Le message est arrivé un mardi soir, entre deux revues de produit. Un fondateur écrivait, presque gêné, qu’il venait de payer une poignée de noms en .si « au cas où ». Pas parce que son marché était slovène. Pas parce qu’un client lui avait demandé une adresse locale. Parce qu’un mot, dans un décret, venait de changer de camp. Le lendemain, les tableaux de bord des registrars affichaient des courbes que personne n’avait prévues pour une extension nationale d’Europe centrale. Ce n’est pas une anecdote de corridor. C’est le début d’un réflexe que les startups connaissent déjà : quand un sigle devient une identité, les noms de domaine suivent plus vite que les communiqués.

On a déjà vu ce film avec une île des Caraïbes et trois lettres devenues synonymes d’une industrie entière. La différence, cette fois, tient à la vitesse, au prix et à l’ambiguïté. Le .si n’a pas été conçu pour raconter l’intelligence des machines. Il raconte un pays. Pourtant, en quelques jours de fin septembre et de début octobre 2026, il s’est retrouvé au centre d’une conversation de fondateurs, de portefeuilles spéculatifs et de responsables de marque. Comprendre ce qui se joue impose de séparer le bruit des achats, le calcul des équipes produit, et ce qu’une extension bon marché peut réellement offrir à une jeune société.

Ce que la ruée vers le .si révèle vraiment sur les startups

Le déclencheur est politique, le réflexe est commercial. Un ordre signé par le président Trump demande aux agences fédérales américaines de parler de super intelligence plutôt que d’intelligence artificielle, et de préférer le sigle SI à AI. Le texte affirme que les systèmes de frontière ne se contentent plus d’imiter des tâches humaines isolées, et qu’ils incarnent déjà autre chose qu’une simple imitation. Qu’on adhère ou non à ce glissement de vocabulaire, les équipes qui vivent de noms, de pages et de pitchs n’attendent pas le consensus linguistique. Elles regardent les extensions encore libres.

Le .si appartient à la Slovénie. Le registre national, Registry SI, gère ces adresses depuis des années dans une relative discrétion hors de son marché domestique. L’ironie n’a échappé à personne : la première dame américaine, Melania Trump, est originaire de ce pays. Ce détail n’explique pas les volumes. Il nourrit le récit. Et dans l’économie des noms, le récit accélère les décisions plus sûrement qu’un argumentaire juridique.

Klara Herman, porte-parole du registre, a indiqué à la BBC une hausse de 2 199 % des achats de noms en .si sur le mois de septembre. Elle a toutefois refusé d’attribuer ce bond au seul décret. Le registre a aussi compté environ 11 000 nouvelles adresses le 30 septembre, lendemain de la signature, puis près de 13 000 enregistrements supplémentaires sur les vingt-quatre heures suivantes. Ces ordres de grandeur sortent du rythme habituel d’une extension de pays. Ils ressemblent davantage à un événement de marché qu’à une campagne de notoriété territoriale.

Un basculement de mot, pas encore un basculement d’usage

Il faut distinguer trois couches que les titres mélangent. La première est lexicale : un gouvernement demande à ses services d’employer un autre couple de lettres. La deuxième est symbolique : des fondateurs entendent SI comme une étiquette possible pour la prochaine vague d’outils. La troisième est technique : un nom de domaine ne devient une marque que s’il est utilisé, cité, indexé, défendu. Acheter n’est pas adopter. La vague actuelle mélange protection, pari et imitation.

Sur la plateforme Hostinger, le .si est devenu, en quelques jours, la deuxième extension la plus demandée, juste derrière le .com. Près de 4 300 enregistrements le 30 septembre, environ 5 400 le 1er octobre. Plus des trois quarts des .si pris depuis le 23 septembre se sont concentrés sur ces deux journées. Plus de la moitié des acheteurs venaient des États-Unis et d’Inde. Ce n’est pas le profil d’une clientèle slovène qui découvre soudain le web. C’est le profil d’un public international qui chasse un sigle.

Le détail le plus utile pour une startup se cache dans la nature des noms. Chez Hostinger, seuls environ 3 % des domaines enregistrés étaient explicitement liés à l’intelligence des machines. Le reste tombait dans une case « non classée » : des chaînes qui ne matchent aucun secteur évident. Autrement dit, beaucoup d’acheteurs ne construisent pas un produit. Ils prennent une option sur un mot. Klaudijus Januitis, responsable des domaines chez Hostinger, décrit le .si comme une seconde option plus disponible et plus abordable, pas comme un remplaçant du .ai.

La Slovénie ne vivra pas ce qu’a vécu Anguilla. Pour Anguilla, le .ai est devenu une deuxième économie. Pour la Slovénie, le .si reste un bonus agréable.

Klaudijus Januitis, responsable des domaines chez Hostinger

Anguilla a fixé le souvenir, pas le mode d’emploi

Le précédent d’Anguilla structure toutes les conversations. Quand l’industrie a commencé à coller .ai à la fin de ses noms, le territoire a vu affluer des renouvellements premium. L’extension y est chère, souvent engagée sur deux ans, et une part importante du revenu remonte vers les finances publiques. Sur Hostinger, l’ordre de grandeur cité tourne autour de 90 dollars pour le .ai, contre environ 12 dollars l’année pour le .si. L’écart n’est pas un détail de caisse. Il change la psychologie de l’achat.

À 12 dollars, un fondateur peut « sécuriser » sans réunir un comité. À 90 dollars et deux ans d’engagement, il doit justifier. Le prix bas du .si explique à la fois l’explosion des volumes et la faiblesse du signal. Quand l’entrée est presque gratuite à l’échelle d’une levée, on achète par réflexe, par jeu, par peur de regret. On n’achète pas forcément parce qu’un client tapera cette adresse dans six mois.

Januitis insiste sur un second écart, moins visible : l’argent du .ai premium nourrit directement une économie insulaire, tandis que le .si rémunère d’abord le registre, pas le Trésor slovène au même titre. Une startup qui raconte « on finance un pays en prenant notre extension » recopierait un mythe qui ne se transpose pas. Le bonus existe. Il n’est pas une seconde économie nationale.

Les hébergeurs ne racontent pas la même courbe

Une vague n’est réelle que si plusieurs tuyaux la voient. GoDaddy indiquait ne pas encore proposer l’extension. Squarespace n’avait pas répondu au moment où les premiers papiers sortaient. Wix, de son côté, disait ne constater aucun rebond significatif depuis le 29 septembre, tout en concédant qu’il était trop tôt pour conclure. Hostinger, lui, plaçait déjà le .si juste derrière le .com dans ses propres ventes.

Cet écart n’invalide pas le phénomène. Il le situe. Les acheteurs pressés vont là où l’extension est déjà en rayon, où le tunnel est court, où le prix s’affiche sans friction. Une startup qui croit « tout le web » en train de migrer se trompe de carte. Une partie du marché des noms bouge vite. Une autre n’a même pas ouvert le catalogue. Pour un fondateur, la leçon est opérationnelle : la disponibilité chez son registrar habituel compte autant que le récit médiatique.

Signal observéCe que disent les acteursLecture utile pour une startup
Volume registreHausse de 2 199 % en septembre, environ 11 000 noms le 30 septembre, près de 13 000 le jour suivantLe choc est réel au niveau du registre national
HostingerDeuxième extension après .com, 4 300 puis 5 400 enregistrements sur deux joursLa demande internationale passe par les tunnels déjà ouverts
Origine des acheteursPlus de la moitié depuis les États-Unis et l’IndeCe n’est pas une conquête du marché slovène
Thématique des nomsEnviron 3 % explicitement liés à l’IA, le reste non classéLa spéculation domine l’usage produit
WixPas de rebond notable au 29 septembreLa vague n’est pas uniforme selon les plateformes
Prix relatifEnviron 12 dollars l’an contre près de 90 dollars pour .aiLe ticket faible favorise l’achat réflexe

Le réflexe de marque, raconté par ceux qui achètent vraiment

Kim Than, dirigeant de Genius PR, agence qui accompagne des fondateurs dans l’intelligence des machines et les actifs numériques, a pris la version .si du nom de sa société. Le motif n’est pas romantique. Il veut une réserve si le sigle s’installe comme le .ai s’est installé. Le prix était bas. Attendre, dans cette logique, revient à payer plus tard ce qu’on peut verrouiller maintenant. Plusieurs de ses pairs fondateurs ont fait le même geste, en pariant sur une nouvelle saison de noms plutôt que sur un changement immédiat de produit.

Than décrit les domaines comme des objets de collection numériques. Il envisage d’en prendre d’autres tant que le tarif reste doux, quitte à les revendre. Il évoque aussi la tokenisation, cette pratique qui consiste à représenter un nom sur une chaîne pour le faire circuler. Il n’est pas certain que le .si soit déjà pris en charge par les places qui font ce commerce. Le doute est aussi instructif que l’envie : une partie du marché parle déjà de liquidité secondaire avant même de savoir si l’infrastructure existe.

J’ai pris le .si de mon nom pour protéger la marque au cas où cela décolle comme le .ai. Autant le verrouiller maintenant que de payer beaucoup plus tard.

Kim Than, dirigeant de Genius PR

Un autre fondateur, dans un échange privé repris par la presse spécialisée, évoquait des reventes dépassant le million de dollars. Ce genre de phrase circule vite dans les groupes de fondateurs. Elle mérite un traitement froid. Un prix affiché sur une place de revente n’est pas un prix payé. Un nom générique très court peut atteindre des sommets dans n’importe quelle extension si un acheteur stratégique le veut. Un nom de marque moyenne, pris dans la précipitation, reste souvent un renouvellement annuel que personne ne réclamera.

Pourquoi les équipes produit se sentent obligées d’agir

Le coût d’un oubli de marque est asymétrique. Rater un nom à 12 dollars ne ruine personne. Le retrouver plus tard, s’il a été pris par un homonyme ou par un portefeuille, peut coûter une négociation, un avocat, parfois un pivot d’URL au pire moment d’une levée. Les fondateurs qui ont vécu la saison .ai gardent cette cicatrice. Ils ont vu des confrères payer des primes pour un radical qu’ils utilisaient déjà dans leur pitch deck. Le décret américain réactive cette mémoire, même si le public visé par l’ordre n’est pas leur client.

Il y a aussi un effet de salle. Quand trois personnes d’un même cercle Slack annoncent avoir « sécurisé » leur .si, la quatrième se sent en retard. Ce n’est pas de la stratégie. C’est de la coordination implicite. Les startups jeunes y sont particulièrement exposées, parce que leur nom n’est pas encore défendu par l’usage, le trafic ou une notoriété qui dissuade les squatteurs. Plus la marque est fraîche, plus le réflexe d’acheter large paraît rationnel.

Reste une question que peu de fils de discussion posent à voix haute : est-ce que vos utilisateurs diront SI ? Un décret fédéral américain ne réécrit pas les habitudes d’un développeur à Lyon, d’un acheteur à Bangalore ou d’un comité d’investissement à Berlin. Les pitchs continueront longtemps à dire AI, parce que c’est le mot que les clients cherchent. Prendre un .si peut être une assurance. En faire la vitrine principale, dès octobre 2026, relève d’un autre pari, beaucoup plus coûteux en attention.

Ce que coûte vraiment une extension « pas chère »

Le prix facial masque une liste de frais que les fondateurs découvrent au renouvellement. Un nom à une douzaine de dollars l’an semble négligeable. Multipliez par les variantes : nom exact, nom avec tiret, version courte, version produit, version recrutement, version événement. Ajoutez les redirections, les boîtes mail, le certificat, le temps de quelqu’un pour surveiller les expirations. Une politique de marques numériques mal tenue devient un cimetière de renouvellements automatiques.

Le .ai impose souvent un engagement de deux ans. Le .si, à l’inverse, se prend facilement pour douze mois. Cette souplesse est une qualité et un piège. Elle permet de tester. Elle permet aussi d’oublier. Une startup qui achète dans l’émotion d’une semaine de une doit noter, dès le jour de l’achat, la date de décision : garder, rediriger, ou laisser tomber. Sans cette date, le domaine devient une dépense fantôme.

  • Le ticket d’entrée bas encourage les achats multiples sans owner interne.
  • Le renouvellement automatique transforme un pari en abonnement invisible.
  • Les variantes orthographiques diluent le budget sans renforcer la marque.
  • L’absence de page réelle affaiblit le nom face à un conflit ultérieur.
  • La revente espérée suppose un acheteur, pas seulement une annonce.

Spéculation, collection et promesses de marché secondaire

Une fraction des enregistrements relève clairement de la revente. Les portefeuilles prennent des radicaux courts, des verbes produit, des mots que les fondateurs pourraient vouloir dans dix-huit mois. C’est un métier ancien, simplement réactivé par un sigle neuf dans la conversation. Le danger, pour une jeune société, est de confondre ce métier avec le sien. Acheter son nom exact est une décision de marque. Acheter trente radicaux génériques est une activité de trading, avec un taux d’échec élevé et une immobilisation d’attention.

La tokenisation ajoute une couche de récit. Pouvoir échanger un domaine comme un actif sur une chaîne séduit les fondateurs déjà familiers des marchés crypto. Encore faut-il que le registre, le registrar et la place acceptent cette représentation. Tant que ce circuit n’est pas clair pour le .si, parler de liquidité reste un souhait. Une startup qui intègre cette promesse dans un argumentaire investisseurs s’expose à une question simple : où est le carnet d’ordres, et qui a déjà payé ?

Les sommes « à sept chiffres » citées dans les conversations privées fonctionnent comme des appâts narratifs. Elles existent parfois, sur des noms extrêmement courts, dans des extensions déjà désirées, après des mois de négociation. Elles ne décrivent pas le sort moyen d’un .si enregistré le 1er octobre par quelqu’un qui a recopié le nom d’un outil à la mode. Le marché des noms récompense la rareté et l’usage, pas la participation à une semaine bruyante.

Slovénie, registre et malentendu géographique

Pour une équipe qui n’a aucun lien avec Ljubljana, le .si est un signe, pas une implantation. Le confondre avec une présence européenne est une erreur de lecture. Une adresse ne crée ni établissement, ni conformité locale, ni crédibilité auprès d’un acheteur slovène. Elle crée une chaîne de caractères. Les startups qui vendent déjà en Europe centrale peuvent, elles, y voir un complément utile : une page en langue locale, une boîte de contact, un signal de proximité. Ce n’est pas le motif dominant des volumes récents.

Le registre a raison d’être prudent. Une hausse peut venir d’une mode, d’une campagne de registrars, d’un effet d’imitation entre plateformes, autant que d’un décret. Attribuer 2 199 % à une seule cause flatte le récit et appauvrit l’analyse. Pour un fondateur, la prudence du registre est une information : l’institution qui gère l’extension ne vend pas le mythe. Ce sont les intermédiaires et les conversations de fondateurs qui le vendent.

Il existe aussi un risque d’image inversé. Une marque mondiale qui choisit une extension nationale sans expliquer son choix peut sembler opaque. Certains utilisateurs liront .si comme un site slovène et s’étonneront d’atterrir sur un produit californien. D’autres n’y verront qu’un jeu de lettres. La clarté de la page d’accueil, de la mention légale et de la redirection depuis le .com tranche cette ambiguïté mieux qu’un fil de discussion.

Comment une startup peut arbitrer sans céder à la semaine

La décision tient en quatre questions, pas en un sentiment d’urgence. Est-ce que le nom exact de la société est encore libre ? Est-ce qu’un homonyme actif pourrait nous gêner dans les douze mois ? Est-ce que nous avons déjà un propriétaire interne des domaines ? Est-ce que nous accepterions d’afficher cette adresse à un client sans rougir ? Si les deux premières réponses sont oui et oui, l’achat défensif du radical principal se justifie presque toujours au tarif actuel. Si les deux dernières sont non, mieux vaut ne pas élargir le portefeuille.

Le radical principal, c’est le nom prononcé dans le pitch, pas la liste des mots-clés du secteur. Prendre super, intelligence, agent ou model en .si parce que la presse en parle, c’est entrer en concurrence avec des portefeuilles professionnels. Ces radicaux seront chers à la revente s’ils sont courts, et inutiles s’ils sont longs. Une jeune société n’a pas besoin d’un musée de génériques. Elle a besoin que son nom ne soit pas tenu par un tiers au moment où un journaliste ou un recruteur le tape.

Ensuite vient l’usage minimal. Une redirection propre vers le site principal, une boîte surveillée, une page qui explique la marque si l’on décide d’afficher l’adresse. Un domaine nu, sans DNS cohérent, ne protège presque rien le jour d’un litige. Les politiques des registres et les pratiques des tribunaux de noms regardent l’usage, la notoriété antérieure, la mauvaise foi. Acheter n’est que la première ligne. Tenir le nom est la seconde.

  • Réserver d’abord le nom exact de la société et la variante sans tiret.
  • Désigner un owner : fondateur, ops ou conseil, avec une alerte calendrier.
  • Rediriger vers le site canonique dès la première semaine.
  • Éviter d’annoncer l’adresse comme identité principale sans test utilisateur.
  • Documenter la date et le motif d’achat pour le dossier de marque.
  • Revoir la liste à 90 jours : garder, fusionner, abandonner.

Ce que les investisseurs vont réellement demander

Dans une levée, un slide qui célèbre l’achat d’une extension nationale rarement utilisée n’ajoute pas de valeur. Un slide qui montre que la marque est défendue, que le .com ou l’extension principale redirige proprement, et qu’aucun tiers ne tient le radical, retire un risque. Les fonds qui ont déjà vu des deals ralentis par un conflit de nom savent faire la différence. Ils ne paient pas une mode. Ils paient l’absence de friction future.

Il serait maladroit de présenter le .si comme une thèse. « Nous sommes positionnés sur la super intelligence parce que nous avons l’extension » est une phrase creuse. La thèse se juge au produit, aux données, à la distribution, à la marge. Le nom est une infrastructure de confiance. Le survendre signale qu’on manque d’autre chose à raconter. Les fondateurs les plus à l’aise avec ce sujet en parlent comme d’une assurance peu chère, puis passent au revenu.

Côté sorties et acquisitions, les acquéreurs regardent le portefeuille de domaines comme ils regardent les marques déposées : est-ce propre, est-ce transférable, est-ce qu’un squatteur peut bloquer la migration ? Un .si bien tenu est un plus mineur. Un portefeuille chaotique de quarante noms expirés est un moins. La discipline compte plus que le volume acheté pendant la semaine du décret.

Les limites d’un sigle imposé par le haut

Les langues industrielles ne se décrètent pas toujours. AI s’est installé parce que des laboratoires, des produits et des utilisateurs l’ont répété pendant des années. SI peut s’installer dans les documents fédéraux américains sans jamais devenir le mot que tape un développeur. Si le public continue de chercher l’ancien sigle, les extensions qui le portent gardent leur prime. Le .si resterait alors une option défensive, exactement ce que Januitis décrit : disponible, abordable, seconde.

Il existe un scénario intermédiaire, plus probable qu’un remplacement total. Certains pitchs américains proches de la commande publique adopteront le vocabulaire du décret pour parler aux agences. Des startups qui vendent à ce segment afficheront SI dans leurs pages institutionnelles, tout en gardant AI dans leur documentation technique. Dans ce monde-là, le .si sert de variante institutionnelle, pas de domicile unique. C’est un usage étroit, mais cohérent.

Le scénario de bascule générale exigerait autre chose : des modèles, des médias, des écoles et des clients qui abandonnent l’ancien mot. Rien, dans les volumes de septembre, ne prouve cette bascule. Les volumes prouvent que des acheteurs de noms anticipent. L’anticipation n’est pas l’usage. Confondre les deux, c’est le biais classique des ruées de domaines.

Ce que les équipes marketing peuvent tester sans se brûler

Une campagne n’a pas besoin de migrer son domaine canonique pour apprendre. On peut envoyer une cohorte restreinte vers une page en .si, mesurer le taux de clic dans une signature, comparer la mémorisation à l’oral. Si les gens épellent « point s i » sans hésiter, le signe passe. S’ils demandent « c’est quel pays ? », le signe brouille. Ce test coûte moins qu’une refonte et évite de figer une identité sur une semaine de presse.

Le référencement, lui, ne se décrète pas non plus. Une extension nouvelle pour la marque part sans historique. Les redirections, les mentions, le temps, font le travail. Basculer le site principal vers un .si fraîchement acheté, au motif qu’un décret a changé un sigle, serait un transfert de risque inutile. Garder le canonique actuel et utiliser la nouvelle adresse comme alias est, dans presque tous les cas, le geste le plus sain.

Les recrutements offrent un autre miroir. Une offre d’emploi publiée sur une adresse inconnue peut sembler moins légitime. Les candidats vérifient le domaine. Un .si inexpliqué peut ralentir une candidature autant qu’il intrigue. Là encore, l’alias et la page claire battent la surprise. Les startups qui recrutent fort en ce moment n’ont pas besoin d’une friction supplémentaire à l’entrée du tunnel.

Une lecture froide des deux économies de noms

Anguilla a transformé une coïncidence alphabétique en rente, parce que le désir de l’industrie a rencontré un prix élevé et une politique d’extension assumée. La Slovénie reçoit un afflux sur une extension déjà bon marché, gérée comme un service de registre plus que comme un produit souverain premium. Les deux histoires se ressemblent dans les titres. Elles divergent dans la caisse, dans la durée et dans l’incitation à tenir le nom longtemps.

Pour une startup, cette divergence est une bonne nouvelle. Elle peut prendre son radical sans se ruiner, et elle n’est pas obligée de croire au conte de la seconde économie. Elle doit juste éviter de payer, dans deux ans, le prix d’une collection qu’elle n’utilise pas. Le bonus slovène, s’il se confirme au-delà de la semaine, sera d’abord un bonus de registre. Le bonus du fondateur, lui, se mesure à l’absence de mauvaise surprise le jour où un partenaire tape le nom.

On peut résumer l’arbitrage en une phrase de terrain. Si le nom de la société est libre, prenez-le, rangez-le, redirigez-le. Si vous commencez à collectionner des génériques en espérant la revente millionnaire, vous changez de métier. Genius PR et d’autres fondateurs assument ce second métier à la marge, parce qu’ils connaissent les noms. La plupart des équipes produit ne devraient pas les imiter au-delà du radical qui les désigne.

Scénarios pour les dix-huit prochains mois

Premier scénario : le vocabulaire SI reste cantonné aux textes fédéraux américains. Les enregistrements de .si retombent après la semaine d’émotion. Les noms tenus par des startups sérieuses deviennent de simples alias. Les portefeuilles spéculatifs laissent expirer une grande partie du stock. C’est le scénario le plus compatible avec ce que Wix disait déjà ne pas voir, et avec la prudence du registre.

Deuxième scénario : une niche institutionnelle adopte le sigle. Les sociétés qui vendent aux agences affichent SI dans leurs pages publiques américaines. La demande de .si se stabilise au-dessus du rythme d’avant septembre, sans jamais approcher la rente d’Anguilla. Les prix de revente montent sur quelques radicaux courts, stagnent ailleurs. C’est le scénario que décrit, en creux, l’idée d’une seconde option abordable.

Troisième scénario : médias, outils et clients basculent vraiment. Le .si devient un réflexe de pitch au même titre que le .ai. Les prix montent, les registrars qui ne le proposent pas encore l’ouvrent, la Slovénie encaisse un bonus plus durable. Même dans ce cas, Januitis a sans doute raison sur l’ordre de grandeur : une extension à 12 dollars ne recrée pas une économie insulaire bâtie sur un premium. Elle crée un marché de noms plus liquide, pas un second budget national.

Aucun de ces scénarios ne demande à une startup d’attendre pour son nom exact. Tous lui demandent de ne pas reconstruire son identité sur une hypothèse. La discipline est la même que pour une fonctionnalité : on livre petit, on mesure, on garde ce qui sert. Un domaine n’est pas une vision. C’est une clé. On ne change pas la serrure principale parce qu’une semaine a rendu une autre clé à la mode.

Ce que les chiffres ne disent pas encore

Les 11 000 et 13 000 enregistrements mesurent des paiements, pas des projets. Le taux de mise en ligne réelle, dans six mois, dira si la vague était une réservation ou un déploiement. Le taux de renouvellement, dans un an, dira si les acheteurs croyaient à leur geste. Le pourcentage de noms réellement liés à un produit, aujourd’hui autour de 3 % chez un hébergeur, est le meilleur avertissement : la majorité des paniers ne portent pas une startup, ils portent une option.

La géographie des acheteurs confirme le décalage. États-Unis et Inde en tête chez Hostinger : deux bassins de fondateurs et de micro-acheteurs habitués aux extensions exotiques, pas le bassin naturel du .si. Une startup européenne qui observe ces courbes ne doit pas en conclure que ses clients slovènes ont changé. Elle doit en conclure que des pairs lointains ont chassé un sigle. Ce n’est pas la même information commerciale.

Enfin, le silence relatif de certaines plateformes rappelle qu’un phénomène de presse n’est pas un phénomène d’infrastructure. Tant que de grands hébergeurs ne proposent pas l’extension, une partie du public ne peut pas participer. Si ces catalogues s’ouvrent plus tard, une seconde vague, plus lente, est possible. Les fondateurs qui ont déjà leur radical ne seront pas en retard. Ceux qui attendaient « de voir » découvriront peut-être que le nom exact est parti, et que seul un générique moyen reste.

Une méthode simple pour ne pas confondre signal et mode

Écrivez, sur une page interne, trois lignes. Le nom canonique actuel. Le nom défensif pris en .si, s’il existe. La date à laquelle l’équipe décidera de l’afficher ou non. Cette page vaut mieux qu’un thread. Elle force un propriétaire, un délai, un critère. Le critère peut être bête et sain : si, dans quatre conversations clients, personne ne comprend l’adresse, on garde l’alias et on n’en parle plus. Si des partenaires institutionnels la demandent, on l’ouvre davantage.

Rangez à part les achats spéculatifs, s’il y en a. Ils ne doivent pas figurer dans le dossier de marque ni dans le deck. Ils relèvent d’une caisse personnelle ou d’une ligne assumée comme pari. Mélanger les deux, c’est le meilleur moyen de raconter une histoire floue à un futur acquéreur. Les startups qui traversent les modes de noms sans dégât sont celles qui savent dire : ceci protège la société, ceci est un billet de loto, et nous ne confondons pas les enveloppes.

Le décret, la Slovénie, le souvenir d’Anguilla et le prix à deux chiffres forment un cocktail parfait pour une semaine bruyante. Le travail utile commence après le bruit. Un radical tenu, une redirection propre, un owner nommé, une revue à 90 jours. Le reste, les millions évoqués dans les messages, les places qui tokeniseraient peut-être, les courbes qui dépassent le .com chez un acteur et pas chez l’autre, appartient au folklore des noms. Il est passionnant. Il ne remplace pas un produit que quelqu’un paie.

La prochaine fois qu’un sigle changera de camp dans un texte officiel, le même réflexe reviendra. Les extensions encore libres seront fouillées, les groupes de fondateurs s’allumeront, un registre publiera un pourcentage spectaculaire. Celles et ceux qui auront déjà séparé l’assurance de la collection perdront une heure, pas un trimestre. C’est, au fond, toute la leçon de cette ruée vers le .si : le mot nouveau voyage vite, le nom de la société doit voyager plus prudemment, et le prix bas n’est une opportunité que si quelqu’un, dans l’équipe, reste responsable du trousseau.