Imaginez un matin ordinaire au Danemark : vous entrez dans un supermarché, sortez votre smartphone, scannez le code-barres d’un paquet de céréales… et l’écran affiche soudain un grand panneau STOP rouge accompagné du drapeau américain. Quelques secondes plus tard, une suggestion apparaît : une marque locale équivalente, fabriquée à Copenhague ou Aarhus. Ce scénario, qui relevait encore récemment de la science-fiction pour beaucoup, est devenu réalité quotidienne pour des milliers de Danois depuis janvier 2026.

À l’origine de ce phénomène ? Une salve de déclarations géopolitiques particulièrement maladroites venues de l’autre côté de l’Atlantique, et plus précisément des menaces répétées de reprise en main du Groenland, territoire autonome danois. Ce qui aurait pu rester une passe d’armes diplomatique s’est rapidement transformé en mouvement citoyen d’ampleur inattendue.

Quand la géopolitique s’invite dans le panier de courses

Le 21 janvier 2026, le site TechCrunch révélait un classement pour le moins surprenant : deux applications mobiles dédiées au boycott des produits américains trustaient littéralement le sommet du Danish App Store, devant même les mastodontes habituels. NonUSA s’installait durablement à la première place tandis que Made O’Meter pointait à la cinquième position. Un bond spectaculaire : l’une des apps était encore classée 441e seulement douze jours plus tôt.

Derrière ces chiffres se cache un ras-le-bol collectif qui dépasse largement le simple réflexe patriotique. Les Danois, connus pour leur consommation réfléchie et leur sensibilité écologique, ont trouvé dans ces outils numériques un moyen concret de traduire leur mécontentement en actes d’achat quotidiens.

NonUSA : scanner, juger, remplacer

NonUSA est sans conteste la star du moment. Son concept est enfantin : vous pointez l’appareil photo de votre iPhone sur n’importe quel code-barres, l’application interroge immédiatement sa base de données et vous indique en moins de deux secondes la provenance principale du produit. Si les États-Unis apparaissent en tête, un message clair s’affiche : origine USA détectée.

Mais l’application ne s’arrête pas à la simple dénonciation. Elle propose immédiatement des alternatives locales ou au moins européennes, souvent classées par proximité géographique et impact carbone. Une vraie petite révolution dans le quotidien des consommateurs soucieux de l’origine de ce qu’ils mettent dans leur caddie.

« Nous ne voulons pas punir les entreprises américaines en tant que telles, mais envoyer un signal politique fort : on ne menace pas un territoire danois sans conséquences. »

Utilisateur anonyme danois interviewé par un média local

Les données de téléchargement sont éloquentes. NonUSA a vu ses installations quotidiennes multipliées par près de dix en une semaine seulement. Mieux encore : l’application ne cartonne pas qu’au Danemark. Elle truste également le haut du classement en Norvège, en Suède et en Islande, signe d’une solidarité nordique qui s’organise rapidement.

Made O’Meter : l’option multiplateforme

Moins médiatisée que sa concurrente, Made O’Meter n’en demeure pas moins impressionnante. Disponible à la fois sur iOS et Android, elle adopte une approche légèrement différente : au lieu de se focaliser exclusivement sur les produits américains, elle permet de mesurer « l’indice d’origine » d’un panier complet. Vous photographiez plusieurs articles, l’application calcule le pourcentage de produits venant des États-Unis et propose des substitutions globales pour faire baisser ce score.

Cette vision plus systémique séduit particulièrement les familles et les personnes qui font les courses pour plusieurs personnes. Elle intègre également un mode « défi familial » où chacun essaie de faire le panier le plus « non-américain » possible en une semaine.

  • Analyse multi-produits en une seule prise de vue
  • Score global d’« américanité » du panier
  • Mode défi et classement familial/local
  • Suggestions groupées d’alternatives
  • Statistiques hebdomadaires de progression

Ces fonctionnalités ludiques expliquent en partie pourquoi l’application séduit même les consommateurs qui ne sont pas particulièrement remontés contre la politique américaine : le jeu transforme le boycott en challenge familial plutôt qu’en acte militant austère.

Un boycott qui va bien au-delà des supermarchés

Le mouvement ne se limite pas aux produits alimentaires ou aux biens de consommation courante. Les appels au boycott touchent également :

  • Les abonnements aux plateformes de streaming américaines (Netflix en tête)
  • Les réservations de vacances aux États-Unis
  • Les commandes sur les grandes marketplaces américaines
  • L’utilisation de certaines applications et services cloud US

Dans les rues de Copenhague, des autocollants « No USA Holidays 2026 » fleurissent sur les vitres arrière des voitures, tandis que des groupes Facebook locaux recensent les hôtels, locations Airbnb et compagnies aériennes à éviter.

Ce qui frappe les observateurs, c’est la rapidité avec laquelle ce mouvement, initialement spontané, s’est structuré et organisé grâce aux outils numériques. Les applications ne sont pas seulement des outils passifs : elles créent une boucle de rétroaction positive où chaque nouveau téléchargement renforce la visibilité et donc l’adoption.

Les limites techniques et éthiques de ces applications

Comme tout outil de ce type, NonUSA et Made O’Meter ne sont pas exemptes de critiques. La base de données sur l’origine réelle des produits reste imparfaite : de nombreuses multinationales américaines produisent localement en Europe, tandis que certaines marques européennes appartiennent à des groupes américains.

La question de la traçabilité réelle se pose donc cruellement. Un smartphone fabriqué en Chine mais conçu par une entreprise californienne est-il « américain » ? Une bière brassée au Danemark mais appartenant à un groupe américain doit-elle être boycottée ? Les applications tranchent parfois de manière simpliste, ce qui peut induire en erreur les consommateurs les plus zélés.

« Ces apps sont utiles, mais elles restent des outils imparfaits. Le vrai pouvoir reste entre les mains du consommateur qui doit faire preuve d’esprit critique. »

Économiste danois spécialisé dans le commerce international

Autre sujet sensible : la collecte des données. Scanner des centaines de produits par semaine revient à partager avec ces startups une cartographie extrêmement précise de ses habitudes de consommation. Les deux applications assurent que les données restent anonymes et ne sont pas revendues, mais la question mérite d’être posée dans un pays aussi sensible à la protection des données personnelles que le Danemark.

Un précédent européen qui pourrait faire tâche d’huile ?

Si le Danemark est actuellement l’épicentre du phénomène, des signaux similaires apparaissent déjà en Norvège, en Suède et même en Finlande. Les téléchargements de NonUSA progressent rapidement dans ces pays voisins, signe que le mouvement pourrait dépasser les frontières danoises.

Plus intéressant encore : certains commentateurs commencent à parler d’un possible « effet boomerang » sur l’économie américaine elle-même. Si les pays nordiques, même s’ils représentent un marché relativement petit, servent de laboratoire à des pratiques qui pourraient ensuite être reprises dans des marchés beaucoup plus importants (Allemagne, France, Royaume-Uni…), les conséquences macro-économiques pourraient devenir significatives.

Les entreprises américaines qui réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires en Europe du Nord commencent d’ailleurs à s’inquiéter. Certaines envisageraient déjà des campagnes de communication expliquant leur ancrage local et le nombre d’emplois créés dans la région.

La revanche du consommateur à l’ère numérique

Ce qui se joue au Danemark en ce début 2026 dépasse largement le seul cadre géopolitique. Nous assistons peut-être à l’émergence d’une nouvelle forme de militantisme : le boycott algorithmique, où le smartphone devient une arme de précision au service des convictions politiques et éthiques du consommateur.

Ce phénomène n’est pas totalement nouveau – pensons aux applications de notation éthique des produits ou aux bases de données sur les conditions de travail dans les usines textiles. Mais jamais encore un mouvement de cette ampleur n’avait été déclenché aussi rapidement et n’avait trouvé des outils numériques aussi efficaces pour se propager.

Les startups derrière NonUSA et Made O’Meter, probablement dépassées par leur propre succès, se retrouvent aujourd’hui au cœur d’un débat bien plus large que leur simple business model : jusqu’où le consommateur peut-il, et doit-il, utiliser la technologie pour sanctionner des États ou des entreprises ?

Vers une souveraineté numérique nordique ?

Certains observateurs vont encore plus loin dans l’analyse. Pour eux, le boycott actuel n’est que le symptôme visible d’une frustration beaucoup plus profonde : celle de pays technologiquement avancés qui se sentent toujours plus dépendants des géants américains du numérique.

Le Danemark, comme ses voisins scandinaves, dispose d’un écosystème tech très dynamique mais reste largement dépendant des infrastructures cloud, des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et des boutiques d’applications américaines. Le boycott actuel pourrait n’être que la première étape visible d’un mouvement beaucoup plus large vers une véritable souveraineté numérique nordique.

Des initiatives locales voient déjà le jour : messageries sécurisées développées à Stockholm, moteurs de recherche basés à Helsinki, clouds souverains en Norvège… Le contexte géopolitique actuel ne fait qu’accélérer des tendances qui étaient déjà en germe depuis plusieurs années.

Conclusion : le pouvoir est dans votre caddie

Que l’on approuve ou non les motivations derrière ce mouvement, force est de constater que nous assistons à un moment charnière dans la relation entre consommation, technologie et politique internationale.

Pour la première fois à cette échelle, des consommateurs ordinaires disposent d’outils suffisamment puissants et accessibles pour coordonner un boycott massif et ciblé en temps réel. Les applications ne sont que le catalyseur ; le vrai pouvoir décisionnel reste entre les mains de chaque personne qui choisit, ou non, de scanner ce prochain paquet de céréales.

Dans un monde où les grandes puissances s’affrontent de plus en plus par proxy économique, il se pourrait que les caddies des supermarchés danois deviennent, ironiquement, l’une des armes les plus efficaces du soft power européen.

À suivre donc… avec ou sans Coca-Cola.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.