Imaginez un instant : des écrivains qui ont passé des années à enquêter, à écrire, à saigner sur le clavier, découvrent soudain que leurs œuvres les plus intimes servent de carburant gratuit à des machines qui génèrent des milliards. Cette réalité, qui semblait presque de la science-fiction il y a encore deux ans, est devenue le cœur d’un affrontement judiciaire majeur qui oppose aujourd’hui certains des plus grands noms de la littérature contemporaine à six des entreprises les plus puissantes de la planète.
En ce mois de décembre 2025, une nouvelle salve de plaintes vient d’être déposée contre Anthropic, OpenAI, Google, Meta, xAI et Perplexity. Parmi les plaignants figure notamment John Carreyrou, le journaliste d’investigation devenu célèbre grâce à son livre explosif Bad Blood sur l’affaire Theranos. Cette action en justice n’est pas une simple formalité : elle remet en question les fondations mêmes sur lesquelles repose l’entraînement des grands modèles de langage actuels.
Une guerre du copyright qui refuse de s’éteindre
Le paysage judiciaire autour de l’intelligence artificielle et du droit d’auteur évolue à une vitesse folle. Après plusieurs affaires emblématiques, dont certaines ont abouti à des règlements amiables controversés, un groupe d’auteurs a décidé de ne plus accepter ce qu’ils considèrent comme une injustice profonde. Ils refusent que leurs œuvres soient utilisées sans véritable compensation alors que les entreprises concernées valorisent leurs technologies à des centaines de milliards de dollars.
Ce nouveau front judiciaire arrive dans un contexte déjà tendu. Plusieurs auteurs avaient déjà porté plainte contre certaines de ces entreprises. Dans l’une des affaires les plus médiatisées, un juge avait estimé que l’acte de piratage en lui-même était illégal… mais que l’utilisation des données piratées pour entraîner des modèles d’IA pouvait, dans certains cas, relever du fair use américain. Une décision qui a choqué de nombreux créateurs.
Le précédent Anthropic et ses limites
En 2025, Anthropic avait conclu un accord collectif de 1,5 milliard de dollars avec un groupe d’auteurs. Ce montant, impressionnant sur le papier, se traduisait en réalité par des compensations individuelles avoisinant les 3 000 dollars pour les écrivains éligibles. Pour beaucoup, cette somme représentait une insulte face à la valeur réelle des droits exploités et aux revenus colossaux générés par les modèles d’IA.
« Ce règlement semble servir les intérêts des entreprises d’IA bien plus que ceux des créateurs. »
Extrait de la nouvelle plainte déposée en décembre 2025
Les plaignants de cette nouvelle action judiciaire estiment que ces accords massifs à prix réduit permettent aux sociétés d’IA d’acheter une sorte d’immunité à bas coût, sans jamais reconnaître pleinement la portée de leurs actes. Ils parlent même de « véritable coût » de l’infraction massive et intentionnelle qui devrait être beaucoup plus élevé.
Qui sont les auteurs qui osent défier les géants ?
John Carreyrou n’est pas seulement un nom connu du grand public grâce à son enquête sur Theranos. Il incarne aussi une certaine éthique journalistique et une détermination à révéler les vérités dérangeantes, même face à des adversaires extrêmement puissants. Sa présence dans ce dossier donne immédiatement du poids à la plainte.
Mais il n’est pas seul. D’autres écrivains reconnus, dont certains best-sellers internationaux, ont rejoint ce mouvement. Leurs noms ne sont pas tous publics à ce stade, mais la diversité des profils montre que ce n’est pas seulement une affaire de quelques personnalités médiatiques : c’est un ras-le-bol plus large qui traverse le monde de l’édition.
- Des romanciers à succès internationaux
- Des auteurs de non-fiction d’investigation
- Des essayistes et journalistes spécialisés
- Des poètes et dramaturges moins médiatisés mais tout aussi impactés
Cette coalition hétéroclite démontre que la menace touche potentiellement l’ensemble de la création littéraire, des blockbusters aux œuvres plus confidentielles.
Que reprochent exactement les plaignants ?
Le cœur de l’accusation repose sur un point précis : l’utilisation de copies piratées de livres pour entraîner les modèles d’intelligence artificielle. Selon les plaignants, ces entreprises n’auraient pas seulement profité de données librement disponibles sur le web, mais auraient sciemment intégré des œuvres protégées par le droit d’auteur, souvent obtenues via des bases de données pirates notoires.
Les avocats des auteurs avancent plusieurs arguments clés :
- L’acte initial de téléchargement et de stockage des œuvres piratées constitue déjà une violation.
- L’entraînement des modèles représente une nouvelle exploitation dérivée non autorisée.
- Les résultats générés par ces modèles concurrencent directement le marché des livres originaux.
- Le préjudice moral et économique est massif et continu.
Ces points sont loin d’être anodins dans un système juridique où la notion de transformative use fait souvent pencher la balance en faveur des entreprises technologiques.
Les six accusés : un cartel de l’IA ?
Les entreprises visées par cette plainte forment un casting impressionnant :
- Anthropic – déjà concernée par le règlement précédent
- OpenAI – leader incontesté avec ChatGPT
- Google – via Gemini et ses multiples applications
- Meta – avec Llama et ses déclinaisons open-source
- xAI – la société d’Elon Musk derrière Grok
- Perplexity – le moteur de recherche conversationnel qui monte en puissance
Chacune de ces structures a développé ou déploie des modèles de langage de pointe. Leur point commun ? Une dépendance massive à d’immenses corpus textuels pour atteindre leurs performances actuelles. Et selon les plaignants, une partie non négligeable de ces corpus proviendrait de sources illicites.
Quelles conséquences possibles pour l’industrie ?
Si cette affaire aboutit à une décision défavorable aux entreprises d’IA, plusieurs scénarios se dessinent :
- Des indemnisations individuelles beaucoup plus élevées
- L’obligation de nettoyer les datasets d’entraînement
- Des licences obligatoires avec les ayants droit
- Une refonte complète des méthodes d’acquisition de données
- Une augmentation des coûts de développement des modèles
Ces changements pourraient ralentir temporairement la course à la performance brute, mais pourraient aussi favoriser l’émergence de nouveaux acteurs plus respectueux des droits d’auteur. Certains observateurs estiment même que cela pourrait paradoxalement assainir le secteur à long terme.
Le point de vue des entreprises d’IA
Du côté des accusés, la ligne de défense est généralement la même depuis plusieurs années : l’entraînement des modèles relève de la recherche et du fair use, les œuvres ne sont pas reproduites telles quelles dans les réponses finales, et l’impact sur le marché des livres originaux reste marginal.
Certaines entreprises ont également commencé à signer des accords de licence avec de grands éditeurs (comme avec des maisons d’édition françaises ou américaines), montrant une volonté d’apaiser les tensions. Mais pour les plaignants actuels, ces partenariats sélectifs ne concernent qu’une infime partie du corpus utilisé et ne règlent en rien le problème de fond.
Et en Europe ?
Alors que la bataille fait rage aux États-Unis, le Vieux Continent suit l’affaire avec une attention particulière. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) et la directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique imposent déjà des obligations de transparence sur les données d’entraînement. Plusieurs voix s’élèvent pour demander une harmonisation plus stricte et des sanctions réellement dissuasives.
Certains pays européens envisagent même d’aller plus loin que la réglementation actuelle, notamment sur la question de l’opt-in obligatoire pour les ayants droit. La France, avec sa tradition de protection des auteurs, pourrait jouer un rôle moteur dans cette évolution.
Quel avenir pour la création face à l’IA ?
Au-delà du volet purement juridique, cette affaire pose une question philosophique et existentielle : comment la création humaine peut-elle survivre dans un monde où les machines apprennent en ingurgitant massivement ses productions ?
Pour les uns, l’IA générative est une nouvelle forme d’instrument créatif, comparable à l’invention de l’imprimerie ou de l’appareil photo. Pour les autres, elle représente une menace existentielle pour la rémunération des créateurs et la diversité culturelle.
« Nous ne sommes pas contre le progrès technologique. Nous sommes contre le pillage organisé de notre travail. »
Un des auteurs plaignants anonyme
Entre ces deux visions extrêmes se dessine peut-être un chemin médian : celui d’une IA qui rémunère correctement les créateurs, qui cite ses sources, qui permet une véritable symbiose plutôt qu’une prédation. Mais ce chemin exige des efforts considérables des deux côtés.
Conclusion : une bataille dont l’issue façonnera l’avenir
Ce nouveau round judiciaire entre auteurs et géants de l’IA est bien plus qu’une simple querelle juridique. Il s’agit d’un moment charnière où se joue la question de savoir si la formidable puissance créative des machines intelligentes se construira sur le respect des humains qui les ont nourries… ou sur leur exploitation silencieuse.
Quelle que soit l’issue de ce procès – et il est probable qu’il durera des années – il laissera des traces durables dans le paysage technologique et culturel mondial. Les écrivains ont décidé de ne plus se contenter de miettes. Les entreprises d’IA, elles, défendent un modèle économique qui les a propulsées au sommet en un temps record.
Le match ne fait que commencer. Et les spectateurs du monde entier – créateurs, développeurs, lecteurs, utilisateurs – ont tous un rôle à jouer dans la suite de cette histoire.
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