Imaginez une technologie capable de tout changer : la santé, l’emploi, la défense nationale… et personne ne s’accorde sur qui doit poser les garde-fous. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis avec l’intelligence artificielle. Pendant que la Chine avance sans frein, Américains fédéraux et États se livrent une guerre sans merci pour savoir qui aura le droit de réguler l’IA. Et le plus fou ? Le camp qui crie le plus fort à l’innovation… est prêt à tout pour empêcher les lois locales.

Le grand bras de fer qui va façonner l’IA de demain

Depuis deux ans, les États américains remplissent le vide laissé par Washington. Plus de 100 lois ont déjà été votées en 2025 rien que cette année. La Californie, le Texas, New York, le Colorado… chacun veut protéger ses habitants des deepfakes, des discriminations algorithmiques ou des risques catastrophiques. Mais à peine ces textes voient-ils le jour que l’industrie tech et une partie de l’administration Trump hurlent au patchwork infernal.

Leur solution ? Interdire purement et simplement aux États de légiférer sur l’IA. Et ils sont prêts à utiliser les armes les plus lourdes pour y parvenir.

Le plan secret glissé dans le budget de la Défense

Fin novembre 2025, une rumeur a secoué Washington : des élus républicains à la Chambre des représentants tentaient d’insérer une clause explosive dans le National Defense Authorization Act (NDAA), le texte qui finance l’armée américaine chaque année.

Cette clause ? Un moratoire de plusieurs années interdisant aux États de voter la moindre loi sur l’intelligence artificielle. En clair : même si une startup de San Francisco développe une IA capable de déclencher une catastrophe, la Californie n’aurait plus le droit de l’encadrer.

Le leader de la majorité républicaine, Steve Scalise, a confirmé travailler sur ce texte. Des négociations de dernière minute ont tenté de limiter la portée (exclure la protection des enfants ou la transparence), mais le principe reste le même : priver les États de leur pouvoir réglementaire historique.

« Bloquer les États sans aucun standard fédéral, c’est laisser les citoyens sans protection et les entreprises sans aucune contrainte »

Plus de 200 parlementaires dans une lettre ouverte

L’ordre exécutif qui fait trembler les capitales d’État

Le deuxième coup vient directement de la Maison Blanche. Un projet d’executive order fuité en novembre 2025 révèle la stratégie de l’administration Trump : créer une task force dédiée pour attaquer en justice chaque loi IA votée par un État.

Le texte prévoit aussi de donner à la FCC et à la FTC le pouvoir de créer des règles nationales… qui écraseraient automatiquement toute réglementation locale. Et qui co-dirigerait cette révolution ? David Sacks, le nouveau AI and Crypto Czar de Trump, connu pour ses positions ultra-libertariennes sur la tech.

David Sacks a été clair : pour lui, la régulation doit être minimale, voire inexistante. L’auto-régulation par l’industrie suffirait. Un discours qui résonne particulièrement auprès des fonds qui l’ont propulsé à ce poste.

Des centaines de millions pour influencer le Congrès

Derrière cette offensive, on trouve un lobbying jamais vu dans la tech. Le PAC Leading the Future – soutenu par Andreessen Horowitz, OpenAI, Palantir et Perplexity – a déjà levé plus de 100 millions de dollars. Son objectif ? Faire élire des candidats pro-IA et anti-régulation, même au niveau local.

Début décembre 2025, le PAC a lancé une campagne publicitaire de 10 millions de dollars pour convaincre le Congrès d’adopter une loi fédérale… qui préempterait toutes les lois étatiques. Leur argument massue ?

« Un patchwork de lois va nous faire perdre la course contre la Chine »

Josh Vlasto, co-fonddeur de Leading the Future

Un refrain entendu partout à Washington. Pourtant, de nombreux experts estiment que cet argument est surtout un écran de fumée.

Le mythe du patchwork qui tue l’innovation

Les entreprises tech adorent comparer la régulation IA à cinquante codes de la route différents. Mais la réalité est bien plus nuancée.

  • Les mêmes entreprises se plient sans broncher au RGPD européen, bien plus strict.
  • Elles gèrent déjà des règles différentes sur la privacy (CCPA en Californie, lois biométriques à Illinois…).
  • La plupart des lois étatiques votées en 2025 ne concernent pas du tout les développeurs d’IA (69 % selon une étude récente).

Pour Bruce Schneier et Nathan Sanders, auteurs de Rewiring Democracy, l’argument du patchwork n’est qu’un prétexte. Le vrai objectif ? Éviter toute responsabilité.

Et pendant ce temps, les États avancent à la vitesse de l’éclair. La Californie a failli adopter le SB-53, un texte exigeant des évaluations de sécurité pour les modèles les plus puissants. Le Texas a voté le Responsible AI Governance Act. New York prépare l’équivalent.

Les États, laboratoires de la démocratie… ou frein dangereux ?

Les défenseurs des lois locales rappellent un principe fondateur américain : les États sont des laboratoires de démocratie. C’est en Californie qu’est né le CCPA, devenu modèle mondial pour la protection des données. C’est dans l’Illinois qu’ont été testées les premières lois sur la biométrie.

Alex Bores, élu de New York et cible prioritaire du PAC Leading the Future, défend cette approche :

« L’IA qui dominera le marché sera une IA de confiance. Or le marché sous-investit toujours dans la sécurité à court terme »

Alex Bores, sponsor du RAISE Act

Près de 40 procureurs généraux d’État ont signé une lettre commune contre toute préemption. Même le Congrès, pourtant républicain, a rejeté massivement un moratoire similaire au printemps 2025.

Vers un grand texte fédéral… mais lequel ?

Face à cette pression, le député démocrate Ted Lieu prépare un megabill de plus de 200 pages, prévu pour décembre 2025. Ce texte couvre :

  • La lutte contre la fraude et les deepfakes
  • La protection des enfants
  • La transparence des modèles
  • Des obligations de tests et publication de résultats
  • La protection des lanceurs d’alerte

Ted Lieu le reconnaît : son texte est moins ambitieux que ce qu’il voudrait personnellement. Mais il veut quelque chose qui puisse passer dans un Congrès entièrement républicain.

À titre de comparaison, le projet de loi bipartisan au Sénat (Hawley-Blumenthal) va beaucoup plus loin : il prévoit une évaluation gouvernementale obligatoire des modèles avancés avant déploiement. Autant dire que ses chances sont minces.

Ce que ce bras de fer nous dit de l’Amérique tech en 2025

Cette bataille dépasse largement la technique. Elle révèle deux visions radicalement opposées de l’innovation :

  • D’un côté, ceux qui croient que l’Amérique ne peut gagner la course mondiale qu’en libérant totalement les entrepreneurs des contraintes.
  • De l’autre, ceux qui pensent qu’on ne construit la confiance (et donc l’adoption massive) qu’avec des garde-fous clairs.

Ce qui se joue aujourd’hui déterminera si les États-Unis deviendront le Far West de l’IA… ou si, comme pour l’automobile ou l’aviation, ils sauront poser des règles communes tout en laissant place à l’expérimentation locale.

Une chose est sûre : la Chine, elle, n’attend pas. Et pendant que les Américains se déchirent sur qui doit réguler, les laboratoires de Pékin et Shanghai avancent à marche forcée.

La question n’est plus de savoir si l’IA sera régulée. Elle est de savoir par qui, quand, et à quel prix pour l’innovation et la sécurité de tous.

Le compte à rebours est lancé.

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Steven Soarez
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