Et si la solution la plus efficace pour lutter contre le réchauffement climatique venait des champs de petits agriculteurs en Inde, au Népal ou en Côte d’Ivoire plutôt que des laboratoires high-tech de la Silicon Valley ? C’est précisément le pari audacieux que fait Varaha, une jeune pousse indienne qui vient de lever 20 millions de dollars pour accélérer son développement. À une époque où les grandes entreprises cherchent désespérément des crédits carbone durables et vérifiés à un prix raisonnable, cette startup entend bien devenir le fournisseur low-cost de référence.

Varaha : quand l’Inde veut réinventer la capture carbone

Dans un secteur où les prix des crédits de capture permanente flirtent parfois avec les 200-600 $ la tonne, Varaha affirme pouvoir proposer une alternative crédible, respectant les mêmes standards internationaux, mais à une fraction du coût. Ce n’est pas une question de technologie révolutionnaire propriétaire, mais bien d’exécution industrielle à grande échelle dans des pays où les coûts opérationnels restent bien plus compétitifs.

Le 3 février 2026, l’annonce est tombée : Varaha boucle la première tranche d’une série B prévue pour atteindre 45 millions de dollars. WestBridge Capital, un fonds jusqu’ici peu présent dans le climat, mène ce tour avec la participation de RTP Global et d’Omnivore, deux investisseurs historiques. Au total, la startup a désormais levé environ 33 millions en fonds propres, sans compter 35 millions de financements de projets et 500 000 $ de subventions.

Quatre voies royales pour retirer du CO₂

Varaha ne mise pas sur une seule technique miracle. L’entreprise déploie simultanément quatre grandes familles de projets :

  • L’agriculture régénérative : modification des pratiques culturales pour augmenter la séquestration dans les sols
  • L’agroforesterie : intégration d’arbres dans les systèmes agricoles
  • Le biochar : production et incorporation de charbon végétal stable dans les sols
  • L’altération accélérée de roches (enhanced rock weathering) : broyage et épandage de roches basiques qui capturent le CO₂ en se minéralisant

Ces quatre approches sont toutes considérées comme des méthodes de carbon removal (retrait) et non de simple réduction d’émissions. Elles visent à retirer durablement le CO₂ de l’atmosphère pour plusieurs décennies, voire des siècles dans le cas du biochar et de la minéralisation.

« Si le prix d’un crédit carbone est multiplié par deux ou trois simplement parce qu’il vient d’Europe ou des États-Unis, très peu d’entreprises pourront continuer à en acheter à grande échelle. »

Madhur Jain, co-fondateur et CEO de Varaha

Cette citation résume parfaitement la philosophie de l’entreprise : le marché du carbone removal va devenir extrêmement sensible aux prix dans les prochaines années. Les acheteurs (grandes entreprises, fonds de compensation, États) ne pourront plus se permettre des écarts de coût aussi massifs sans mettre en danger leur propre rentabilité.

Des chiffres déjà impressionnants pour une jeune société

Créée en 2022, Varaha affiche des statistiques qui forcent le respect :

  • Plus de 2 millions de tonnes de CO₂ retirées à ce jour
  • Environ 150 000 crédits de retrait carbone émis et vendus
  • Partenariats avec 170 000 à 175 000 agriculteurs
  • Surface cumulée travaillée : environ 1,7 million d’acres (près de 690 000 hectares)
  • Présence dans cinq pays : Inde, Népal, Bangladesh, Bhoutan, Côte d’Ivoire

Sur le plan financier, la trajectoire est tout aussi convaincante. L’exercice précédent a généré environ 4,76 millions de dollars de revenus (₹430 millions), et la société table sur un doublement à près de 11 millions cette année, tout en restant rentable après impôts. Peu de startups climate tech peuvent se targuer d’un tel niveau de maturité économique si rapidement.

Des clients prestigieux déjà signés

Parmi les acheteurs de long terme de crédits Varaha, on retrouve des noms qui comptent :

  • Google
  • Microsoft
  • Lufthansa
  • Swiss Re
  • Capgemini

Ces signatures ne sont pas anodines. Les géants de la tech, confrontés à une explosion de la consommation énergétique liée à l’IA et aux data centers, sont parmi les plus gros acheteurs de crédits de retrait carbone du marché. Leur confiance envers Varaha valide la qualité des méthodologies et la robustesse des vérifications.

Les crédits sont enregistrés auprès des registres les plus exigeants : Puro.earth, Isometric, Verra, Gold Standard et Carbon Standards International. Varaha revendique d’ailleurs plusieurs premières régionales : premier projet biochar certifié en Inde, premier projet d’altération accélérée de roches en Asie à être enregistré sur un registre international.

Le programme Industrial Partners : scaler sans tout posséder

Plutôt que de construire tous les actifs en interne, Varaha développe un modèle de partenariat industriel particulièrement intéressant. Le Industrial Partners Program permet à des entreprises déjà équipées en biomasse durable et en unités de gazéification de produire du biochar certifié en utilisant la stack MRV (Mesure, Reporting, Vérification) de Varaha.

Ce programme est déjà opérationnel en Inde et en Afrique de l’Ouest, avec des partenaires issus de l’agro-industrie et même de la sidérurgie. L’idée est simple : mutualiser les infrastructures existantes pour accélérer massivement les volumes sans alourdir le bilan d’investissement de la startup.

« Le problème est tellement gigantesque que les technologies finiront par devenir open source. Ce qui fera la différence, c’est l’exécution. »

Madhur Jain

L’Inde : le nouveau centre de gravité du carbon removal ?

L’Inde réunit plusieurs atouts structurels majeurs pour devenir une plateforme mondiale de production de crédits de retrait carbone :

  • Coûts opérationnels nettement inférieurs
  • Immenses réseaux agricoles et millions de petits exploitants
  • Abondance de biomasse agricole
  • Présence d’un vivier de talents scientifiques et technologiques très qualifiés
  • Engagement politique croissant sur le climat

Ces avantages permettent théoriquement de produire des crédits de très haute qualité à des prix qui restent accessibles même pour les entreprises aux marges les plus serrées. C’est exactement le positionnement que défend Varaha : qualité « occidentale » à prix « émergent ».

Perspectives d’expansion géographique

Avec cette nouvelle levée, Varaha prévoit d’accélérer son expansion en Asie du Sud-Est (Vietnam, Indonésie notamment) tout en renforçant ses positions historiques. L’objectif est clair : passer d’une présence régionale à une empreinte véritablement pan-asiatique, voire panafricaine à moyen terme.

L’équipe compte aujourd’hui environ 225-230 personnes, dont une cinquantaine dédiée à la tech, à la science des données, aux produits et à la modélisation. Plus de 80 % des effectifs sont basés en Inde, mais des collaborateurs sont également présents en Allemagne, aux États-Unis, en Australie et dans plusieurs pays d’intervention.

Pourquoi ce tour intéresse autant les investisseurs ?

Pour WestBridge Capital, il s’agit d’un premier pari dans le climat. Sandeep Singhal, co-fondateur du fonds, explique :

« Nous pensons que Varaha est idéalement positionnée pour construire une plateforme mondiale de carbon removal depuis l’Inde, en combinant intégrité, échelle et impact. »

Sandeep Singhal, WestBridge Capital

Ce commentaire résume bien l’attrait principal : une équipe d’exécution reconnue, un modèle économique déjà rentable, des clients prestigieux et une localisation stratégique dans un pays à très fort potentiel d’échelle.

Les défis qui attendent Varaha

Malgré ces excellents signaux, plusieurs défis demeurent :

  • Maintenir une qualité irréprochable de MRV à très grande échelle
  • Garder la confiance des registres et des acheteurs face à la montée en puissance rapide
  • Gérer la complexité réglementaire et foncière dans de multiples pays émergents
  • Anticiper une possible compression des prix qui pourrait impacter la rentabilité
  • Continuer à attirer et retenir les meilleurs talents scientifiques et techniques

Ces enjeux sont loin d’être négligeables, mais l’avance prise par Varaha en termes de volume, de clients et de rentabilité lui confère une longueur d’avance respectable sur beaucoup de concurrents.

Conclusion : un signal fort pour le carbon removal « made in Global South »

La levée de fonds de Varaha envoie un message clair : le futur du retrait carbone durable ne se jouera pas uniquement dans les pays riches. Les acteurs capables de mobiliser massivement les agriculteurs, les sols et les ressources naturelles des pays du Sud, tout en respectant les standards les plus élevés, pourraient bien devenir les leaders incontestés du secteur dans les dix prochaines années.

En combinant exécution industrielle, ambition géographique et discipline financière, Varaha est en train de tracer une voie crédible et scalable pour rendre le carbon removal accessible à beaucoup plus d’acteurs économiques. Reste à voir si ce modèle pourra réellement s’exporter à grande échelle sans perdre en rigueur. Mais à ce stade, les signaux sont indiscutablement au vert.

Et vous, pensez-vous que le futur de la capture carbone passera majoritairement par les pays émergents ?

avatar d’auteur/autrice
Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.