Imaginez un instant : un milliardaire connu pour avoir révolutionné la réalité virtuelle, aujourd’hui à la tête d’une des startups de défense les plus valorisées au monde, monte sur scène et déclare sans détour que le futur de la technologie se cache… dans le passé. Voilà exactement ce qui s’est produit au CES 2026, lorsque Palmer Luckey a partagé la scène avec Alexis Ohanian. Leur message ? Nos vieux objets tech étaient souvent bien plus qualitatifs, plus intentionnels, et finalement plus humains que ce que nous utilisons quotidiennement en 2026.
Ce discours, loin d’être une simple crise de nostalgie passagère, soulève des questions profondes sur notre rapport aux objets connectés, au design industriel et même à la manière dont nous consommons la culture numérique aujourd’hui.
Quand les pionniers de la tech rêvent d’un retour en arrière
Palmer Luckey n’est pas n’importe qui. À 19 ans, il fonde Oculus VR, révolutionne l’accès grand public à la réalité virtuelle et finit par vendre son bébé à Facebook (aujourd’hui Meta) pour 2 milliards de dollars. Aujourd’hui, il dirige Anduril Industries, une licorne de la défense valorisée à plus de 30 milliards de dollars, qui fournit drones, systèmes de surveillance et technologies autonomes à l’armée américaine. Autant dire que lorsqu’il parle technologie, on l’écoute.
Pourtant, loin de vanter les mérites de l’intelligence artificielle omniprésente ou des interfaces haptiques dernier cri, Luckey a choisi de défendre avec passion les Game Boy, les cassettes audio, les mix-tapes et même les tireurs à la première personne de la fin des années 90. Selon lui, ces objets possédaient une qualité essentielle qui se perd aujourd’hui : l’intentionnalité.
Il y avait quelque chose de magique dans le fait de construire une bibliothèque musicale, de choisir chaque titre d’un album ou de créer une cassette pour quelqu’un. Aujourd’hui, avec le streaming infini, on perd cette dimension.
Palmer Luckey – CES 2026
Cette idée d’intentionnalité traverse tout le discours. Pour Luckey et Ohanian, le problème n’est pas le progrès technique en soi – les deux soutiennent l’IA et reconnaissent qu’elle améliore certains workflows – mais plutôt la manière dont les objets technologiques sont conçus aujourd’hui : uniformisés, minimalistes à l’extrême, dénués de personnalité.
Le retour du design rétro : simple mode ou vrai changement de paradigme ?
Les faits sont là. Depuis plusieurs années, on observe un engouement croissant pour tout ce qui évoque les années 80, 90 et début 2000. Les jeunes adultes achètent des platines vinyles, collectionnent des cassettes, restaurent de vieilles Game Boy et même adoptent des téléphones à clapet. Ce phénomène dépasse largement la simple nostalgie générationnelle.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le marché du vinyle a dépassé celui du CD aux États-Unis dès 2020 et continue de croître. Les ventes de cassettes ont été multipliées par dix entre 2015 et 2024. Même les appareils photo argentiques connaissent un regain d’intérêt chez les 18-30 ans.
- Vinyle : + 8 % de croissance annuelle moyenne depuis 2015
- Cassettes : marché multiplié par 10 en moins de dix ans
- Appareils photo argentiques : + 25 % de ventes chez les moins de 35 ans en 2024-2025
- Consoles rétro reconditionnées : secteur en hausse de 40 % par an
Cet engouement n’est pas seulement esthétique. Beaucoup expliquent qu’ils ressentent un besoin de ralentir, de retrouver une forme de contrôle sur leur consommation culturelle, de s’extraire de l’algorithme permanent.
ModRetro Chromatic : quand la nostalgie devient business
Palmer Luckey n’a pas attendu le CES pour agir. En 2024, il lance ModRetro Chromatic, une console portable moderne capable de lire les cartouches Game Boy, Game Boy Color et Game Boy Advance d’origine. Prix : 199 dollars. Qualité de fabrication : exceptionnelle. Résultat : la console est rapidement qualifiée de « meilleure réédition moderne » jamais faite.
Le produit ne cherche pas à imiter à l’identique. L’écran est plus lumineux, la batterie tient des heures, les boutons sont précis. Mais l’esprit reste intact : cartouches physiques, pas de micro-transactions, pas de pubs, pas de tracking. Juste le jeu.
Au CES, Alexis Ohanian monte sur scène avec un ModRetro Chromatic en main et annonce publiquement qu’il envisage de créer sa propre console rétro. Quand deux des entrepreneurs les plus influents du numérique se mettent à produire du hardware vintage, cela en dit long sur le tournant culturel en cours.
Pourquoi la jeune génération est-elle nostalgique d’une époque qu’elle n’a pas connue ?
Voilà l’une des observations les plus intéressantes de Luckey. Il remarque que des adolescents et jeunes adultes de 16-22 ans collectionnent des objets des années 90 qu’ils n’ont jamais connus. Ils portent des vêtements style 1997, écoutent du nu-metal sur cassette, jouent à des jeux sur émulateur ou sur hardware d’époque.
Ce n’est pas parce qu’ils se souviennent de leur enfance. C’est parce qu’ils reconnaissent objectivement que certains aspects de ces technologies étaient supérieurs.
Palmer Luckey – CES 2026
Ce phénomène s’explique en partie par la saturation numérique. Notifications permanentes, doomscrolling, algorithmes qui décident à notre place ce que nous devons aimer… Beaucoup ressentent une fatigue profonde. Le rétro devient alors une forme de résistance douce, une manière de reprendre le contrôle.
Anduril : la face militaire d’un amoureux du rétro
Si le discours peut sembler léger, il contraste avec l’activité principale de Luckey : la défense. Anduril développe des systèmes d’armes autonomes, des tours de surveillance IA, des drones kamikazes, des logiciels de commandement de champ de bataille. L’entreprise est devenue l’un des acteurs les plus disruptifs du complexe militaro-industriel américain.
En 2025-2026, Anduril a notamment collaboré avec Meta sur des casques de réalité mixte destinés aux forces spéciales. Ironie de l’histoire : l’homme qui prône le retour du Game Boy physique construit en parallèle des machines de guerre ultra-connectées.
Lors de son intervention, Luckey a d’ailleurs lâché une phrase lourde de sens sur la relation États-Unis / Chine :
Nous sommes en plein divorce géopolitique avec la Chine. C’est un divorce compliqué, et ceux qui pensent qu’il va se terminer par une réconciliation se trompent lourdement.
Palmer Luckey – CES 2026
Il avoue avoir lui-même fabriqué une grande partie de ses produits en Chine par le passé, avant de changer radicalement de stratégie. Anduril mise désormais massivement sur la production locale et sécurisée.
Et si le futur était vraiment analogique ?
Le discours de Luckey et Ohanian ne doit pas être réduit à une simple opération marketing. Il reflète une tension réelle dans l’industrie tech : d’un côté l’accélération exponentielle et l’uniformisation, de l’autre un besoin croissant de singularité, de matérialité, de limitation choisie.
Plusieurs indices montrent que cette nostalgie pourrait durablement influencer le design des dix prochaines années :
- Retour massif des boutons physiques (touches tactiles qui reviennent en force sur les smartphones haut de gamme)
- Émergence de téléphones « minimalistes » (Light Phone, Mudita, Punkt.)
- Explosion des appareils photo compacts argentiques et numériques rétro (Fujifilm X100VI, Instax Mini Evo)
- Consoles portables rétro-modernes (Analogue Pocket, Miyoo Mini Plus, PowKiddy RGB30)
- Accessoires physiques pour smartphones (Clicks Keyboard, qui imite les BlackBerry)
Ces produits ne sont pas réservés aux geeks quinquagénaires. Leur public principal a moins de 35 ans.
Conclusion : vers une technologie plus intentionnelle ?
Palmer Luckey ne demande pas de revenir aux modems 56k ni d’abandonner l’IA. Il appelle surtout à retrouver ce qui faisait la force des meilleurs produits d’hier : une vraie personnalité, des choix forts, une limitation assumée qui donne du sens à l’usage.
Dans un monde où tout est infini, disponible instantanément et personnalisé par algorithme, peut-être que la vraie révolution consistera à remettre volontairement des frontières. À choisir ses albums plutôt que de laisser Spotify décider. À insérer une cartouche plutôt que de cliquer sur une icône. À collectionner plutôt qu’à accumuler.
Le futur de la tech, selon Luckey, ne sera pas forcément plus puissant ou plus connecté. Il sera peut-être surtout plus humain. Et ça, paradoxalement, pourrait bien passer par un retour assumé vers le passé.
Et vous, ressentez-vous cette fatigue du tout-numérique ? Êtes-vous tenté par un petit détour rétro ?