Imaginez un instant : vous recevez un appel d’un inconnu qui prétend être votre banque. Au lieu de raccrocher précipitamment, vous prolongez la conversation pendant près de trois quarts d’heure, juste pour amuser vos enfants. C’est exactement ce qui est arrivé à Dali Kaafar lors d’un pique-nique en famille. Ces 44 minutes passées à faire semblant ont planté la graine d’une idée radicale. Aujourd’hui, cette idée est devenue Apate, une startup australienne qui transforme l’intelligence artificielle en véritable agent secret anti-fraude.

Quand l’IA passe de l’autre côté du miroir

La plupart des entreprises utilisent l’intelligence artificielle pour accélérer leurs process ou améliorer leurs produits. Apate fait exactement l’inverse. Elle envoie des milliers d’agents IA se faire volontairement arnaquer. Ces agents se font passer pour des victimes crédules. Ils répondent aux appels suspects, réagissent aux messages douteux, cliquent sur les liens de phishing et s’infiltrent dans des groupes de réseaux sociaux. Leur mission ? Rester en ligne assez longtemps pour que l’escroc révèle des informations précieuses.

Ces agents virtuels adoptent des identités multiples. Ils varient l’âge, le genre, l’accent et même la langue. L’objectif n’est pas seulement de faire perdre du temps aux fraudeurs, même si le résultat est déjà impressionnant. Selon les chiffres de la société, ses agents ont déjà consommé l’équivalent de 17 années du temps des escrocs à travers plus de 2,5 millions de conversations. Le véritable trésor se trouve ailleurs.

Des renseignements obtenus avant qu’il ne soit trop tard

Pendant que les agents discutent, ils collectent des données que l’on découvre habituellement seulement après le délit : numéros de compte bancaire, adresses de portefeuilles crypto, numéros de téléphone utilisés, sites malveillants, marques impersonnées. Ces informations sont ensuite transmises aux clients d’Apate. Parmi eux figurent des banques, des opérateurs télécoms, des agences gouvernementales et des entreprises de services publics.

Brad Joffe, co-fondateur et directeur commercial, résume parfaitement la philosophie de l’entreprise :

La plupart de l’industrie agit après coup. Les opérateurs bloquent des numéros, mais les escrocs en changent. Les banques surveillent les transactions, mais le client a déjà été contacté. Nous allons directement vers le fraudeur et récupérons les informations avant que quelqu’un ne soit blessé.

Brad Joffe, co-fondateur d’Apate

Cette approche proactive change la donne. Au lieu d’attendre que la victime se plaigne, Apate intercepte les campagnes d’arnaque dès leur démarrage.

L’origine d’une idée née d’un simple appel

Tout a commencé avec ce fameux appel de 44 minutes. Dali Kaafar, alors chercheur à l’université Macquarie de Sydney, a réalisé deux choses. Premièrement, ces minutes n’avaient pas été utilisées pour arnaquer une vraie personne. Deuxièmement, il avait lui-même perdu du temps précieux. La question s’est imposée naturellement : pouvait-on automatiser ce genre d’interaction tout en en tirant des enseignements utiles ?

Cette réflexion a nourri des travaux de recherche sur l’analyse des appels frauduleux grâce au machine learning et au traitement du langage naturel. L’objectif était de mieux comprendre le contenu des conversations et de développer des méthodes de détection plus efficaces. Apate est née officiellement en 2024 sur la base de ces recherches universitaires. Aujourd’hui, la startup emploie une vingtaine de personnes et a levé près de 10 millions de dollars, dont 8,15 millions lors d’un tour de seed en août dernier.

Comment fonctionnent vraiment ces agents sous couverture

Apate combine des modèles de pointe avec des modèles affinés en interne. Ces derniers sont entraînés sur les conversations réelles menées par les agents ainsi que sur les travaux de recherche initiaux. Les clients disposent d’un accès à une flotte d’agents et à un portail d’insights. Ce dernier fournit des analyses sur les arnaques ciblant leurs clients, leurs collaborateurs ou leurs marques.

Les entreprises peuvent même confier des missions précises aux agents : obtenir un numéro de compte, récupérer une adresse de wallet crypto, ou cartographier une campagne particulière. Les agents textuels explorent également les forums, les groupes d’investissement et les plateformes sociales. Une fois une activité suspecte repérée, ils s’y introduisent sous une identité fabriquée pour faire parler les fraudeurs.

Les résultats concrets sont déjà visibles. TPG Telecom a redirigé près de 590 000 appels vers les agents d’Apate. Commonwealth Bank of Australia a constaté une baisse de 76 % des pertes liées aux arnaques signalées publiquement. Une autre banque australienne anonyme a réussi à interrompre 22 campagnes d’escroquerie grâce aux agents sortants de la startup.

Un contexte de fraude qui évolue rapidement

Le moment choisi par Apate n’est pas anodin. Les escrocs s’appuient de plus en plus sur l’intelligence artificielle. Selon le FBI, plus de 22 000 plaintes liées à des crimes assistés par IA ont été enregistrées en 2025, pour un préjudice total d’environ 893 millions de dollars. Plus de 632 millions de ces pertes concernent des arnaques à l’investissement. Les fraudeurs utilisent désormais l’IA pour mener des conversations naturelles et créer des deepfakes de célébrités, de dirigeants ou de figures de confiance.

Face à cette sophistication croissante, les méthodes traditionnelles montrent leurs limites. Bloquer un numéro ne suffit plus. Surveiller les transactions intervient trop tard. Apate propose une troisième voie : aller chercher l’information à la source, directement auprès de ceux qui organisent les arnaques.

Du hobby du scam-baiting à une industrie structurée

Pendant des années, certains internautes se sont amusés à faire perdre du temps aux escrocs. Certains les forçaient à lire des livres entiers à voix haute. D’autres les poussaient à se faire tatouer des motifs ridicules. Ces actions isolées avaient un côté spectaculaire, mais restaient anecdotiques. Avec Apate, le scam-baiting passe à l’échelle industrielle et devient un outil professionnel de renseignement.

La startup pousse même le concept jusqu’à célébrer les jurons des escrocs. Chaque insulte adressée aux bots est considérée comme un signe de frustration. « Nous sommes probablement l’une des seules entreprises au monde à fêter le moment où les gens insultent notre produit », confie Brad Joffe avec humour. Le nom même de la société fait référence à Apaté, la déesse grecque de la tromperie. Un clin d’œil parfaitement assumé.

Des clients concrets et des résultats mesurables

Parmi les premiers clients figurent Commonwealth Bank of Australia et TPG Telecom. D’autres acteurs des secteurs des télécoms, des services publics et des administrations publiques font également confiance à la solution. Ces entreprises utilisent les renseignements fournis pour renforcer leurs dispositifs anti-fraude, informer leurs équipes et parfois même interrompre des campagnes en cours.

L’avantage concurrentiel est clair. Alors que les solutions classiques restent réactives, Apate place ses clients en position d’anticiper. Les données collectées permettent de mettre à jour les listes noires, d’améliorer les modèles de détection internes et de mieux former les collaborateurs aux nouvelles techniques d’approche utilisées par les fraudeurs.

Une levée de fonds pour accélérer l’expansion

Les investisseurs ont cru à cette approche originale. En août, Apate a levé 8,15 millions de dollars auprès de Lobby Capital, OIF Ventures, Investible, Concept Ventures et Baobab Ventures. Au total, la société a recueilli un peu moins de 10 millions de dollars. Ces fonds serviront à renforcer le produit et à accélérer le développement international. Un bureau à Londres est prévu, ainsi qu’une présence plus importante aux États-Unis.

La startup a également été sélectionnée parmi les finalistes du Startup Battlefield 200 lors de TechCrunch Disrupt. Cette visibilité lui permet de se présenter devant un jury de capital-risqueurs et de renforcer sa crédibilité sur la scène internationale.

Pourquoi cette approche change réellement la donne

Jusqu’à présent, la lutte contre la fraude reposait sur trois piliers principaux : la prévention par la sensibilisation, la détection par les systèmes de monitoring, et la réaction après le préjudice. Apate ajoute un quatrième pilier : l’infiltration proactive. En allant chercher les informations directement auprès des escrocs, la startup permet à ses clients d’agir plus tôt dans la chaîne de l’arnaque.

Cette méthode présente plusieurs avantages concrets. Elle réduit le temps d’exposition des vraies victimes. Elle fournit des données fraîches et opérationnelles. Elle permet de cartographier les réseaux de fraudeurs et leurs méthodes évolutives. Enfin, elle offre un retour sur investissement mesurable, comme le montrent les chiffres communiqués par Commonwealth Bank et TPG Telecom.

Les défis techniques et éthiques d’une telle solution

Mettre en place une flotte d’agents IA capables de tenir des conversations longues et crédibles n’est pas simple. Les modèles doivent gérer les accents, les digressions, les tentatives de manipulation et les changements de sujet. Ils doivent aussi savoir quand pousser un peu plus loin pour obtenir une information utile sans se faire démasquer trop rapidement.

Sur le plan éthique, la démarche soulève des questions intéressantes. Les agents se font passer pour des personnes réelles. Ils collectent des données dans un contexte de tromperie. Apate assume pleinement cette ambiguïté. Le nom de la société et les déclarations de ses fondateurs montrent une approche transparente et même un brin provocatrice. L’objectif déclaré reste la protection des victimes potentielles et la disruption des réseaux d’escroquerie.

Un modèle économique centré sur l’intelligence actionnable

Apate ne vend pas seulement un service d’agents IA. Elle commercialise principalement les renseignements issus de ces interactions. Les clients paient pour accéder à des données fraîches, contextualisées et directement exploitables. Le portail d’insights permet de suivre l’évolution des menaces, d’identifier les nouvelles techniques et de mesurer l’impact des actions entreprises.

Cette orientation vers l’intelligence plutôt que vers le simple outil technologique renforce la proposition de valeur. Les banques et les opérateurs n’ont pas besoin d’une solution supplémentaire de détection. Ils ont besoin d’informations qu’ils ne peuvent pas obtenir par eux-mêmes, ou seulement trop tard.

Perspectives d’avenir et ambitions internationales

Avec l’ouverture prévue d’un bureau à Londres et le renforcement de la présence américaine, Apate vise clairement les marchés les plus matures en matière de lutte contre la fraude. Les réglementations européennes et américaines en matière de protection des consommateurs et de lutte contre les arnaques créent un terrain favorable pour ce type de solution.

La startup devra toutefois adapter ses agents aux spécificités culturelles et linguistiques de chaque marché. Un agent qui fonctionne parfaitement avec un accent australien ne sera pas nécessairement crédible face à un escroc ciblant des clients français ou allemands. La capacité à localiser rapidement les personas des agents représentera un enjeu important pour la suite.

Ce que révèle Apate sur l’évolution de l’IA

L’histoire d’Apate illustre une tendance plus large. L’intelligence artificielle n’est plus seulement un outil d’optimisation. Elle devient un acteur capable d’intervenir dans des interactions complexes et parfois conflictuelles. En envoyant des agents se faire arnaquer, Apate montre que l’IA peut être utilisée de manière offensive pour protéger plutôt que pour attaquer.

Cette inversion des rôles est particulièrement intéressante. Alors que les fraudeurs utilisent massivement l’IA pour tromper, une startup utilise la même technologie pour les tromper à leur tour. Le combat se joue désormais sur le terrain de la crédibilité conversationnelle et de la capacité à maintenir l’illusion le plus longtemps possible.

Une leçon pour les entreprises traditionnelles

Les banques, les opérateurs télécoms et les grandes entreprises ont longtemps privilégié des approches défensives. Apate leur propose une posture différente. Au lieu d’attendre que les problèmes arrivent, il devient possible d’aller les chercher. Cette mentalité proactive pourrait inspirer d’autres domaines de la cybersécurité et de la protection des consommateurs.

Les résultats déjà obtenus en Australie montrent que la méthode fonctionne. Une baisse de 76 % des pertes signalées ou l’interruption de 22 campagnes ne sont pas des chiffres anodins. Ils démontrent qu’une approche originale, combinée à une exécution technique solide, peut produire des impacts mesurables rapidement.

Le défi de la scalabilité et de la crédibilité

Pour continuer à grandir, Apate devra maintenir la qualité de ses agents à grande échelle. Plus le nombre de conversations augmente, plus le risque de voir les modèles se faire repérer s’accroît. Les escrocs s’adaptent eux aussi. Ils partagent probablement déjà des informations sur les « victimes » trop parfaites ou trop insistantes.

La startup devra donc investir en permanence dans l’amélioration de ses modèles, la diversité de ses personas et la capacité de ses agents à réagir de manière naturelle aux imprévus. C’est un défi technique permanent, mais aussi un avantage concurrentiel pour ceux qui réussiront à le relever.

Une startup qui assume pleinement son identité

Ce qui frappe dans le discours d’Apate, c’est l’absence de langue de bois. Les fondateurs parlent ouvertement de tromperie, de célébration des jurons et de l’origine mythologique du nom. Cette authenticité contribue à la singularité de la marque. Dans un secteur souvent sérieux et technique, Apate apporte une touche d’humour et de provocation qui la rend mémorable.

Cette personnalité forte pourrait l’aider à se démarquer dans un marché de plus en plus concurrentiel. Les solutions anti-fraude sont nombreuses. Les approches véritablement originales le sont beaucoup moins. En combinant une idée radicale, une exécution technique sérieuse et une communication assumée, Apate s’est déjà taillé une place particulière.

Conclusion : une nouvelle façon de penser la protection

Apate illustre parfaitement comment une expérience personnelle peut donner naissance à une innovation significative. Un simple appel pendant un pique-nique a conduit à la création d’une startup capable de perturber des réseaux d’escroquerie à grande échelle. En transformant l’IA en agent sous couverture, la société australienne propose une réponse originale à un problème qui ne cesse de grandir.

Alors que les fraudeurs s’appuient de plus en plus sur l’intelligence artificielle pour tromper leurs victimes, des entreprises comme Apate montrent qu’il est possible de retourner cette technologie contre eux. Les 17 années de temps perdues par les escrocs et les résultats concrets obtenus par les premiers clients prouvent que l’approche fonctionne. Reste à voir jusqu’où cette méthode pourra être déployée à l’échelle mondiale. Une chose est certaine : le combat contre les arnaques vient de gagner un nouvel allié inattendu, et particulièrement rusé.