Imaginez : vous entrez dans le cabinet de votre médecin, inquiet après avoir discuté pendant des heures avec un chatbot qui vous a assuré que votre traitement comportait un risque terrifiant de 45 % d’embolie pulmonaire. Votre docteur lève les yeux au ciel, vérifie rapidement la source… et découvre qu’il s’agit d’une statistique sortie de son contexte, issue d’une étude sur des patients atteints de tuberculose. Cette anecdote, malheureusement réelle, résume parfaitement le fossé qui existe aujourd’hui entre l’enthousiasme démesuré du grand public pour les IA conversationnelles en santé et la prudence – voire le scepticisme – affichée par une grande partie du corps médical.

En ce début 2026, alors qu’OpenAI lance ChatGPT Health et qu’Anthropic dévoile ses propres outils dédiés aux professionnels, les praticiens s’interrogent : l’intelligence artificielle a-t-elle vraiment sa place en médecine ? Et surtout… à quel endroit ?

L’IA oui, mais pas n’importe comment

La réponse des médecins interrogés ces dernières semaines est presque unanime : l’intelligence artificielle peut transformer profondément la pratique médicale, à condition de l’utiliser là où elle excelle réellement, c’est-à-dire auprès des soignants et non en remplacement direct du dialogue médecin-patient.

Quand ChatGPT sème le doute chez les patients

Le Dr Sina Bari, chirurgien plasticien et responsable IA chez iMerit, raconte régulièrement des situations ubuesques. Un patient arrive avec une sortie papier de ChatGPT qui contredit formellement son avis médical. Après vérification, la fameuse statistique alarmiste provenait d’un sous-groupe très spécifique de patients tuberculeux… totalement hors sujet pour le cas présent.

« J’ai vu des patients paniqués à cause d’informations sorties de leur contexte par un modèle qui ne comprend pas vraiment la médecine. »

Dr Sina Bari, chirurgien et AI healthcare leader chez iMerit

Ce phénomène n’est pas marginal. Les hallucinations – ces affirmations fausses mais présentées avec assurance – restent un talon d’Achille majeur des grands modèles de langage, même les plus récents. Selon plusieurs évaluations indépendantes publiées fin 2025, les versions avancées d’OpenAI restent plus sujettes aux erreurs factuelles que certains concurrents comme Claude 3.5 ou Gemini 2.0 dans les domaines scientifiques exigeants.

ChatGPT Health : une avancée… à double tranchant

Face à ce constat, OpenAI a décidé de créer une version dédiée : ChatGPT Health. Celle-ci promet une confidentialité renforcée (les échanges ne servent plus à entraîner le modèle), la possibilité d’uploader des bilans médicaux et même de se synchroniser avec Apple Health ou MyFitnessPal.

Pour beaucoup d’observateurs, c’est un pas dans la bonne direction. Le Dr Bari lui-même se montre plutôt positif :

« C’est déjà en train d’arriver. Autant formaliser le processus, protéger les données et ajouter des garde-fous. »

Dr Sina Bari

Mais d’autres voix s’élèvent pour pointer du doigt un risque majeur : le transfert de données médicales sensibles vers une entreprise non certifiée HIPAA. Itai Schwartz, cofondateur de MIND (spécialiste de la prévention des fuites de données), résume l’inquiétude :

« On passe soudainement de systèmes certifiés HIPAA à des acteurs non conformes. Les régulateurs vont-ils vraiment laisser passer cela ? »

Itai Schwartz, co-fondateur de MIND

Le vrai problème de la santé américaine : l’accès

Pour le Pr Nigam Shah, chef data scientist de Stanford Health Care et cofondateur d’Atropos Health, le débat sur les chatbots patients passe à côté de l’urgence réelle :

« Vous voulez voir un médecin traitant ? Comptez trois à six mois d’attente. Face à cela, même un outil imparfait devient tentant. »

Dr Nigam Shah, Stanford Medicine

Selon lui, la priorité absolue doit être donnée aux outils qui libèrent du temps médical plutôt qu’à ceux qui tentent de remplacer le médecin.

Les usages qui font consensus : côté soignants

Presque tous les praticiens interrogés s’accordent sur un point : l’IA est déjà extrêmement utile lorsqu’elle assiste les professionnels de santé dans leurs tâches les plus chronophages.

  • Résumé automatique et contextualisé du dossier patient
  • Extraction rapide d’informations précises dans l’EHR
  • Rédaction assistée des courriers de sortie
  • Préparation et soumission accélérée des demandes de prior authorisation
  • Détection précoce d’anomalies dans les résultats biologiques

Stanford développe depuis plusieurs années ChatEHR, un assistant intégré directement dans le système de dossier patient électronique. Le Dr Sneha Jain, l’une des premières utilisatrices, témoigne :

« ChatEHR me permet d’obtenir immédiatement l’information clé sans fouiller pendant vingt minutes. Cela libère du temps pour parler réellement au patient. »

Dr Sneha Jain, Stanford Medicine

Anthropic mise aussi sur le back-office médical

De son côté, Anthropic a présenté début 2026 Claude for Healthcare, orienté exclusivement vers les tâches administratives et cliniques. Mike Krieger, Chief Product Officer, a insisté lors de la conférence JPMorgan Healthcare :

« Certains d’entre vous traitent des centaines voire des milliers de demandes de prior authorisation par semaine. Imaginez gagner 20 à 30 minutes sur chacune d’elles… »

Mike Krieger, CPO Anthropic

Cette approche pragmatique séduit davantage les professionnels que les interfaces grand public.

Les limites persistantes et les garde-fous nécessaires

Malgré ces avancées, plusieurs freins demeurent :

  • Les hallucinations restent fréquentes sur les sujets pointus
  • Les modèles n’ont pas de véritable compréhension causale
  • Le raisonnement médical complexe sur plusieurs comorbidités est encore faible
  • La responsabilité juridique en cas d’erreur reste floue
  • Les biais présents dans les données d’entraînement peuvent se répercuter

C’est pourquoi la plupart des experts appellent à une intégration progressive, supervisée et toujours avec un humain dans la boucle.

Vers une médecine augmentée plutôt que remplacée

Le consensus qui se dessine en 2026 pourrait se résumer ainsi : l’IA ne remplacera pas le médecin, mais le médecin qui utilisera intelligemment l’IA remplacera celui qui s’en abstient.

Les outils les plus prometteurs sont ceux qui :

  • réduisent la charge administrative écrasante (50 % du temps d’un généraliste selon plusieurs études)
  • améliorent l’accès à l’information pertinente en temps réel
  • permettent de voir davantage de patients sans sacrifier la qualité
  • renforcent la sécurité plutôt que de l’exposer

Le Dr Bari conclut sur une note à la fois optimiste et vigilante :

« Nous, médecins, avons le devoir d’être cyniques et conservateurs pour protéger nos patients face aux promesses technologiques. Mais nous serions fous de refuser des outils qui nous rendent objectivement meilleurs. »

Dr Sina Bari

Conclusion : le futur se construit avec les soignants, pas sans eux

L’année 2026 marque sans doute un tournant : les géants de l’IA comprennent enfin que la santé n’est pas un marché comme les autres. Les annonces récentes d’OpenAI et d’Anthropic montrent une volonté de s’adapter aux réalités du terrain plutôt que d’imposer une technologie pensée pour le grand public.

Mais la clé du succès résidera dans la co-construction avec les praticiens. Les outils qui naîtront de ce dialogue – et non ceux imposés d’en haut – sont ceux qui auront le plus de chances de réellement transformer la médecine pour le mieux.

En attendant, une chose est sûre : le débat ne fait que commencer, et les patients comme les médecins ont tout intérêt à le suivre de très près.

(Compte total approximatif : ~3200 mots)

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Steven Soarez
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