Imaginez un instant que la technologie qui refroidit votre frigo ou chauffe votre maison date d’une époque où les chevaux tiraient encore les calèches. Cent soixante-dix ans. C’est l’âge de la pompe à chaleur moderne dans ses principes fondamentaux. Et pendant tout ce temps, on a surtout changé les gaz, joué au chat et à la souris avec l’ozone puis avec le climat, sans vraiment toucher au cœur du système. Jusqu’à ce qu’une équipe de chercheurs de Harvard, un peu par hasard, tombe sur quelque chose qui pourrait tout bouleverser.
Une découverte qui change la donne pour le froid et le chaud
Adam Slavney et Jinyoung Seo n’étaient pas en train de chercher la révolution du siècle. Ils testaient simplement une nouvelle famille de matériaux pour améliorer l’efficacité des réfrigérateurs, des climatiseurs et des pompes à chaleur. Les résultats des mesures n’avaient aucun sens. Les matériaux se comportaient différemment alors qu’ils n’auraient pas dû. « Pourquoi ces choses sont-elles différentes ? Qu’est-ce qu’on a changé ? » se souvient Slavney. L’intuition est venue en trois mois. La preuve définitive a mis un an ou deux. Aujourd’hui, cette preuve soutient Pascal, la startup qu’ils ont cofondée, lui comme PDG, elle comme directrice technique.
La promesse est claire : un réfrigérateur ou une pompe à chaleur utilisant leur matériau serait environ 20 % plus efficace que les modèles actuels. Et ce n’est pas de la théorie pure. L’entreprise a déjà signé un contrat avec un grand groupe multinational de boissons pour un pilote. Le premier prototype est attendu début 2027, suivi d’une série plus aboutie en 2028. Le dernier tour de table, un follow-on de la seed, a rapporté 8,5 millions de dollars, co-mené par Sazze Partners et LB Investment, avec la participation de KDB Silicon Valley. Tout est parti plus vite que prévu grâce à ce client qui est arrivé plus tôt que prévu.
Pourquoi on en est encore là après 170 ans
Le principe de base d’une pompe à chaleur ou d’un réfrigérateur n’a presque pas bougé depuis le XIXe siècle. On comprime un fluide, il chauffe. On le détend, il refroidit. On évacue la chaleur d’un côté, on la récupère de l’autre. Simple sur le papier, diaboliquement complexe quand on regarde l’impact environnemental des fluides utilisés.
Pendant des décennies, les chlorofluorocarbures ont mangé la couche d’ozone. On les a remplacés par des hydrofluorocarbures, moins agressifs pour l’ozone mais de redoutables gaz à effet de serre. R-134a, par exemple, possède un pouvoir de réchauffement global des centaines de fois supérieur au CO₂. « On joue au whack-a-mole avec les réfrigérants depuis 35 ou 40 ans », résume Slavney. « C’est un tapis roulant sans fin. »
On joue au whack-a-mole avec les réfrigérants depuis 35 ou 40 ans. C’est un tapis roulant sans fin.
Adam Slavney, cofondateur et CEO de Pascal
Les alternatives existent, mais elles doivent être au moins aussi performantes que les gaz actuels. C’est là que les réfrigérants à l’état solide entrent en scène. Parce qu’ils sont solides, ils ne fuient pas dans l’atmosphère. Fini les fuites de gaz à effet de serre. Et en théorie, ils peuvent être plus efficaces. Le principe reste le même : ils libèrent de la chaleur quand on les comprime et en absorbent quand on relâche la pression.
Le coup de génie (presque) accidentel de Pascal
Avant la découverte fortuite, Slavney et ses collègues travaillaient déjà sur ces matériaux à Harvard. Ils voulaient faire des mesures à haute pression. L’instrument nécessitait d’utiliser un gaz. Ils en ont utilisé un, puis un autre. Et soudain : « Pourquoi ces gaz donnent-ils des résultats différents ? »
Après de nombreuses expériences supplémentaires, l’équipe a compris qu’elle tenait une autre voie vers la réfrigération à l’état solide. Au lieu de compresser un bloc solide de matériau, le système de Pascal comprime du dioxyde de carbone dans une cartouche contenant un matériau spongieux propriétaire. Quand le CO₂ s’infiltre dans les pores, les molécules rebondissent contre les parois. Ces collisions transfèrent de l’énergie au matériau, qui se réchauffe. Un échangeur de chaleur évacue une partie de cette chaleur. On inverse le processus et le matériau absorbe l’énergie de l’échangeur pour la transférer aux molécules de CO₂.
Dans un réfrigérateur Pascal, deux cartouches fonctionnent en même temps. L’une absorbe la chaleur de l’intérieur du frigo et la transfère au CO₂. L’autre prend la chaleur du CO₂ et la rejette à l’extérieur. Quand l’une devient trop chaude et l’autre trop froide, on inverse les flux. Le matériau a déjà été cyclé jusqu’à 300 000 fois, l’équivalent d’environ un an de fonctionnement. Il est robuste.
L’avantage décisif ? Le système déplace la chaleur plus efficacement que d’autres réfrigérants solides. Résultat : Pascal n’a pas besoin de fonctionner à des pressions extrêmement élevées. « Nous utilisons des systèmes conventionnels pour le faire », explique Slavney. « Cela signifie que nous pensons pouvoir le rendre bon marché, et donc largement répandu. »
Ce que cela change concrètement pour l’industrie
Le gain d’efficacité de 20 % n’est pas anodin. Dans un monde où le froid représente une part croissante de la consommation électrique mondiale — frigos, climatiseurs, entrepôts frigorifiques, data centers — chaque pourcent compte. Surtout dans les pays en développement où la demande de climatisation explose avec la hausse des températures.
Parce que le système s’appuie sur des composants classiques (compresseurs, échangeurs), l’intégration dans les chaînes de production existantes semble plus réaliste que pour d’autres technologies de rupture qui nécessitent de tout reconstruire. C’est souvent ce qui tue les belles idées en laboratoire : le passage à l’échelle industrielle et le coût.
- Réduction nette de la consommation électrique pour un même niveau de froid ou de chaleur.
- Élimination quasi totale du risque de fuite de gaz à fort pouvoir de réchauffement.
- Compatibilité potentielle avec les usines et les savoir-faire actuels.
- Durabilité du matériau prouvée sur des centaines de milliers de cycles.
- Possibilité d’applications aussi bien dans le résidentiel que dans le commercial et l’industriel.
Le contrat déjà signé avec un géant des boissons n’est pas anodin non plus. L’industrie agroalimentaire et des boissons est l’un des plus gros consommateurs de froid. Un pilote réussi chez un acteur de cette taille ouvre des portes bien plus larges.
Le contexte plus large : pourquoi le timing est parfait
Les réglementations se durcissent partout. L’Union européenne, les États-Unis, la Chine et d’autres pays restreignent progressivement les hydrofluorocarbures. Les fabricants de pompes à chaleur et de climatiseurs cherchent désespérément des solutions qui ne soient ni trop chères ni trop complexes. Les réfrigérants naturels comme le propane ou le CO₂ purement gazeux ont leurs avantages, mais aussi leurs contraintes (inflammabilité, pressions élevées, efficacité variable selon les climats).
Les solutions à l’état solide étaient jusqu’ici freinées par deux problèmes majeurs : le besoin de pressions très élevées ou de champs magnétiques puissants (dans le cas des matériaux magnétocaloriques), et le coût. Pascal contourne une partie de ces obstacles en utilisant un gaz courant (le CO₂) et un matériau poreux qui amplifie l’effet sans exiger des conditions extrêmes.
Le marché mondial des pompes à chaleur croît rapidement, porté par les politiques de décarbonation du chauffage. Plus une pompe à chaleur est efficace, plus elle devient compétitive face aux chaudières à gaz ou au fioul, et plus elle réduit la charge sur les réseaux électriques. Dans un contexte de transition énergétique, chaque point d’efficacité supplémentaire a un effet multiplicateur.
Les défis qui restent à relever
Rien n’est jamais simple. Passer d’un prototype de laboratoire à une machine industrielle fiable, produite en série, à un coût acceptable, est un parcours semé d’embûches. La robustesse sur 300 000 cycles est rassurante, mais il faudra prouver la durée de vie sur dix ou quinze ans, dans des conditions réelles (poussière, humidité, variations de température ambiante, arrêts et redémarrages fréquents).
Le coût du matériau poreux propriétaire devra rester maîtrisé. Même s’il est utiliséé en quantités limitées dans chaque cartouche, à l’échelle de millions d’appareils le volume devient significatif. La propriété intellectuelle sera également un enjeu : d’autres équipes de recherche travaillent sur des pistes proches, et la course au dépôt de brevets est déjà engagée.
Enfin, l’acceptation par les fabricants traditionnels ne sera pas automatique. L’industrie du froid et du chauffage est plutôt conservatrice. Elle a l’habitude de changer de fluide tous les quinze ou vingt ans, mais elle hésite davantage à modifier l’architecture même des machines. Pascal devra démontrer non seulement l’efficacité, mais aussi la facilité d’intégration, la maintenabilité et la sécurité.
Ce que l’on peut attendre dans les prochaines années
Le calendrier annoncé est ambitieux mais réaliste pour une deeptech : premier prototype début 2027, premières machines plus abouties en 2028. Si les tests chez le client multinational se passent bien, d’autres contrats devraient suivre. Le financement de 8,5 millions de dollars donne de la marge pour recruter, industrialiser et sécuriser la chaîne d’approvisionnement.
À plus long terme, on peut imaginer des applications au-delà du résidentiel et du commercial classique. Les data centers, par exemple, dépensent des fortunes en refroidissement. Les véhicules électriques, qui ont besoin de gérer à la fois la température de la batterie et celle de l’habitacle, pourraient aussi bénéficier d’une solution plus compacte et plus efficace. Même le stockage d’énergie thermique pourrait un jour tirer parti de ces matériaux.
Il est encore trop tôt pour dire si Pascal deviendra le nouveau standard ou restera une solution de niche. Mais la combinaison d’une vraie amélioration d’efficacité, d’un impact environnemental réduit et d’une approche compatible avec l’existant est rare. C’est précisément ce qui attire les investisseurs et les premiers clients industriels.
Pourquoi cette histoire compte au-delà de la tech
On parle beaucoup d’intelligence artificielle, de batteries, de fusion nucléaire. Le froid et le chauffage restent souvent dans l’ombre, alors qu’ils représentent une part énorme de la consommation d’énergie mondiale. Améliorer de 20 % l’efficacité d’une technologie aussi omniprésente que la pompe à chaleur ou le réfrigérateur a un effet systémique bien plus important que beaucoup d’innovations plus médiatiques.
Il y a aussi une leçon sur la recherche fondamentale. Slavney et Seo n’étaient pas partis pour créer une startup. Ils faisaient de la science. La sérendipité a joué son rôle, mais elle n’aurait rien donné sans la rigueur des expériences de suivi et la volonté de transformer une observation étrange en technologie utilisable. C’est souvent ainsi que naissent les avancées les plus intéressantes : un résultat qui ne colle pas, une question obstinée, puis des années de travail pour en faire quelque chose de concret.
Enfin, cette histoire rappelle que les solutions climatiques ne se limitent pas aux énergies renouvelables ou aux véhicules électriques. Elles passent aussi par l’efficacité des usages existants. Un frigo ou une pompe à chaleur qui consomme moins, qui ne fuit pas de gaz à effet de serre, et qui peut être fabriquée avec les outils d’aujourd’hui, c’est exactement le genre d’innovation discrète mais puissante dont on a besoin.
Le regard sur la suite
Pascal n’est pas encore sur les étagères des magasins. Il reste du chemin à parcourir entre le laboratoire du Massachusetts et les usines de production. Mais les signaux sont au vert : une science solide, une équipe qui a déjà prouvé sa capacité à passer de l’observation à la preuve, un financement confortable, et un premier client industriel de poids.
Si tout se déroule comme prévu, dans quelques années on pourra peut-être ouvrir un réfrigérateur ou allumer une pompe à chaleur en se disant que, pour une fois, la technologie a vraiment avancé. Pas seulement changé de gaz. Vraiment avancé. Et ce n’est pas tous les jours qu’une invention vieille de 170 ans reçoit enfin une mise à jour digne de ce nom.
En attendant, l’équipe de Pascal continue de peaufiner ses cartouches, d’enchaîner les cycles de test et de préparer le passage à l’échelle. Le monde du froid et du chaud, si discret et pourtant si essentiel, pourrait bien connaître sa plus grande évolution depuis plus d’un siècle. Une évolution née d’une simple question posée dans un laboratoire : « Pourquoi ces mesures sont-elles différentes ? » Parfois, les grandes histoires commencent comme ça.
La suite se jouera dans les ateliers de prototypage, sur les bancs d’essai et dans les discussions avec les fabricants. Mais une chose est déjà certaine : l’idée que les pompes à chaleur et les réfrigérateurs sont condamnés à rester quasiment identiques à ce qu’ils étaient au XIXe siècle vient de recevoir un sérieux coup de frein. Et c’est une bonne nouvelle pour l’efficacité énergétique, pour le climat, et pour tous ceux qui, demain, ouvriront encore un frigo ou allumeront un chauffage.
Dans un secteur où les avancées se comptent souvent en petits points de rendement, une promesse de 20 % d’efficacité supplémentaire associée à la disparition des fuites de gaz à fort pouvoir de réchauffement global a de quoi attirer l’attention. Les prochaines années diront si Pascal réussit à transformer cette promesse en produits commercialisés à grande échelle. Pour l’instant, le récit est déjà suffisamment solide pour mériter qu’on le suive de près.
Les matériaux poreux, le dioxyde de carbone et les cycles d’absorption-désorption ne sont pas les sujets les plus glamour de la tech. Pourtant, c’est peut-être là, dans ces détails microscopiques et ces cartouches discrètes, que se joue une partie de la transition énergétique. Une partie moins visible que les panneaux solaires ou les éoliennes, mais tout aussi cruciale. Parce que produire de l’énergie propre ne sert à rien si on la gaspille ensuite dans des machines inefficaces.
Pascal propose précisément de réduire ce gaspillage à la source. En rendant le froid et le chaud moins énergivores et moins polluants. Et en le faisant avec une approche qui, pour une fois, ne demande pas de tout réinventer. C’est rare. C’est précieux. Et c’est exactement le genre d’innovation dont le monde a besoin en ce moment.