Imaginez une startup qui rêve de révolutionner la mobilité électrique, qui signe des contrats prestigieux avec la NASA pour transporter des astronautes vers la Lune, et qui finit par déposer le bilan quelques mois plus tard. C’est l’histoire vraie de Canoo, une entreprise qui incarnait les espoirs fous de l’ère des véhicules électriques… jusqu’à ce que tout s’effondre.
Ce récit n’est pas seulement celui d’une faillite. Il illustre parfaitement les pièges dans lesquels tombent de nombreuses jeunes pousses ambitieuses : promesses trop belles, difficultés financières chroniques et une concurrence impitoyable dans le secteur des EV.
Canoo : Des Promesses Spatiales à la Faillite Terrestre
L’aventure de Canoo a commencé avec une vision audacieuse. La société voulait concevoir des véhicules électriques modulaires, adaptés à divers usages : livraisons, transports de personnes, voire missions gouvernementales. Son design futuriste et sa plateforme « skateboard » innovante ont rapidement attiré l’attention.
En 2023, la startup remporte un contrat symbolique fort : la NASA achète trois vans pour transporter les astronautes vers le pas de tir dans le cadre des missions Artemis. Un coup de pub incroyable pour une jeune entreprise. L’année suivante, l’USPS (le service postal américain) commande six véhicules pour les tester en conditions réelles.
Mais derrière ces succès apparents, la réalité financière était bien plus sombre. Canoo brûlait du cash à une vitesse folle, sans parvenir à lancer une production de masse viable. Les retards s’accumulaient, les investisseurs se faisaient rares.
Les Signes Avant-Coureurs d’une Crise Inévitable
Dès ses débuts, Canoo a connu des turbulences internes. Des changements fréquents à la direction, des litiges avec d’anciens employés qui ont fondé des concurrents comme Harbinger… Tout cela fragilisait déjà l’entreprise.
La sortie en bourse via un SPAC en 2020 avait pourtant levé des fonds importants. Mais comme pour tant d’autres startups EV de cette époque (Lordstown, Nikola…), l’argent s’est évaporé rapidement sans résultats concrets à la clé.
- Retards répétés dans la production des premiers véhicules commerciaux.
- Difficultés à sécuriser des partenariats industriels solides.
- Une concurrence féroce de Tesla, Rivian ou encore Ford dans le segment des utilitaires électriques.
- Des coûts de développement bien plus élevés que prévu.
Ces éléments ont progressivement miné la confiance des marchés. L’action Canoo, qui avait flambé après l’introduction en bourse, s’est effondrée au fil des mois.
La Faillite et les Promesses du Fondateur
En janvier 2025, Canoo dépose officiellement le bilan. Une nouvelle qui surprend à peine les observateurs du secteur, tant les signaux étaient rouges depuis longtemps.
C’est alors qu’intervient Tony Aquila, l’ancien PDG et principal investisseur. Il propose de racheter les actifs de l’entreprise pour 4 millions de dollars. Dans sa lettre au tribunal des faillites, il explique que sa motivation principale est d’honorer les engagements envers les clients gouvernementaux.
Une motivation principale est mon désir d’honorer les engagements de Canoo à fournir service et support pour certains programmes gouvernementaux.
Tony Aquila, ex-PDG de Canoo
Une déclaration qui laisse espérer une continuité pour la NASA, l’USPS et peut-être le Département de la Défense, qui avait reçu un véhicule de démonstration.
Le juge approuve la vente en avril 2025. Tony Aquila devient donc propriétaire des brevets, prototypes et équipements de Canoo. Mais plusieurs autres parties avaient manifesté leur intérêt, signe que les actifs conservaient une certaine valeur.
NASA et USPS Tourne la Page
Malgré les assurances de Tony Aquila, les agences fédérales n’ont pas attendu. Dès octobre 2025, la NASA annonce qu’elle ne peut plus compter sur Canoo pour répondre à ses besoins opérationnels.
L’agence spatiale retourne vers une solution éprouvée : elle loue désormais l’Astrovan conçu par Airstream pour Boeing. Un véhicule classique, fiable, qui avait déjà servi pour des missions précédentes.
De son côté, l’USPS est encore plus catégorique. Les six vans acquis pour évaluation sont déjà mis au rebut. L’évaluation est terminée, et aucune nouvelle investissement n’est prévu. Le service postal refuse de dévoiler les conclusions de ses tests.
Aucune des deux agences n’a confirmé avoir été contactée par Tony Aquila pour un plan de support. Le silence est éloquent.
Une Vente Contestée et des Soupçons
Le processus de vente des actifs n’a pas été sans controverses. Huit parties avaient signé des accords de confidentialité pour examiner les biens de Canoo. Certaines étaient prêtes à enchérir bien plus que les 4 millions proposés par Aquila.
Harbinger, fondée par d’anciens de Canoo, accusait même le trustee de favoritisme envers l’ex-PDG. Un mystérieux investisseur britannique, Charles Garson, affirmait pouvoir débourser jusqu’à 20 millions.
Mais ces offres concurrentes n’ont pas abouti dans les délais. Les avocats d’Aquila ont aussi soulevé la question sensible de la sécurité nationale : certains acheteurs potentiels présentaient des risques liés à des capitaux étrangers, problématique pour des contrats avec NASA et DOD.
- Harbinger : concurrent direct fondé par ex-employés.
- Charles Garson : investisseur britannique mystérieux.
- Autres parties anonymes ayant examiné les actifs.
- Tony Aquila : offre retenue malgré son montant modeste.
Finalement, le juge valide la transaction. Tony Aquila récupère Canoo… ou du moins ce qu’il en reste.
Les Leçons d’un Échec Retentissant
L’histoire de Canoo n’est malheureusement pas isolée. Elle s’inscrit dans une vague plus large d’échecs parmi les startups EV ayant levé des centaines de millions via les SPAC.
Le secteur des véhicules électriques demande des investissements colossaux, des chaînes d’approvisionnement complexes et une exécution sans faille. Peu de jeunes entreprises parviennent à franchir tous ces obstacles.
Pour les investisseurs, cet épisode rappelle l’importance de la diligence raisonnable. Au-delà des présentations séduisantes et des contrats prestigieux, il faut examiner la solidité financière et la capacité réelle de production.
Pour les entrepreneurs, Canoo illustre les dangers de la surpromesse. Annoncer des partenariats majeurs trop tôt peut créer des attentes impossibles à tenir quand les difficultés arrivent.
Quel Avenir pour les Actifs de Canoo ?
Aujourd’hui, le sort des technologies développées par Canoo reste incertain. Tony Aquila pourrait tenter de relancer une activité réduite, peut-être centrée sur des niches spécifiques.
La plateforme skateboard, qui permettait une grande modularité, conservait un potentiel intéressant. Certains brevets pourraient attirer des constructeurs établis cherchant à accélérer leur transition électrique.
Mais sans clients majeurs et avec une réputation abîmée, la renaissance paraît compliquée. Les vans déjà livrés à la NASA et l’USPS risquent de terminer leur vie comme pièces de musée… ou à la casse.
Canoo rejoint ainsi la longue liste des startups EV disparues : Faraday Future en difficulté chronique, Proterra en faillite, Arrival liquidée… Seuls les plus solides, comme Rivian ou Lucid (avec de puissants soutiens), continuent la course.
Conclusion : La Réalité Impitoyable du Secteur EV
L’épopée de Canoo nous rappelle que dans la tech, et particulièrement dans l’automobile électrique, les rêves les plus fous peuvent se briser sur la réalité économique.
Même des contrats avec la NASA ne suffisent pas à garantir la pérennité si les fondamentaux ne suivent pas. Tony Aquila voulait sauver l’honneur en maintenant le support… mais les agences fédérales ont préféré tourner la page.
Cette histoire doit faire réfléchir tous les acteurs de l’écosystème startup : fondateurs, investisseurs, partenaires. La route vers la mobilité durable est semée d’embûches, et seuls les plus résilients y parviendront.
En attendant, les magnifiques vans Canoo ne transporteront jamais d’astronautes vers la Lune. Un symbole fort de ce que l’innovation peut promettre… et de ce qu’elle ne parvient parfois pas à délivrer.