Imaginez des centaines de robots nageant dans les abysses sombres, partageant des informations cruciales sans jamais avoir besoin de remonter à la surface. Pas de balise qui trahit leur position, pas de satellite qui les repère, juste une conversation discrète et intelligente entre machines. C’est précisément ce rêve technologique que Skana Robotics est en train de rendre réalité en ce début 2026.
Dans un monde où les tensions géopolitiques se déplacent de plus en plus vers les fonds marins, la capacité à coordonner efficacement des flottes autonomes sous l’eau représente un avantage stratégique considérable. C’est là que cette jeune pousse israélienne entend bien marquer l’histoire de la robotique navale.
Quand l’intelligence artificielle rencontre les profondeurs
Depuis des décennies, la communication sous-marine constitue l’un des principaux goulets d’étranglement du déploiement de systèmes autonomes en mer. Les ondes radio ne pénètrent que très faiblement dans l’eau salée. Les solutions acoustiques classiques, bien qu’efficaces sur de courtes distances, souffrent énormément quand la distance augmente ou quand le milieu devient complexe (thermoclines, bruit biologique, relief sous-marin accidenté).
La plupart des marines du monde ont donc pris l’habitude de faire remonter périodiquement leurs drones à la surface pour transmettre des données par satellite ou radio. Une manœuvre qui, dans un contexte de conflit de haute intensité, revient presque à allumer un néon clignotant « je suis là » au-dessus de sa position.
SeaSphere : le cerveau collectif des flottes sous-marines
C’est pour répondre à cette problématique critique que Skana Robotics a développé SeaSphere, une plateforme logicielle de gestion de flottes qui intègre désormais une couche de communication sous-marine avancée basée sur l’intelligence artificielle. Mais attention, pas n’importe quelle IA.
Ici, pas de modèles de langage géants à milliards de paramètres. L’équipe a fait le choix inverse : revenir vers des approches d’IA plus « classiques », plus mathématiques, plus explicables… et surtout beaucoup plus prévisibles.
« Les nouveaux algorithmes sont plus puissants, mais beaucoup moins prévisibles. Pour des systèmes de défense, nous avons privilégié l’explicabilité et la stabilité. »
Teddy Lazebnik, scientifique en IA et professeur à l’Université de Haïfa
Ce choix stratégique permet aux robots de prendre des décisions collectives complexes tout en restant compréhensibles par les opérateurs humains – un critère absolument incontournable pour obtenir la confiance des forces armées.
Comment fonctionne cette communication intelligente ?
Le système mis au point par Skana repose sur plusieurs briques technologiques complémentaires :
- Une couche d’optimisation acoustique adaptative qui ajuste en temps réel les paramètres d’émission selon les conditions du milieu
- Un protocole de communication à très faible débit mais extrêmement robuste
- Un système de relais intelligent où certains robots jouent le rôle de « routeurs acoustiques »
- Une IA de prise de décision distribuée qui permet à chaque unité de comprendre le contexte global de la mission
- Des mécanismes de résilience face à la perte temporaire de plusieurs nœuds
Le résultat ? Une flotte capable de maintenir une conscience situationnelle partagée sur plusieurs kilomètres carrés, même en profondeur, sans émettre de signaux facilement détectables.
Des cas d’usage stratégiques déjà bien identifiés
Si la startup reste très discrète sur les détails opérationnels (pour des raisons évidentes), plusieurs applications stratégiques se dessinent clairement :
- Surveillance persistante et discrète de zones maritimes sensibles
- Protection d’infrastructures sous-marines critiques (câbles, pipelines, plateformes)
- Chasse aux mines autonome et coordonnée
- Opérations anti-sous-marines distribuées
- Cartographie océanographique militaire à très grande échelle
- Support aux forces spéciales en environnement contesté
Dans tous ces scénarios, la capacité à maintenir la communication et la coordination sans compromettre la furtivité représente un avantage opérationnel considérable.
Un timing particulièrement favorable
Skana Robotics a quitté le mode furtif en 2025, pile au moment où l’Europe, sous l’effet conjugué de la guerre en Ukraine et des tensions en mer Baltique et mer Noire, a massivement accéléré ses investissements dans les capacités navales autonomes.
Plusieurs pays européens ont lancé des programmes ambitieux visant à déployer des dizaines, voire des centaines de systèmes sans pilote en mer. Tous se heurtent à la même question : comment coordonner efficacement tout ce petit monde quand il est sous l’eau ?
« Communiquer entre unités sous-marines reste l’un des principaux défis du combat multi-domaines aujourd’hui. »
Idan Levy, co-fondateur et CEO de Skana Robotics
2026 : l’année de la démonstration grandeur nature
La jeune entreprise prévoit une année 2026 très chargée. Après avoir sécurisé plusieurs PoC (proof of concept) avec des marines européennes en 2025, elle souhaite maintenant passer à l’étape supérieure : des expérimentations à grande échelle avec des dizaines de plateformes simultanées.
L’objectif affiché est clair : convaincre les états-majors que SeaSphere peut réellement gérer des opérations complexes impliquant plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’unités, dans des environnements dégradés.
Les défis qui restent à relever
Malgré les annonces prometteuses, plusieurs obstacles techniques et opérationnels demeurent :
- La consommation énergétique liée aux communications acoustiques reste importante
- La bande passante disponible reste très limitée (quelques centaines de bits/seconde dans le meilleur des cas)
- Les cybermenaces sur les réseaux acoustiques commencent à émerger
- L’intégration avec les systèmes de commandement et de contrôle existants pose de sérieux défis d’interopérabilité
- Les performances varient énormément selon les conditions océanographiques locales
Skana affirme travailler activement sur tous ces points, mais il est clair que la maturité technologique complète prendra encore plusieurs années.
Un écosystème israélien particulièrement dynamique
Skana s’inscrit dans une longue tradition israélienne d’excellence dans les domaines de la robotique militaire et de l’intelligence artificielle appliquée à la défense. Le pays abrite déjà plusieurs licornes et scale-ups dans le domaine des systèmes autonomes terrestres, aériens et navals.
Cette densité d’acteurs crée un environnement particulièrement stimulant où les technologies circulent rapidement entre les différentes entreprises et où les synergies sont nombreuses.
Vers une démocratisation des capacités autonomes sous-marines ?
Si aujourd’hui les applications visées par Skana concernent principalement le secteur de la défense, rien n’empêche d’imaginer, à plus long terme, des usages civils de cette technologie :
- Inspection et maintenance des parcs éoliens offshore
- Surveillance environnementale des zones marines protégées
- Cartographie systématique des fonds marins pour la recherche scientifique
- Recherche et sauvetage en eaux profondes
- Support aux opérations d’extraction minière sous-marine future
La clé réside dans la capacité à faire baisser les coûts et à simplifier l’intégration de ces systèmes dans des opérations civiles souvent moins bien financées que les programmes militaires.
Conclusion : une brique essentielle pour le futur du domaine maritime
La capacité à coordonner efficacement des flottes autonomes sous l’eau sans compromettre leur furtivité pourrait bien constituer l’une des avancées technologiques les plus déterminantes de la prochaine décennie dans le domaine maritime.
En choisissant la voie difficile mais stratégique de l’IA explicable et prévisible, Skana Robotics se positionne comme un acteur sérieux et crédible auprès des forces armées les plus exigeantes de la planète.
2026 sera très probablement l’année où l’on découvrira si cette technologie tient vraiment ses promesses dans des conditions opérationnelles réelles. Une chose est sûre : les fonds marins ne seront plus jamais tout à fait le même territoire après l’arrivée de SeaSphere.
À suivre de très près.