Imaginez : vous annoncez une levée de fonds géante à 350 millions de dollars, votre valorisation frôle les 6 milliards et, trois semaines plus tard, vous mettez à la porte plusieurs dizaines de collaborateurs. C’est exactement ce qui vient d’arriver à Redwood Materials, la startup fondée par JB Straubel, l’ex-bras droit d’Elon Musk chez Tesla. Difficile de ne pas y voir un paradoxe brutal.

Redwood Materials : la success-story qui vacille (ou pas)

Depuis 2017, Redwood Materials s’est imposée comme l’une des pépites les plus scrutées de la greentech américaine. Son crédo ? Recycler à grande échelle les batteries lithium-ion pour en extraire cobalt, nickel, lithium et cuivre, puis les réinjecter dans la chaîne de production. Un modèle d’économie circulaire qui répond pile-poil à l’explosion de la demande en véhicules électriques.

En quelques années seulement, la société basée au Nevada est passée de quelques dizaines de personnes à environ 1 200 employés. Elle travaille déjà avec Panasonic, Volkswagen, Ford, Volvo… et même Amazon pour le recyclage de ses appareils électroniques. Autant dire que le carnet de commandes est bien rempli.

Une levée de fonds XXL en octobre 2025

Le 1er octobre, Redwood annonce une Série E de 350 millions de dollars menée par Goldman Sachs, Capricorn Investment Group et d’autres fonds de premier plan. La valorisation grimpe à près de 6 milliards de dollars. JB Straubel parle alors d’accélérer la construction de son gigantesque campus de Carson City et de lancer la production de cathodes actives à grande échelle.

Tout semble parfait. Les investisseurs adorent le narratif : « On ferme la boucle des métaux critiques, on réduit la dépendance à l’extraction minière, on rend les batteries moins chères ». Les médias titrent sur « la prochaine licorne verte ».

Et puis… les licenciements tombent

Fin novembre, Bloomberg révèle que Redwood Materials a procédé à une vague de licenciements touchant environ 5 % de l’effectif, soit quelques dizaines de personnes. Officiellement, la direction refuse de commenter. Mais les témoignages fusent sur les réseaux : des ingénieurs, des techniciens de production, des postes administratifs… personne n’est épargné.

« On nous a dit que c’était pour “aligner les ressources sur les priorités stratégiques”. En gros, on passe en mode guerre. »

Un employé licencié, sous couvert d’anonymat

Alors, retournement de conjoncture ou simple optimisation post-levée ? Les deux réponses sont plausibles.

Pourquoi licencier juste après avoir levé autant d’argent ?

Dans la Silicon Valley, ce scénario est malheureusement classique. Une levée massive sert souvent à deux choses :

  • Financer des investissements industriels lourds (usines, machines, R&D)
  • Nettoyer les effectifs pour atteindre la rentabilité plus vite

Redwood Materials a choisi de construire deux méga-usines en parallèle : une pour le recyclage (Battery Materials Campus à Carson City) et une pour la production de cathodes (près de Charleston, Caroline du Sud). Ces projets engloutissent des centaines de millions chaque trimestre. Dans ce contexte, chaque dollar compte.

Ajoutez à cela la pression des investisseurs qui veulent voir un path to profitability clair avant une éventuelle introduction en bourse. Licencier 5 % permet de réduire la burn rate de plusieurs millions par an. C’est cynique, mais c’est la règle du jeu en 2025.

Le nouveau business qui change tout : le stockage stationnaire

Depuis l’été 2025, Redwood a lancé une activité qui fait saliver tout le secteur : transformer les batteries usagées de voitures électriques en systèmes de stockage d’énergie pour les data centers IA. En juin, la société revendiquait déjà plus d’1 GWh de batteries en stock pour ce marché.

Pourquoi c’est stratégique ? Parce que les hyperscalers (Microsoft, Google, Amazon…) construisent des data centers à tour de bras pour entraîner les modèles d’IA. Ces installations consomment énormément et ont besoin de solutions de backup rapide. Une batterie de Tesla Model 3 reconditionnée coûte bien moins cher qu’une batterie neuve dédiée au stockage.

Ce pivot vers le second life des batteries pourrait devenir la vache à lait de Redwood. Mais il demande aussi une réorganisation massive : moins de profils « recherche pure », plus d’ingénieurs industrialisation et supply chain.

JB Straubel : le visionnaire sous pression

Impossible de parler de Redwood sans parler de son fondateur. JB Straubel a cofondé Tesla en 2003, en est devenu le CTO mythique, puis a quitté le navire en 2019 pour se consacrer à 100 % à son projet de recyclage. Il connaît mieux que quiconque les problèmes d’approvisionnement en métaux rares.

« Si on ne ferme pas la boucle, on va juste déplacer le problème environnemental des mines vers les décharges. »

JB Straubel, interview Wired 2023

Aujourd’hui âgé de 49 ans, Straubel doit prouver qu’il peut transformer sa vision en entreprise rentable à l’échelle des milliards. Les licenciements montrent qu’il a choisi la voie de la discipline financière plutôt que celle du croissance à tout prix.

Que nous apprend cette affaire sur l’état des greentech en 2025 ?

  • Les valorisations restent élevées même pour des sociétés non rentables
  • Les investisseurs exigent désormais un chemin clair vers les bénéfices
  • Le narratif « impact positif » ne suffit plus, il faut des marges
  • Les cycles de trésorerie dans l’industrie lourde sont impitoyables

Redwood Materials n’est pas la première et ne sera pas la dernière. Northvolt en Suède, Britishvolt au Royaume-Uni, Freyr en Norvège… toutes les stars du battery europe et US traversent des turbulences similaires. Construire une filière batterie occidentale coûte infiniment plus cher que prévu.

Et après ? Les scénarios possibles pour Redwood

Scénario optimiste : les coupes permettent d’atteindre la rentabilité dès 2027, la production de cathodes explose, le stockage stationnaire devient un succès et l’introduction en bourse a lieu en 2028 à plus de 15 milliards de dollars.

Scénario pessimiste : les usines prennent plus de retard que prévu, les coûts explosent, les clients (Panasonic, BMW…) préfèrent s’approvisionner en Asie où c’est 30 % moins cher, nouvelle vague de licenciements, revente à un grand groupe coréen ou chinois.

La vérité se situe probablement entre les deux. Mais une chose est sûre : Redwood Materials reste l’entreprise la mieux placée pour créer une filière batterie vraiment circulaire en Occident.

Les licenciements font mal. Ils sont humainement choquants. Mais dans le monde impitoyable des industries lourdes vertes, ils sont parfois le prix à payer pour survivre et, un jour, changer vraiment le monde.

À suivre de très près.

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Steven Soarez
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