Imaginez une entreprise indienne qui ne fabrique ni application mobile grand public, ni service de livraison de repas, mais qui pourtant parvient à capter l’attention des plus grands noms de la télévision et du streaming mondial. Le 21 janvier 2026, cette société a franchi une étape symbolique : son introduction en bourse à la Bourse nationale indienne. Son nom ? Amagi. Et son activité ? Transformer radicalement la façon dont les chaînes TV et plateformes de streaming diffusent et monétisent leurs contenus grâce au cloud.
Malgré un démarrage boursier hésitant, cette IPO marque un tournant intéressant pour l’écosystème technologique indien. Dans un pays où les introductions en bourse technologiques restent encore largement dominées par des acteurs grand public, Amagi fait figure d’exception. Une success story B2B, export-oriented, qui mérite que l’on s’y attarde.
Amagi : quand le cloud révolutionne la télévision traditionnelle
Derrière ce nom court et moderne se cache une entreprise fondée en 2008 à Bengaluru par trois entrepreneurs : Baskar Subramanian, Srividhya Srinivasan et Arunachalam Srinivasan Karapattu. Leur ambition ? Libérer les diffuseurs vidéo des lourdes infrastructures matérielles traditionnelles et les faire basculer vers des solutions 100 % cloud.
Au cœur de leur proposition : une plateforme SaaS complète qui permet de créer, gérer, distribuer et monétiser des chaînes linéaires et des contenus à la demande, sans avoir besoin d’installer des serveurs coûteux ou de dépendre de satellites. Un virage technologique majeur pour une industrie qui, pendant des décennies, a fonctionné sur des équipements physiques onéreux et peu flexibles.
Un positionnement rare : l’export avant tout
Ce qui frappe immédiatement quand on regarde les chiffres d’Amagi, c’est son profil très international. Environ 73 % de son chiffre d’affaires provient des États-Unis et 20 % de l’Europe. L’Inde ne représente qu’une petite fraction de ses revenus. Cette orientation export est assez inhabituelle parmi les licornes ou futures licornes indiennes qui, souvent, capitalisent d’abord sur leur immense marché domestique avant de regarder à l’international.
Parmi ses clients les plus prestigieux, on retrouve des noms qui parlent d’eux-mêmes :
- Lionsgate Studios
- Fox
- Sinclair Broadcast Group
- Roku
- Vizio
- Rakuten TV
- DirecTV
- The Trade Desk
- Index Exchange
Ces références témoignent de la capacité d’Amagi à répondre aux exigences très élevées des grands acteurs du secteur média. Quand on diffuse en direct des événements sportifs majeurs ou des prime times à forte audience, la moindre seconde d’interruption peut coûter des millions. La fiabilité devient alors un argument commercial décisif.
Une IPO plus modeste que prévu, mais stratégique
L’introduction en bourse d’Amagi a levé environ 196 millions de dollars (₹17,89 milliards), un montant respectable mais inférieur aux attentes initiales. L’entreprise a volontairement réduit la taille de l’opération : moins d’actions nouvelles émises et moins d’actions vendues par les actionnaires existants.
Le premier jour de cotation n’a pas été flamboyant : l’action a ouvert à ₹318, soit une décote de 12 % par rapport au prix d’introduction fixé à ₹361, avant de remonter légèrement puis de se stabiliser autour de ₹348-350. Une performance en demi-teinte qui reflète peut-être la prudence des investisseurs face à une valorisation publique bien inférieure à celle atteinte en private equity fin 2022 (1,4 milliard $).
« Pour nous, c’est juste un pit stop dans un très long voyage. »
Baskar Subramanian, CEO et cofondateur d’Amagi
Cette phrase résume bien l’état d’esprit de l’équipe dirigeante : l’IPO n’est pas une finalité, mais une étape parmi d’autres pour continuer à accélérer la croissance.
Des actionnaires historiques qui restent majoritairement engagés
Parmi les fonds qui ont vendu une partie de leurs titres lors de l’offer-for-sale, on retrouve Norwest Venture Partners, Accel et Premji Invest. Cependant, ces cessions restent limitées. Accel, par exemple, conserve encore environ 10 % du capital après l’opération, réalisant au passage un joli multiple (environ 3,3x) sur sa mise initiale.
Les fondateurs, eux, n’ont vendu aucun titre. Un signal fort envoyé aux marchés : l’équipe de direction croit encore massivement au potentiel futur de la société.
Un marché en pleine mutation : le cloud arrive (enfin) dans le broadcast
Selon Baskar Subramanian lui-même, moins de 10 % de l’industrie mondiale de la télévision et de la diffusion live est aujourd’hui passée au cloud. Cela signifie qu’il reste encore plus de 90 % du marché à conquérir. Un potentiel colossal.
Les avantages du cloud dans ce secteur sont nombreux :
- Réduction drastique des coûts d’infrastructure
- Scalabilité instantanée pour absorber les pics d’audience
- Déploiement ultra-rapide de nouvelles chaînes
- Monétisation plus fine grâce à la publicité ciblée
- Possibilité d’automatiser une grande partie des workflows manuels
Amagi mise également sur l’intelligence artificielle pour aller plus loin : automatisation des processus, optimisation des grilles publicitaires, détection automatique de contenus, etc. Autant d’axes qui pourraient lui permettre de passer d’un statut d’infrastructure critique à celui de véritable partenaire stratégique pour ses clients.
Des indicateurs financiers solides
Sur les six premiers mois de l’exercice clos le 30 septembre 2025, Amagi affiche :
| Indicateur | Valeur |
| Chiffre d’affaires opérationnel | ₹7,05 milliards (+34,6 % vs N-1) |
| Net Revenue Retention | 127 % |
Ce taux de rétention nette supérieur à 100 % est particulièrement éloquent : non seulement les clients restent, mais ils dépensent en moyenne 27 % de plus d’une année sur l’autre. C’est la preuve d’une très forte adhésion au produit et d’une expansion continue au sein des comptes existants.
Les défis qui attendent Amagi
Malgré ces signaux très positifs, plusieurs défis se dressent sur la route :
- Concurrence des acteurs historiques du broadcast qui modernisent leurs offres
- Maîtrise des coûts cloud (AWS, Azure, GCP) qui peuvent vite devenir importants à très grande échelle
- Réussite du pivot vers des solutions plus logicielles et à plus forte valeur ajoutée (IA, automatisation)
- Maintien de la fiabilité extrême attendue par les diffuseurs lors des grands événements live
- Évolution des modèles économiques du streaming (publicité vs abonnement)
Autant de sujets sur lesquels l’entreprise devra continuer à innover sans relâche.
Un symbole pour l’écosystème startup indien
L’introduction en bourse d’Amagi intervient dans un contexte où les marchés publics indiens deviennent de plus en plus attractifs pour les startups technologiques. En 2025, pas moins de 42 IPO technologiques ont eu lieu, contre 36 en 2024. Une accélération nette.
Alors que le financement late-stage reste plus difficile, la bourse apparaît comme une alternative crédible à la fois pour lever des fonds de croissance et pour offrir des sorties partielles aux investisseurs historiques. Amagi illustre parfaitement cette nouvelle donne.
Vers une seconde jeunesse pour le broadcast ?
En permettant aux diffuseurs traditionnels de réduire leurs coûts, d’accélérer leurs lancements de chaînes et d’améliorer leur monétisation publicitaire, Amagi contribue activement à la modernisation d’une industrie parfois perçue comme vieillissante. Ironiquement, c’est une entreprise indienne qui aide aujourd’hui certains des plus grands networks américains à rester compétitifs face aux pure-players du streaming.
Le chemin reste long, mais le potentiel est immense. Si Amagi parvient à s’imposer comme la référence cloud du secteur broadcast et à étendre son emprise sur les usages IA et automatisation, elle pourrait bien devenir l’une des plus belles histoires technologiques indiennes de la prochaine décennie.
Et vous, pensez-vous que le cloud va réellement révolutionner la télévision linéaire comme il l’a fait pour l’informatique d’entreprise ? Ou restera-t-elle un marché de niche ? L’avenir nous le dira… mais en attendant, Amagi a déjà marqué les esprits.
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