Imaginez-vous rentrer chez vous tard le soir, et réaliser que votre système de sécurité haut de gamme n’a même pas détecté un intrus qui sonnait à votre porte. C’est exactement ce qui est arrivé à Kevin Hartz, entrepreneur en série et investisseur reconnu dans la Silicon Valley. Frustré par les solutions existantes, il a décidé de créer quelque chose de radicalement différent. Ainsi est née Sauron, une startup qui promet une protection domestique digne des films de science-fiction, mais réservée à une clientèle très particulière.
Sauron : quand la sécurité domestique devient militaire
Le nom Sauron n’a pas été choisi au hasard. Inspiré de l’Œil vigilant du Seigneur des Anneaux, cette jeune entreprise veut offrir une surveillance totale et impitoyable pour les résidences des plus fortunés. Lancée en 2024 par Kevin Hartz et Jack Abraham, deux figures bien connues de l’écosystème tech, Sauron cible explicitement les clients « super premium » : ces personnalités de la tech qui vivent dans l’angoisse permanente des cambriolages ciblés.
Dans un contexte où les crimes contre les ultra-riches font régulièrement la une – comme ce vol spectaculaire de cryptomonnaies à San Francisco en novembre dernier – l’idée trouve un écho particulier. Les fondateurs eux-mêmes ont vécu des expériences désagréables qui les ont poussés à agir. Hartz à San Francisco, Abraham à Miami : deux villes où la criminalité haut de gamme est devenue une réalité préoccupante.
Un financement impressionnant dès le départ
Dès sa création, Sauron a su convaincre des investisseurs de poids. La startup a levé 24 millions de dollars auprès d’un casting prestigieux :
- Des executives de Flock Safety et Palantir
- Le fonds defense tech 8VC
- Le lab d’Atomic de Jack Abraham
- Le fonds A* de Kevin Hartz
Cette levée de fonds témoigne de la crédibilité immédiate du projet dans les cercles tech et défense. Sortie de stealth il y a exactement un an, Sauron promettait alors un lancement pour le premier trimestre 2025. Un système révolutionnaire combinant intelligence artificielle, capteurs avancés et surveillance humaine 24/7 par d’anciens militaires.
Mais un an plus tard, la réalité est différente. Le produit est toujours en développement intensif, et le lancement est repoussé… à fin 2026 au plus tôt.
Un nouveau capitaine venu de Sonos
C’est dans ce contexte délicat qu’arrive Maxime « Max » Bouvat-Merlin, nouveau CEO recruté directement chez Sonos après presque neuf années passées chez le spécialiste de l’audio premium. Ancien chief product officer, il prend les commandes il y a à peine un mois.
« Nous sommes en phase de développement. Vous verrez une approche progressive où nous mettrons notre solution sur le marché par étapes. »
Maxime Bouvat-Merlin, CEO de Sauron
Son arrivée marque un tournant. Bouvat-Merlin passe ses premières semaines à trancher des questions fondamentales : quels capteurs utiliser exactement ? Comment fonctionnera le système de dissuasion ? Quand les premiers clients pourront-ils installer le système ?
Il reconnaît ouvertement les retards, mais voit dans Sauron de nombreuses similitudes avec Sonos. Les deux entreprises ciblent d’abord les clients les plus exigeants, misent sur le bouche-à-oreille et combinent hardware complexe et software sophistiqué.
Il a même déjeuné récemment avec John MacFarlane, fondateur de Sonos, et les discussions ont porté sur les mêmes dilemmes stratégiques : installation professionnelle ou DIY ? Tout développer en interne ou créer un écosystème de partenaires ? Démarrer ultra-premium ou viser directement le premium de masse ?
Un marché insatisfait et prêt à payer cher
Ce qui motive Bouvat-Merlin, c’est avant tout le problème client. Ses recherches montrent que les leaders actuels du marché premium de la sécurité domestique ont des parts de marché modestes et surtout des Net Promoter Scores négatifs. Les clients sont mécontents.
Le principal grief ? Les trop nombreuses fausses alertes qui discréditent les systèmes auprès des forces de l’ordre. Résultat : même en cas d’alerte réelle, la réponse peut être lente ou inexistante.
Sauron veut changer cela radicalement en misant sur la dissuasion proactive plutôt que la simple détection. L’idée : faire comprendre à un potentiel intrus qu’il a choisi la mauvaise cible, avant même qu’il ne passe à l’acte.
Une vision produit encore en évolution
Concrètement, que prépare Sauron ? Le système repose sur des pods de caméras multifonctions intégrant une quarantaine de capteurs : caméras classiques, LiDAR, radar, imagerie thermique possible. Ces pods communiquent avec des serveurs exécutant des algorithmes d’IA pour la vision par ordinateur.
Mais le vrai différenciateur, c’est la conciergerie 24/7 assurée par d’anciens militaires et membres des forces de l’ordre. Ces experts humains analysent les patterns suspects et aident à entraîner les modèles d’apprentissage automatique.
- Détection précoce de véhicules tournant autour du quartier
- Identification de comportements anormaux à distance
- Dissuasion active : haut-parleurs, lumières stroboscopiques, autres moyens
- Reconnaissance faciale pour liste de personnes autorisées
- Détection de plaques d’immatriculation suspectes
Quant aux drones évoqués l’an dernier, le nouveau CEO reste évasif. Ils font partie de la roadmap, mais l’entreprise, avec moins de 40 employés, préfère se concentrer sur l’essentiel et développer des partenariats plutôt que tout inventer seule.
Une stratégie prudente et progressive
Avec une équipe restreinte, Sauron prévoit de recruter seulement 10 à 12 personnes supplémentaires en 2026. Le déploiement commencera avec des early adopters sélectionnés fin 2026, suivi d’une levée Series A prévue mi-année.
Cette levée n’est pas une question de survie, précise Bouvat-Merlin, mais d’accélération. L’entreprise dispose déjà d’une liste d’attente conséquente grâce au réseau des fondateurs. La croissance initiale reposera sur le bouche-à-oreille dans les cercles très fermés de la tech.
« Je veux m’assurer que nous grandissions de manière durable et que l’expérience reste premium dans le temps. »
Maxime Bouvat-Merlin
La stratégie : commencer par les clients les plus exigeants, bâtir une réputation irréprochable, puis descendre progressivement vers le segment « mass premium ». Un modèle éprouvé par Sonos et d’autres marques de luxe tech.
Les questions éthiques inévitables
Impossible d’évoquer un système de surveillance aussi poussé sans aborder les questions de privacy. Reconnaissance faciale, détection de plaques, surveillance de quartier : les risques de dérive sont évidents.
Bouvat-Merlin avance une approche basée sur la confiance explicite : les propriétaires définissent des listes de personnes et véhicules autorisés. Tout le reste est traité comme inconnu, avec intervention humaine pour évaluer la menace.
L’entreprise se positionne comme une startup tech pure entrant sur un marché traditionnellement dominé par des acteurs de la sécurité classique qui tentent maladroitement d’intégrer des technologies modernes. L’inverse, en somme.
Un marché en pleine mutation
Le timing semble parfait. Les disparités de richesse s’accentuent, et avec elles, les crimes ciblés contre les plus fortunés se multiplient dans les grandes villes américaines. Les clients potentiels expriment une réelle anxiété et une forte demande pour des solutions radicalement plus efficaces.
Sauron arrive avec une proposition unique : pas seulement détecter et alerter, mais dissuader activement et prévenir. Une approche presque psychologique de la sécurité, qui vise à changer l’intention du criminel avant qu’il n’agisse.
Malgré les retards et les incertitudes – configuration finale des capteurs, lieu de fabrication (peut-être États-Unis d’abord pour le contrôle qualité), adaptation aux différents types de propriétés – le potentiel reste énorme.
Conclusion : une ambition à la hauteur du nom
Sauron incarne parfaitement cette nouvelle génération de startups qui n’hésitent pas à s’attaquer à des problèmes ancestraux avec des moyens technologiques extrêmes, tout en ciblant sans complexe l’élite économique.
Avec un nouveau CEO expérimenté, un financement solide et une vision claire bien que progressive, l’entreprise a les cartes en main pour disrupter un marché mature mais insatisfait. Reste à transformer la promesse en réalité concrète.
Une chose est sûre : quand Sauron sortira enfin de l’ombre en 2026 ou 2027, il risque de redéfinir complètement ce que l’on attend d’un système de sécurité domestique. Pour les plus fortunés, du moins. Pour les autres, il faudra sans doute attendre que la technologie descende en gamme – comme souvent dans l’histoire de l’innovation.
En attendant, la startup continue d’attirer l’attention et les clients potentiels. Preuve que même dans un monde où la sécurité semble de plus en plus précaire, l’innovation tech trouve toujours son public… quand elle s’adresse aux bonnes personnes.