Imaginez un pays où votre téléphone, votre plaque d’immatriculation, votre visage et même vos anciens trajets sur Google Maps peuvent décider en quelques clics si vous restez ou si vous êtes expulsé. En ce début 2026, ce scénario n’est plus de la science-fiction : c’est une réalité quotidienne pour des centaines de milliers de personnes aux États-Unis.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) mène une campagne d’expulsions d’une ampleur inédite. Mais derrière les images de raids médiatisés et les chiffres officiels qui dépassent déjà les 350 000 déportations, se cache une infrastructure technologique impressionnante, moderne et redoutablement efficace.
Comment la technologie dope la machine à expulser
Loin des clichés des menottes et des bus, l’essentiel du travail d’identification, de localisation et de priorisation des cibles repose aujourd’hui sur des outils numériques souvent développés par des acteurs privés très lucratifs. Tour d’horizon des principales technologies actuellement déployées par ICE et ses partenaires.
Les simulateurs de cellules – ces fausses antennes qui trahissent votre téléphone
Surnommés Stingrays ou IMSI-catchers, ces appareils se font passer pour une antenne-relais légitime. Tous les téléphones à proximité s’y connectent automatiquement… et livrent leur identité unique (IMSI), leur localisation précise et parfois même le contenu des communications.
En mai 2025, ICE a investi plus de 800 000 dollars dans des véhicules spécialement aménagés par TechOps Specialty Vehicles pour embarquer ces dispositifs. Ces « vans de surveillance » sillonnent désormais discrètement les quartiers ciblés.
« Le vrai problème n’est pas seulement ce qu’ils captent sur la cible… c’est tout ce qu’ils captent sur les personnes innocentes autour. »
Expert en cybersécurité anonyme cité dans plusieurs enquêtes judiciaires
Le caractère indiscriminé de ces outils pose depuis plus de dix ans de sérieux problèmes juridiques et éthiques. Plusieurs tribunaux américains ont déjà exigé des mandats judiciaires spécifiques, mais les pratiques restent opaques.
Reconnaissance faciale : Clearview AI et l’application Mobile Fortify
Clearview AI reste la star controversée de la reconnaissance faciale. Après avoir aspiré des milliards de photos publiques sur les réseaux sociaux, l’entreprise vend désormais ses services à de nombreuses agences fédérales américaines… dont ICE.
En 2025, un contrat de 3,75 millions de dollars a été signé pour soutenir les enquêtes sur les crimes sexuels sur mineurs et les agressions contre des agents. Mais l’agence utilise également l’application Mobile Fortify qui compare en temps réel le visage d’une personne arrêtée avec 200 millions de photos issues principalement des permis de conduire des différents États.
- Contrat 2023 : ~800 000 $ pour licences entreprise
- Contrat 2024 : 1,1 million $ pour logiciel forensic
- Contrat 2025 : 3,75 millions $ pour identification criminelle
Cette technologie permet aux agents de terrain d’obtenir une identité probable en quelques secondes, même sans papiers d’identité sur la personne contrôlée.
Spyware Paragon : le téléphone infecté à distance
En septembre 2024, ICE signe un contrat de 2 millions de dollars avec la société israélienne Paragon Solutions pour acquérir un outil de type « Pegasus-like ». Le gouvernement Biden suspend immédiatement le contrat pour vérification éthique. Un an plus tard, l’administration Trump lève la suspension.
Officiellement destiné à des enquêtes criminelles graves (trafic humain, pédopornographie…), rien n’empêche techniquement d’utiliser ce type d’outil contre des personnes uniquement en situation irrégulière. Paragon, racheté depuis par un fonds américain et fusionné avec RedLattice, reste très discret sur ses clients actuels.
Graykey & Magnet Forensics : forcer l’accès aux smartphones verrouillés
Lorsqu’un téléphone est saisi, encore faut-il pouvoir le déverrouiller et en extraire les données. C’est là qu’intervient Graykey (désormais intégré à Magnet Forensics). En septembre 2025, HSI (la branche enquêtes criminelles d’ICE) signe un nouveau contrat de 3 millions de dollars pour des licences.
Ces outils permettent souvent de contourner les codes d’accès, d’extraire les messages supprimés, les localisations historiques, les photos, les contacts… un trésor d’informations pour reconstituer le réseau social et les déplacements d’une personne.
Données de localisation massives via data brokers
Depuis plusieurs années, le gouvernement américain achète directement des bases de données de localisation téléphonique constituées par des courtiers en données (data brokers). Ces informations proviennent majoritairement des SDK publicitaires intégrés dans des milliers d’applications grand public.
En 2025, ICE a acquis auprès de Penlink les outils Tangles et Webloc pour plusieurs millions de dollars. Ils permettent de retracer les habitudes de déplacement sur plusieurs mois, voire années, sans jamais avoir eu besoin d’un mandat judiciaire.
Lecteurs automatiques de plaques (ALPR) et réseau Flock Safety
Les caméras de lecture automatique de plaques minéralogiques (ALPR) sont partout : parkings, lampadaires, véhicules de police… Flock Safety, l’un des leaders du secteur, déploie plus de 40 000 caméras aux États-Unis.
ICE accède à ces flux soit directement via ses propres caméras aux frontières, soit indirectement en demandant les historiques aux polices locales partenaires. Plusieurs municipalités ont d’ailleurs coupé cet accès aux agents fédéraux ces derniers mois face à la polémique grandissante.
Palantir : le cerveau central de la surveillance
Aucun panorama ne serait complet sans évoquer Palantir. La société fondée par Peter Thiel entretient une relation privilégiée avec ICE depuis plus de dix ans.
Le système Investigative Case Management (ICM) permet de croiser des centaines de sources : statut migratoire, signalements, photos, localisations, liens familiaux, antécédents judiciaires… Le tout filtrable à l’extrême (couleur de cheveux, type de visa, port d’entrée utilisé, etc.).
En parallèle, un projet encore plus ambitieux nommé ImmigrationOS serait en cours de développement pour fluidifier les opérations d’arrestation et suivre en quasi temps réel les départs volontaires et les overstays de visa.
| Année | Contrat principal | Montant |
| 2022 | Investigative Case Management | 95,9 M$ |
| 2024 | Extension ICM | 18,5 M$ |
| 2025 | ImmigrationOS (estimé) | 30 M$ |
LexisNexis et la surveillance préventive
Le géant des bases de données publiques et commerciales fournit depuis longtemps à ICE l’outil Accurint Virtual Crime Center. En 2025, l’abonnement annuel s’élève à 4,7 millions de dollars.
L’agence peut y effectuer des millions de recherches par an pour retracer l’historique d’une personne, ses adresses passées, ses véhicules, ses associés commerciaux… parfois même pour détecter des comportements jugés « à risque » avant toute infraction.
Vers une surveillance totale ? Les implications sociétales
Cette convergence technologique crée un précédent inquiétant. Pour la première fois dans l’histoire récente, une administration américaine dispose d’un arsenal numérique capable :
- de localiser massivement sans mandat
- d’identifier visuellement en temps réel
- d’accéder aux contenus de téléphones verrouillés
- de croiser des milliards de points de données privées
- de prioriser automatiquement des centaines de milliers de personnes
Les défenseurs des droits humains et plusieurs ONG dénoncent une dérive orwellienne. Les partisans de la ligne dure, eux, y voient l’outil indispensable pour appliquer la loi migratoire de façon efficace et non discriminatoire.
Une chose est sûre : la bataille judiciaire et politique autour de ces technologies ne fait que commencer. Et avec elle, le débat sur la frontière acceptable entre sécurité nationale et protection des libertés individuelles.
En attendant, des centaines de milliers de familles vivent chaque jour avec la conscience aiguë que leur sort peut se jouer sur un algorithme, une caméra ou une simple requête dans une base de données.
Le futur de l’immigration aux États-Unis se dessine peut-être moins dans les discours politiques que dans les serveurs et les lignes de code de la Silicon Valley et de Tel-Aviv.