Imaginez un instant : une montre connectée iconique des années 2010 refait surface en 2026, mais cette fois sans les milliards de valorisation, sans les promesses de disruption totale, et surtout sans investisseurs en série A, B, C… Eric Migicovsky, l’homme derrière le succès initial de Pebble, est de retour. Et il affirme haut et fort que sa nouvelle aventure, Core Devices, n’est surtout pas une startup. Une déclaration qui interpelle dans un écosystème tech obsédé par la croissance à tout prix.

Après avoir vendu Pebble à Fitbit en 2016, puis vu Fitbit racheté par Google, Migicovsky aurait pu tranquillement prendre sa retraite ou se lancer dans un nouveau projet gonflé aux hormones de la Silicon Valley. Au lieu de cela, il choisit la voie inverse : petite équipe, production à la demande, rentabilité immédiate et vision ultra-ciblée. Une leçon de résilience… et peut-être un modèle pour demain ?

Retour aux sources : quand la simplicité devient stratégie

Le parcours d’Eric Migicovsky est loin d’être linéaire. En 2012, sa campagne Kickstarter pour la première Pebble devient la plus financée de l’histoire de la plateforme à l’époque. Des centaines de milliers de passionnés croient en cette petite montre noire capable d’afficher les notifications du smartphone, de contrôler la musique et de résister à l’eau. L’histoire est belle… jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.

Les erreurs classiques du hardware ont fini par rattraper l’équipe : surestimation des ventes, stocks invendus, partenaires mécontents, manque de trésorerie pour les projets suivants. En 2015, malgré 82 millions de dollars de chiffre d’affaires (un score impressionnant hors Big Tech), Pebble se retrouve au bord du gouffre. La vente à Fitbit en 2016 sonne comme une sortie de secours plutôt qu’un triomphe.

« J’ai perdu de vue pourquoi je construisais Pebble à la base. »

Eric Migicovsky

Cette phrase résume tout. Le fondateur avoue avoir dévié de la vision originelle : une montre simple, fun, utile comme compagnon du téléphone et non comme mini-smartphone au poignet. Aujourd’hui, il veut corriger le tir… radicalement.

Core Devices : ni VC, ni usine, ni équipe pléthorique

La nouvelle structure est presque provocante dans le paysage 2026. Cinq personnes. Ventes exclusivement directes via le site. Pas de distributeurs. Pas de stock massif fabriqué à l’avance. Production lancée uniquement après précommandes validées. Le cash-flow dicte le rythme, pas le rêve d’une licorne.

« Nous avons structuré toute l’entreprise pour être durable, rentable et, on l’espère, pérenne. Mais pas une startup », explique Migicovsky lors d’une discussion en marge du CES 2026. Une distinction importante selon lui : les startups excellent pour inventer le futur, mais elles brûlent souvent trop vite. Ici, l’objectif est différent : redonner vie à une idée déjà validée par le marché, sans chercher à réinventer la roue… ni à devenir le prochain Apple Watch killer.

  • Équipe réduite à 5 personnes
  • Ventes 100 % direct-to-consumer
  • Production déclenchée après précommandes
  • Aucune levée de fonds extérieure
  • Rentabilité prioritaire sur la croissance explosive

Cette approche tranche avec l’époque où chaque hardware company rêvait de lever des dizaines (voire centaines) de millions avant même d’expédier le premier produit. Core Devices préfère avancer lentement, mais sûrement.

Les produits phares du retour : Pebble Time 2, Round 2 et… une bague IA

Le catalogue 2026 ne cherche pas à concurrencer les mastodontes. Trois produits annoncés pour l’instant :

  • Pebble Time 2 : évolution color e-paper du modèle emblématique
  • Pebble Round 2 : version ronde, plus élégante et moderne
  • Index 01 : bague intelligente à 75 $, équipée d’IA embarquée

Pas de capteurs santé ultra-précis, pas d’écran AMOLED 4K, pas de paiement sans contact ni d’appels autonomes. Le parti pris est assumé : une montre qui complète le smartphone au lieu de vouloir le remplacer. Un positionnement « Swatch » plutôt que « Rolex », dixit Migicovsky lui-même. Plastique, fun, abordable, personnalisable à l’extrême grâce à l’écosystème d’applications et de watchfaces.

Le plus surprenant reste sans doute l’Index 01. À seulement 75 dollars, cette bague mise sur l’intelligence artificielle pour proposer des interactions contextuelles simples. Les détails restent encore discrets, mais l’idée semble être de créer un objet discret qui anticipe certains besoins sans jamais devenir envahissant.

PebbleOS : l’héritage Google qui rend tout possible

Sans l’open-sourcing de PebbleOS par Google, rien de tout cela n’aurait vu le jour. L’histoire est presque incroyable : une rencontre fortuite à un anniversaire d’enfant, un email envoyé à la bonne personne (Matthieu Jeanson chez Google), puis… patience. Un an plus tard, l’OS historique est libéré.

« Je suis vraiment reconnaissant envers Google. Quelle autre grande entreprise au monde aurait fait ça ? »

Eric Migicovsky

Reconstruire un OS complet de zéro aurait nécessité 30 à 40 personnes pendant plusieurs années. Grâce à cette décision rare de Google, Core Devices peut repartir sur des bases solides. L’App Store compte déjà 15 000 watchfaces et applications créées par la communauté historique. L’SDK sera relancé dans les prochaines semaines. L’écosystème est prêt.

Les chiffres qui racontent une autre histoire

En janvier 2026, les précommandes s’élèvent à :

ProduitPrécommandes
Montres Pebble (Time 2 + Round 2)25 000 unités
Bague Index 015 000 unités

Les livraisons sont actuellement espacées d’environ six mois, mais l’objectif affiché est de ramener ce délai à quelques semaines seulement. Un exploit logistique quand on sait que la majorité des acteurs du secteur fonctionnent encore avec des MOQ (quantités minimales de commande) très élevées auprès des usines asiatiques.

Core Devices revendique aujourd’hui être dans une zone « confortable » : les dépenses courantes sont couvertes, les nouveaux projets peuvent être financés en interne. Pas de pression extérieure pour multiplier les SKUs ou conquérir des marchés de masse à perte.

Un anti-modèle qui pourrait inspirer d’autres niches

Le cas Core Devices pose une question intéressante : et si la prochaine vague de hardware intéressant ne venait plus des licornes, mais de petites structures ultra-spécialisées ?

Dans un monde où l’Apple Watch domine outrageusement le segment haut de gamme, où les montres chinoises low-cost inondent le bas du marché, il reste étonnamment peu d’acteurs positionnés sur le créneau « geek passionné – design soigné – fonctionnalités ciblées – prix raisonnable ». Pebble 2.0 veut précisément occuper cet espace.

Migicovsky parle déjà des prochains produits : des objets « fun, simples, utiles », qui n’existent pas encore sur le marché, qui fonctionnent ensemble et qui améliorent le quotidien « bloc par bloc ». Difficile d’en savoir plus pour l’instant, mais l’intention est claire : construire un petit écosystème cohérent plutôt qu’un énième super-gadget tout-en-un.

Retour vers le futur ou vraie rupture philosophique ?

Certains y verront une simple opération nostalgique. D’autres un manifeste anti-croissance à tout prix. La réalité se situe probablement entre les deux. Eric Migicovsky ne rejette pas le modèle startup en bloc – il reconnaît qu’il est nécessaire pour inventer des catégories entièrement nouvelles. Mais quand l’idée est déjà validée, quand la communauté existe, quand le code est disponible… pourquoi absolument reproduire les mêmes erreurs ?

En choisissant la sobriété, la rentabilité et la proximité avec les premiers fans, Core Devices pourrait bien démontrer qu’il existe encore une place pour des entreprises hardware indépendantes, rentables et humaines dans un paysage dominé par les géants et les scale-or-die.

Reste à voir si ce modèle tiendra sur la durée. Les précommandes sont là, l’écosystème est vivant, l’équipe est minuscule mais ultra-motivée. 2026 pourrait bien marquer le retour inattendu d’une montre qui, il y a plus de dix ans, avait déjà changé la donne. Cette fois, elle revient avec beaucoup moins d’ambition… et peut-être beaucoup plus de sagesse.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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