Imaginez un instant : votre adolescent de 14 ans fait défiler son fil d’actualité à 2h du matin, incapable de s’arrêter. Le lendemain, il est épuisé, irritable, et ses notes chutent. Cette scène, malheureusement très courante, pourrait bientôt changer de visage à New York grâce à une décision politique forte et controversée.
Le 27 décembre 2025, la gouverneure Kathy Hochul a promulgué une loi qui oblige les grandes plateformes sociales à afficher des avertissements clairs sur leurs fonctionnalités les plus addictives lorsqu’elles sont utilisées par des mineurs. Une première aux États-Unis à l’échelle d’un État entier.
Quand l’État s’attaque directement aux « drogues numériques »
Derrière ce texte législatif au titre assez technique (S4505/A5346) se cache une ambition très concrète : faire prendre conscience aux jeunes utilisateurs que certaines fonctionnalités de leur application préférée ont été délibérément conçues pour maximiser le temps passé, parfois au détriment de leur santé mentale.
La loi ne cible pas les réseaux sociaux dans leur globalité, mais uniquement ceux qui proposent un ensemble de fonctionnalités considérées comme particulièrement addictives. Parmi elles, on retrouve les suspects habituels :
- Le fameux scroll infini
- La lecture automatique des vidéos (autoplay)
- Les notifications push intempestives
- Les compteurs de likes et autres métriques de validation sociale
- Les flux algorithmiques optimisés pour une consommation compulsive
Une plateforme tombe sous le coup de la loi si ces fonctionnalités représentent une part significative de son expérience utilisateur. Une clause permet cependant à l’Attorney General (procureur général) de l’État de faire des exceptions si ces mêmes fonctionnalités servent un « objectif légitime non lié à la prolongation de l’usage ».
Comment fonctionnent concrètement ces avertissements ?
Les plateformes concernées devront afficher un avertissement visible :
- lorsque l’utilisateur mineur active pour la première fois une fonctionnalité « addictive »
- périodiquement par la suite (la fréquence exacte sera précisée par la suite dans les règlements d’application)
Point crucial : ces avertissements ne pourront pas être fermés ou ignorés. L’utilisateur devra obligatoirement les lire ou les voir avant de pouvoir continuer à utiliser la fonctionnalité en question.
« Nous devons être honnêtes avec nos jeunes sur l’impact potentiel de ces plateformes sur leur santé mentale. »
Kathy Hochul, Gouverneure de l’État de New York
Un parallèle assumé avec le tabac et l’alcool
Le communiqué officiel du bureau de la gouverneure n’hésite pas à faire le rapprochement avec les étiquettes obligatoires sur les paquets de cigarettes, les bouteilles d’alcool ou encore les avertissements sur les contenus audiovisuels à risque pour les personnes photosensibles.
Cette analogie n’est pas nouvelle. Déjà en 2023, le chirurgien général américain Vivek Murthy avait publiquement appelé à l’instauration de labels d’avertissement sur les réseaux sociaux, les comparant à une menace pour la santé publique comparable au tabac pour les générations précédentes.
New York, laboratoire de la régulation tech aux États-Unis ?
Cette nouvelle loi s’inscrit dans une véritable stratégie globale de l’État de New York concernant la protection des mineurs sur internet. En 2024 déjà, deux textes majeurs avaient été adoptés :
- L’obligation d’obtenir le consentement parental explicite avant de proposer des flux addictifs aux enfants
- L’interdiction de collecte et de vente des données personnelles des moins de 18 ans sans consentement parental renforcé
À cela s’ajoute la récente signature du RAISE Act, une loi ambitieuse sur la sécurité des systèmes d’intelligence artificielle. L’État de New York se positionne clairement comme l’un des territoires les plus actifs et les plus exigeants en matière de régulation technologique aux États-Unis.
Que pensent les différentes parties prenantes ?
Les réactions sont, sans surprise, très contrastées.
Du côté des défenseurs de la loi :
- Les associations de parents et de protection de l’enfance saluent une mesure de transparence
- Les psychiatres et psychologues pour enfants y voient un premier pas nécessaire
- Certains élus démocrates espèrent créer un effet domino national
Les critiques les plus virulentes viennent sans surprise des géants de la tech et de leurs relais :
- Liberté d’expression menacée (argument principal des plateformes)
- Efficacité douteuse des avertissements (comparaison avec les étiquettes sur les cigarettes qui n’ont jamais vraiment fait baisser la consommation)
- Risque de stigmatisation des technologies numériques
- Coût de mise en œuvre important et complexité technique
- Possibilité de contournement facile par les jeunes (VPN, modification d’âge, etc.)
Et en France, où en est-on ?
De l’autre côté de l’Atlantique, la situation reste très différente. Si le Digital Services Act (DSA) européen impose certaines obligations de transparence et de modération aux très grandes plateformes, aucune mesure spécifique n’a encore été prise concernant les fonctionnalités addictives à destination des mineurs.
Quelques pistes ont toutefois émergé ces derniers mois :
- La proposition de loi de Laurent Lafon sur la régulation des réseaux sociaux (2023)
- Le rapport accablant de la Commission des affaires culturelles sur l’impact des réseaux sur la jeunesse (2024)
- Les expérimentations de contrôle parental renforcé menées par certains opérateurs
Mais pour l’instant, la France reste largement en retrait par rapport à l’État de New York sur ce sujet précis des fonctionnalités de conception addictive.
Les limites scientifiques et philosophiques d’une telle approche
Derrière l’apparente simplicité de l’étiquetage se posent en réalité plusieurs questions complexes :
- Qu’appelle-t-on exactement « addiction » dans le contexte numérique ?
- Existe-t-il un seuil scientifique universellement reconnu du temps passé problématique ?
- Les fonctionnalités comme l’infinite scroll sont-elles intrinsèquement mauvaises ou dépendent-elles de leur usage ?
- Comment distinguer l’engagement sain de l’engagement compulsif ?
- La responsabilité incombe-t-elle uniquement aux plateformes ou également aux parents, aux écoles, aux pouvoirs publics ?
Ces questions divisent profondément la communauté scientifique. Si la majorité des études montrent une corrélation entre temps important passé sur les réseaux et problèmes de santé mentale, la causalité directe reste difficile à établir avec certitude.
Vers une nouvelle génération de design éthique ?
Au-delà de l’aspect répressif, certains observateurs espèrent que cette pression réglementaire poussera les entreprises à repenser profondément leur modèle économique et leur approche du design.
Des alternatives existent déjà et gagnent du terrain :
- Chronomètres d’usage intégrés et rappels réguliers
- Modes « bien-être » qui désactivent les fonctionnalités addictives
- Algorithmes moins polarisants et moins dépendants du temps passé
- Monétisation davantage basée sur l’abonnement que sur la publicité ciblée
- Interfaces plus calmes, moins stimulantes
Des applications comme BeReal, Daylight Computer ou encore les réseaux sociaux décentralisés tentent d’ailleurs d’incarner une autre vision du lien numérique.
Ce que les parents peuvent faire dès aujourd’hui
En attendant que la loi produise éventuellement ses effets (l’entrée en vigueur complète est prévue pour 2027), voici quelques recommandations concrètes pour les familles :
- Discuter ouvertement avec ses enfants de l’impact du temps passé sur les écrans
- Instaurer des règles familiales claires et cohérentes
- Utiliser les outils de contrôle parental intégrés aux smartphones
- Proposer des alternatives riches : sport, musique, lecture, bricolage
- Donner l’exemple en limitant son propre usage
- Créer des moments sans écran ritualisés (repas, soirées jeux de société)
- Surveiller les signaux d’alerte : troubles du sommeil, irritabilité, repli sur soi
Ces mesures, bien qu’imparfaites, restent aujourd’hui les plus efficaces à l’échelle individuelle.
Conclusion : un premier pas symbolique mais insuffisant ?
La loi new-yorkaise sur les avertissements des fonctionnalités addictives constitue incontestablement une avancée dans la prise de conscience collective des dangers potentiels des réseaux sociaux pour la jeunesse.
Elle pose surtout un principe fort : les plateformes n’ont pas un droit absolu à maximiser l’engagement à tout prix, surtout quand leur public est composé de cerveaux encore en construction.
Reste à savoir si cette approche par l’étiquetage suffira à changer réellement les comportements, ou si elle ne restera qu’une mesure symbolique dans une guerre bien plus large contre les modèles économiques basés sur l’attention maximale.
Une chose est sûre : le sujet ne va pas disparaître. D’autres États américains, et probablement d’autres pays, observent de près l’expérience new-yorkaise. L’avenir nous dira si 2025 marquera le début d’une véritable révolution dans la conception des réseaux sociaux, ou simplement un nouvel épisode dans la longue série des régulations qui peinent à suivre le rythme effréné de l’innovation numérique.
Et vous, que pensez-vous de cette mesure ? Trop timide, juste ce qu’il faut, ou carrément liberticide ?