Imaginez un matin ordinaire où votre outil de visioconférence préféré refuse soudain de se connecter. Votre compte cloud est bloqué, vos paiements en ligne sont refusés et même vos emails professionnels deviennent inaccessibles. Ce cauchemar n’est plus de la science-fiction : il est déjà la réalité de certaines personnes sanctionnées par les États-Unis. Et l’Europe commence sérieusement à se demander : et si c’était notre tour demain ?

Quand la dépendance technologique devient un risque géopolitique majeur

Depuis plusieurs mois, les déclarations et décisions de l’administration américaine créent une onde de choc jusqu’au cœur de l’Union européenne. Les sanctions économiques ne visent plus seulement des États ou des organisations terroristes : elles touchent désormais des juges internationaux, des responsables politiques et potentiellement des entreprises ou des citoyens ordinaires. Cette arme économique d’un genre nouveau révèle brutalement à quel point notre quotidien numérique dépend d’infrastructures et de services contrôlés outre-Atlantique.

Le cas de Kimberly Prost, juge à la Cour pénale internationale, est particulièrement éclairant. Placée sur la liste des sanctions américaines, elle a vu sa vie basculer : impossibilité d’utiliser des services bancaires classiques, blocage de comptes chez les grandes plateformes, paralysie numérique quasi-totale. Ce qui semblait être un outil de pression réservé aux régimes hostiles s’applique désormais à des personnalités occidentales respectées. L’Europe observe, inquiet.

« Nous avons perdu Internet au profit des États-Unis. Il est aujourd’hui quasiment impossible de stocker des données entièrement en Europe. »

Miguel De Bruycker, responsable cybersécurité belge

La prise de conscience européenne : un tournant historique ?

Le 22 janvier 2026, le Parlement européen a franchi une étape symbolique mais significative. Les eurodéputés ont adopté un rapport demandant à la Commission de cartographier les dépendances critiques vis-à-vis de fournisseurs non-européens. Le constat est sans appel : plus de 80 % des produits, services et infrastructures numériques utilisés par l’UE et ses États membres proviennent de pays tiers, principalement les États-Unis et, dans une moindre mesure, la Chine.

Cette dépendance n’est pas seulement technique. Elle est aussi juridique. Grâce au Cloud Act et à d’autres textes, les autorités américaines peuvent obliger n’importe quelle entreprise américaine (ou même une filiale européenne d’un groupe américain) à leur transmettre des données, même si elles sont stockées en Europe. Les révélations Snowden de 2013 n’étaient donc pas un épiphénomène, mais bien le début d’une nouvelle normalité.

  • Amazon contrôle une part écrasante du cloud mondial
  • Microsoft domine les outils collaboratifs en entreprise
  • Google règne sur la messagerie, la recherche et la publicité
  • Meta possède les réseaux sociaux les plus utilisés
  • Apple verrouille l’écosystème mobile haut de gamme

Cette concentration du pouvoir technologique entre quelques mains crée une vulnérabilité systémique que les Européens ne peuvent plus ignorer. D’autant que les tensions géopolitiques ne cessent de s’accentuer.

La France montre l’exemple avec Visio

Le gouvernement français a annoncé une décision forte : remplacer progressivement Zoom et Microsoft Teams par Visio, une solution de visioconférence 100 % française développée par des acteurs tricolores. Cette annonce, faite par le ministre David Amiel, n’est pas seulement symbolique. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de réduction des risques liée à l’utilisation de solutions étrangères.

Visio n’est pas apparue par magie. Plusieurs startups et entreprises françaises travaillent depuis des années sur des alternatives souveraines. Parmi elles, on retrouve des noms comme Ikoula, OVHcloud (qui a fortement investi dans son offre souveraine), 3DS OUTSCALE ou encore Blade avec son offre Shadow PC souveraine. Ces acteurs montent en puissance et gagnent en crédibilité.

Les startups européennes qui montent en puissance

Face à ce contexte géopolitique tendu, une nouvelle génération d’entrepreneurs européens a senti l’opportunité. Voici quelques pépites qui attirent aujourd’hui l’attention des institutions et des grandes entreprises :

  • Proton (Suisse) : après le succès fulgurant de ProtonMail et ProtonVPN, l’entreprise propose désormais Proton Drive et Proton Calendar, tous hébergés en Suisse avec un chiffrement de bout en bout
  • Nextcloud (Allemagne) : la référence open source pour le stockage et la collaboration, utilisée par de nombreuses administrations européennes
  • Element (Royaume-Uni/France) : basé sur le protocole Matrix, cette messagerie décentralisée et sécurisée séduit les ministères et les armées
  • Wire (Suisse/Allemagne) : messagerie et visioconférence chiffrée de bout en bout, particulièrement prisée par les secteurs sensibles
  • Infomaniak (Suisse) : offre complète cloud souverain (email, drive, visioconférence, hébergement) avec des data centers en Europe

Ces solutions ne sont plus des gadgets pour geeks. Elles répondent désormais aux exigences les plus strictes en matière de conformité RGPD, SecNumCloud (ANSSI) et même défense.

Le rôle clé des projets européens structurants

Au-delà des startups, plusieurs grandes initiatives institutionnelles tentent de créer un écosystème numérique européen autonome :

  • Gaia-X : le projet emblématique lancé par la France et l’Allemagne pour créer un cloud de données européen
  • Projet Eclipse : développement d’outils open source souverains pour l’industrie et les administrations
  • Destination Earth : initiative pour un jumeau numérique de la Terre, avec une gouvernance européenne
  • EuroHPC : réseau de superordinateurs européens pour réduire la dépendance aux infrastructures de calcul américaines

Ces projets, parfois critiqués pour leur lenteur, commencent à produire des résultats concrets. Les premières offres Gaia-X conformes arrivent sur le marché et les grandes entreprises européennes les testent activement.

Les consommateurs aussi changent leurs habitudes

Le mouvement ne touche pas seulement les institutions. De plus en plus de citoyens européens cherchent activement à sortir des GAFAM. Des sites comme European Alternatives, switch-to.eu ou encore les guides de Paris Marx recensent des dizaines d’alternatives européennes ou open source pour chaque service américain.

Service USAlternative européenne / open sourcePays / Origine
Google DriveProton Drive / NextcloudSuisse / Allemagne
GmailProtonMail / Infomaniak MailSuisse
ZoomVisio / Jitsi / ElementFrance / Open source
Microsoft TeamsElement / Wire / Nextcloud TalkFrance / Suisse / Allemagne
WhatsAppSignal / ElementOpen source / France

Cette prise de conscience individuelle, même si elle reste minoritaire, crée une pression supplémentaire sur les entreprises et les administrations pour proposer des solutions conformes aux attentes croissantes en matière de confidentialité et de souveraineté.

Les obstacles qui restent à surmonter

Malgré ces avancées encourageantes, le chemin vers une véritable souveraineté numérique européenne reste semé d’embûches :

  • Énorme avance technologique des géants américains
  • Effet réseau et habitudes solidement ancrées
  • Manque de financement massif comparable aux investissements US
  • Fragmentation du marché européen (27 pays, langues, réglementations)
  • Difficulté à attirer les meilleurs talents face aux salaires américains
  • Résistance des grandes entreprises habituées aux solutions US

Pourtant, jamais la fenêtre d’opportunité n’a semblé aussi ouverte. La combinaison d’un contexte géopolitique tendu, d’exigences réglementaires toujours plus strictes (RGPD, DMA, DSA, AI Act) et d’une prise de conscience collective crée un alignement des planètes favorable aux acteurs européens.

Vers un nouvel écosystème numérique européen ?

Les prochaines années seront décisives. Si l’Europe parvient à transformer la menace en opportunité, nous pourrions assister à l’émergence d’un véritable écosystème numérique souverain, compétitif et respectueux des valeurs européennes.

Les startups européennes de la tech ont aujourd’hui une carte à jouer historique. Celles qui sauront combiner innovation technique de pointe, respect strict des exigences de confidentialité et capacité à scaler rapidement à l’échelle européenne pourraient devenir les prochains licornes, voire décacornes, du continent.

Pour les investisseurs, c’est aussi une thématique particulièrement intéressante : la souveraineté numérique devient un critère d’investissement majeur, comparable à la durabilité ou à l’impact social il y a quelques années. Les fonds spécialisés dans la deeptech européenne et la cybersécurité voient arriver des tickets de plus en plus importants sur des projets considérés comme stratégiques.

La question n’est plus de savoir si l’Europe doit réduire sa dépendance aux géants technologiques américains, mais comment elle peut le faire le plus rapidement et le plus efficacement possible. Les prochains mois nous donneront probablement des indications précieuses sur la trajectoire réelle que prendra ce mouvement historique.

Une chose est sûre : l’époque où l’on pouvait considérer la dépendance technologique comme un simple choix de confort est révolue. Elle est désormais perçue comme un risque stratégique majeur. Et face à ce risque, l’Europe semble enfin prête à réagir.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.