une ressource à valoriser.
Et si la prochaine fois que vous croisez un bac Mill dans un magasin, vous y voyiez non plus une simple poubelle, mais le début d’une chaîne vertueuse ?
Le combat contre le gaspillage alimentaire ne fait que commencer. Et grâce à des acteurs comme Mill, il prend enfin une tournure concrète, mesurable… et plutôt enthousiasmante.