Et si la prochaine conversation qui compte vraiment pour l’écosystème startup ne se tenait ni dans un hangar de la Bay Area ni dans une salle trop grande d’un palais des congrès, mais dans le West Village de New York, entre brownstones, pavés irréguliers et verres qui s’entrechoquent ? Le 10 septembre 2026, StrictlyVC revient dans la ville après deux années d’absence. L’affiche n’a rien d’un cocktail mondain de plus : Keith Rabois ouvre le bal, des fondateurs qui ont déjà vendu des entreprises à des géants prennent la suite, un dirigeant de club de football américain s’installe à la même table qu’un investisseur, et Insight Partners, rarement loquace, accepte de parler d’un monde où l’argent abonde mais où le discernement se raréfie. Ce soir-là n’est pas seulement un rendez-vous. C’est un instantané de ce que le capital-risque américain est en train de devenir quand l’intelligence artificielle bouscule les modèles, que le sport se finance comme une plateforme et que certains entrepreneurs choisissent, volontairement, de reconstruire ce que la tech a un peu trop vite abandonné.
Pourquoi Cette Soirée New-Yorkaise Compte Vraiment
Il y a des événements qui servent à collecter des cartes de visite. Il y en a d’autres qui servent à entendre, dans une pièce encore assez petite pour que le silence pèse, ce que les gens qui écrivent les chèques pensent vraiment. StrictlyVC, série du soir portée par TechCrunch, a toujours joué cette deuxième partition. Format court, densité élevée, conversations assises plutôt que keynotes interminables. Après une séquence de soirées réussies à San Francisco, Los Angeles et Athènes, le retour à New York a une saveur particulière. La ville n’est plus seulement la place financière qui observe la Silicon Valley de loin. Elle est redevenue un pôle où se croisent fonds, médias, sport business, politique locale et fondateurs qui refusent de vivre uniquement dans le nuage des valorisations californiennes.
Le choix du lieu n’est pas anodin. Les organisateurs insistent : il s’agit du vrai West Village, celui des façades de brique et des rues étroites, pas de ce quartier san-franciscain que certains surnomment déjà « Vest Village » à force d’y croiser des investisseurs en polaire technique. Derrière la blague, il y a une tension réelle. D’un côté, une culture venture qui a longtemps sacralisé le campus, le hoodie et la levée record. De l’autre, une ville qui rappelle que le capital, le pouvoir médiatique, les ligues sportives et les régulateurs tiennent encore une grande partie du destin économique américain. Reloger la conversation à Manhattan, c’est aussi admettre que le centre de gravité a bougé.
La date du jeudi 10 septembre tombe à un moment où le marché n’est plus dans l’euphorie facile des années précédentes, sans pour autant être figé. Les fonds les plus importants n’ont jamais eu autant d’argent à déployer. Les meilleurs dossiers n’ont jamais été aussi chers. Les récits autour de l’intelligence artificielle oscillent entre triomphe industriel et fatigue narrative. Dans ce climat, une soirée qui mélange un investisseur aussi tranché que Keith Rabois, un fonds new-yorkais historique comme Insight Partners, un club de Major League Soccer et deux fondateurs occupés à recoudre du tangible dans un monde saturé d’écrans a une cohérence rare. Elle raconte, en une seule soirée, plusieurs faces du même problème : que vaut encore une thèse d’investissement quand tout le monde court après les mêmes actifs ?
Le Format Boutique Comme Antidote Aux Grands-Messes
Les conférences géantes ont leur utilité. Elles mettent des milliers de personnes dans la même bulle, multiplient les stands, les selfies et les panels trop sages. Elles produisent aussi une langue commune, parfois trop lisse, où personne ne veut vraiment froisser personne. Le pari de StrictlyVC est inverse. On vient pour quelques conversations profondes, pour un verre, pour croiser Connie Loizos, Rebecca Bellan et d’autres plumes de TechCrunch, ainsi que des journalistes d’autres rédactions. On reste parce que la pièce n’est pas assez grande pour se cacher derrière un discours préparé.
Ce format boutique a une conséquence concrète pour les fondateurs présents dans la salle. Ils n’assistent pas à un spectacle. Ils écoutent des gens qui, le lendemain matin, peuvent encore écrire un chèque, refuser un tour, ou changer le récit public d’une société. Dans un marché où la communication est devenue un sport de combat, cette proximité a de la valeur. Elle force aussi les intervenants à quitter le registre du communiqué. On n’y vient pas pour répéter que « l’IA va tout changer ». On y vient pour dire où elle change vraiment les unités économiques, et où elle ne fait qu’habiller d’un vernis neuf des modèles déjà connus.
Une soirée utile n’est pas celle où l’on applaudit le plus fort. C’est celle où l’on ressort avec une phrase que l’on n’osait pas formuler avant d’entrer.
Esprit d’une conversation StrictlyVC
Collaborative Fund, le véhicule de Craig Shapiro, co-héberge la soirée. Ce n’est pas un détail protocolaire. Le fonds s’est construit une identité à l’intersection de la culture, de la consommation et des communautés. L’associer à une discussion sur le sport comme actif, puis à des fondateurs qui parlent d’artisanat et de jeu physique, crée un fil rouge. New York n’est pas convoquée comme décor. Elle est convoquée comme terrain : une ville où l’on vend encore des billets, des maillots, des objets, des récits d’appartenance, pas seulement des API.
Keith Rabois, Retour À L’Est Et Opinions Tranchées
La soirée s’ouvre avec Keith Rabois. L’homme n’a jamais cultivé le goût du demi-mot. Après des années ancrées dans l’écosystème de la Silicon Valley, il a récemment basculé vers la côte Est. Le déplacement géographique n’est pas un simple changement d’adresse. Il dit quelque chose d’un basculement plus large : une partie de l’élite du capital-risque commence à juger que le monopole culturel de la Bay Area n’est plus aussi productif qu’autrefois. Rabois, fidèle à lui-même, donne l’impression de vouloir bousculer le décor dès qu’il pose ses valises.
Son palmarès d’investisseur offre déjà matière à débat. Il a soutenu Ramp à plusieurs reprises, jusqu’à quatre tours selon le récit de la soirée, dans un secteur, celui de la dépense d’entreprise et des cartes financières, où l’efficacité opérationnelle n’est pas un slogan mais une obsession mesurable. Il a aussi multiplié les mises sur State Affairs, une société qui croise intelligence artificielle et journalisme local pour suivre l’actualité et les données de politique publique dans les cinquante États américains. Deux paris très différents, une même intuition : la valeur se cache souvent là où l’information circule mal, que ce soit dans les notes de frais d’une entreprise ou dans les couloirs d’une législature d’État.
Le public attend surtout qu’il parle d’une habitude qu’il juge malsaine : ces fondateurs qui lèvent plus d’argent qu’ils n’en ont besoin, simplement parce que le marché le permet. Le sujet n’est pas moral. Il est stratégique. Un bilan trop gonflé peut masquer l’absence de discipline, retarder les arbitrages douloureux et transformer une entreprise prometteuse en organisation trop lourde pour pivoter. Dans un cycle où certains tours ressemblent encore à des enchères, entendre un investisseur connu pour son franc-parler rappeler que le capital n’est pas gratuit a une utilité pédagogique. Le capital a un coût même quand il semble abondant. Ce coût se paie en dilution, en exigence de croissance, parfois en perte de lucidité.
Autre dossier inévitable : OpenAI. Khosla Ventures a écrit, dès 2019, un chèque précoce de cinquante millions de dollars, à une époque où l’organisation n’avait pas de modèle d’affaires limpide. Avec le recul, l’opération apparaît comme l’un des gestes les plus audacieux de la décennie. Mais 2026 n’est plus 2019. Le récit public autour d’OpenAI s’est complexifié. Des rivaux ont accéléré. Des questions de coûts, de gouvernance, de distribution et de différenciation technique occupent désormais la une. Rabois sera pressé de dire s’il croit à la thèse des vents contraires plus forts chez le leader que chez ses poursuivants, ou s’il considère que le marché confond bruit médiatique et bascule réelle du rapport de force.
- Un investisseur qui refuse le langage aseptisé des communiqués de fonds.
- Des positions répétées sur Ramp et sur la donnée politique locale.
- Un souvenir de 2019 : parier très tôt sur OpenAI sans business model évident.
- Une critique attendue des levées de fonds trop généreuses pour le stade réel de l’entreprise.
Ce qui rend la séquence intéressante, ce n’est pas seulement la célébrité du nom. C’est le décalage entre deux temporalités. D’un côté, le temps long de l’investisseur qui a vu plusieurs cycles, plusieurs bulles, plusieurs « fois où cette fois c’était différent ». De l’autre, le temps court des fondateurs qui doivent décider, ce trimestre, s’ils acceptent un tour trop gros, s’ils restent raisonnables, s’ils racontent une histoire d’intelligence artificielle parce qu’elle est vraie ou parce qu’elle est financée. Rabois sert de révélateur. On peut être en désaccord avec lui. On ne peut pas prétendre qu’il parle pour ne rien dire.
Quand Le Sport Devient Une Thèse D’Investissement
Après ce face-à-face inaugural, la soirée change de registre sans changer de gravité. Craig Shapiro s’assoit avec Jason Levien, directeur général de D.C. United. Le sujet paraît, de loin, plus léger : le sport comme investissement, le croisement entre clubs, supporters, commerce et communauté. De près, il est devenu l’un des dossiers les plus sérieux de la décennie pour une partie des family offices, des fonds opportunistes et même de certains véhicules tech. Un club n’est plus seulement une feuille de résultats et une pelouse. C’est une marque, une base de données vivante, un calendrier de contenus, un actif immobilier, parfois une plateforme médiatique.
Jason Levien connaît la mécanique de l’intérieur. Diriger un club de MLS à Washington, ce n’est pas seulement aligner onze joueurs le week-end. C’est vendre une appartenance dans une ville politique, gérer des infrastructures, négocier des droits, fidéliser des familles, inventer des produits dérivés qui ne soient pas de simples goodies. Collaborative Fund, de son côté, a longtemps regardé les dynamiques culturelles avant de les financer. Le dialogue entre les deux hommes promet d’éviter le lyrisme facile du « sport rassemble ». Il devrait plutôt interroger la manière dont une organisation sportive capte de la valeur sans détruire ce qui la rend désirable : le sentiment d’être d’un endroit, d’une couleur, d’une histoire.
Le sport professionnel américain a ceci de particulier qu’il industrialise la passion sans toujours l’avouer. Les ligues vendent de la rareté, des places, des abonnements, des récits héroïques. Les fonds y voient des cash-flows plus prévisibles que dans bien des startups early stage, avec un bonus de prestige. Mais l’équation se tend. Les valorisations de franchises ont flambé. Les attentes des supporters ont changé. Les plateformes numériques veulent une part du spectacle. L’intelligence artificielle s’invite dans le recrutement, la billetterie dynamique, la modération des communautés en ligne, la création de contenus. Une conversation « sport et business » en 2026 qui n’aborderait pas ces frictions serait décorative. Celle-ci, par sa composition, n’a pas vocation à l’être.
| Actif | Ce Qu’un Fonds Regarde | Ce Qu’un Club Doit Protéger |
| Franchise sportive | Droits, stade, croissance des revenus annexes | Identité locale et loyauté des supporters |
| Communauté de fans | Données, récurrence, potentiel e-commerce | Sentiment d’appartenance non transactionnel |
| Contenu et média | Audience, clips, partenariats de marque | Le rythme du jeu, pas seulement le flux |
| Outils d’IA | Efficacité commerciale et scouting | La part humaine de la décision sportive |
Il faut aussi parler d’argent sans pudeur excessive. Acheter ou piloter un club, c’est accepter des cycles longs, des contraintes réglementaires, des egos, des blessures, une météo médiatique parfois brutale. Ce n’est pas un logiciel que l’on met à jour le mardi soir. C’est précisément pour cela que certains investisseurs s’y précipitent : le sport résiste à la commoditisation pure. On peut copier une fonctionnalité. On copie beaucoup moins bien une légende urbaine, un chant de tribune, une rivalité de quartier. Shapiro et Levien sont bien placés pour dire si cette résistance est un avantage durable ou une illusion romantique que le marché finira par rationaliser.
Tristan Walker Et Le Pari D’Un Artisanat Réindustrialisé
Le troisième mouvement de la soirée pourrait sembler, à première lecture, en rupture avec les deux premiers. Il n’en est rien. Tristan Walker revient avec Heirloom Craft, une entreprise qui veut relocaliser un artisanat américain de haut niveau, former une nouvelle génération d’artisans et reconstruire les chaînes d’approvisionnement qui les rendent possibles. Walker n’est pas un inconnu du milieu. Il avait précédemment bâti Walker & Company Brands, maison derrière Bevel, avant une cession à Procter & Gamble en 2018. Autrement dit, il a déjà traversé le rêve startup jusqu’à l’intégration dans un conglomérat. Il choisit aujourd’hui un chemin plus rugueux, plus lent, plus physique.
Le timing n’est pas innocent. Pendant que l’intelligence artificielle promet d’automatiser le savoir, une partie du public et des dirigeants redécouvre la valeur de ce qui ne se génère pas en une seconde. Un objet bien fait, une compétence transmise, un atelier qui tient debout. Heirloom Craft ne se présente pas comme une nostalgie de carte postale. Le projet parle de formation, de supply chain, de souveraineté productive à petite échelle. Relocaliser n’est pas seulement un slogan politique. C’est un casse-tête d’approvisionnement, de recrutement, de prix, de distribution. Un fondateur qui a déjà réussi une sortie « classique » et qui revient sur ce terrain envoie un signal : le prestige de la tech ne suffit plus à donner du sens à toutes les vocations entrepreneuriales.
Il y a aussi une lecture plus froide, celle de l’investisseur. Si l’IA comprime le coût de production de certains biens immatériels, elle peut, par contraste, augmenter la prime accordée aux biens rares, signés, incarnés. Le luxe l’a compris depuis longtemps. L’Amérique industrielle, elle, a souvent sacrifié cet étage intermédiaire où l’excellence n’est ni le mass market ni le logo inatteignable. Walker s’installe précisément dans cette zone. Former des artisans, ce n’est pas seulement créer de l’emploi. C’est reconstituer un savoir qui, une fois perdu, se rachète très mal sur un marché mondial.
Dans une soirée dominée par le capital-risque, cette présence a une fonction presque pédagogique. Elle rappelle que toutes les entreprises dignes d’intérêt n’ont pas à ressembler à une plateforme. Certaines doivent acheter des machines, louer des ateliers, accepter des délais, gérer des stocks. Leur croissance n’explosera pas au même rythme qu’un modèle logiciel. Leur résilience, en revanche, peut s’écrire autrement. Le public new-yorkais, plus habitué que d’autres aux industries créatives et aux métiers de la matière, est un auditoire idéal pour cette thèse. Encore faut-il que la conversation ne bascule pas dans le folklore. Walker a l’expérience pour l’ancrer dans des choix d’entreprise concrets.
Brynn Putnam Et Le Jeu Comme Remède À L’Isolement
À ses côtés, Brynn Putnam arrive avec une autre histoire de seconde vie entrepreneuriale. Elle avait fondé Mirror, startup de fitness connecté, vendue à Lululemon pour cinq cents millions de dollars seulement trois ans après le lancement. Le récit aurait pu s’arrêter là, dans la catégorie des sorties éclair qui font rêver les promotions suivantes. Putnam a choisi de revenir avec Board, une société de jeux qui mêle plateau physique et outils de création assistés par intelligence artificielle. L’ambition déclarée n’est pas d’ajouter un écran de plus dans le salon. C’est, au contraire, de ramener des gens autour d’une table.
Le contraste avec Mirror est fertile. Le miroir connecté promettait une discipline individuelle, un coach dans la pièce, une optimisation du corps. Board parle de présence partagée, de règles, de rires, de friction sociale minimale mais réelle. Entre les deux, il y a eu une pandémie, une explosion des usages numériques, puis une fatigue. Beaucoup de produits tech ont gagné en puissance tout en perdant en chaleur. Putnam formule, à travers une entreprise, une critique douce de cet état des lieux. L’IA n’est pas rejetée. Elle est recadrée. Elle sert à créer, à varier, à inventer des parties. Elle ne remplace pas la personne assise en face.
On peut lire Board comme un produit. On peut aussi le lire comme un diagnostic. Si une fondatrice capable de vendre une société un demi-milliard de dollars estime que le prochain terrain de jeu se situe entre le carton, les pions et un moteur génératif, c’est que le marché du « plus d’écran, plus souvent » montre des signes de saturation culturelle. Les familles cherchent des rituels. Les amis cherchent des prétextes pour se voir sans agenda professionnel. Les marques cherchent des objets qui vivent hors du fil d’actualité. Un jeu de société n’a rien d’un actif de deep tech. Il peut pourtant devenir, s’il est bien conçu, une habitude plus tenace qu’une application ouverte trois jours puis oubliée.
La technologie la plus intéressante n’est pas toujours celle qui isole davantage. C’est parfois celle qui justifie de se retrouver dans la même pièce.
Lecture de la thèse portée par Board
Le duo Walker-Putnam fonctionne parce qu’il évite la caricature anti-tech. Ni l’un ni l’autre ne prétend que l’intelligence artificielle devrait disparaître. Tous deux observent qu’elle retire quelque chose en même temps qu’elle apporte. Compétences manuelles d’un côté, présence sociale de l’autre. Le rôle d’une soirée comme StrictlyVC est précisément de faire cohabiter cette nuance avec les discours plus agressifs du capital-risque. New York, ville du théâtre, des dîners trop longs et des rivalités de quartier, comprend instinctivement l’argument. La Valley, parfois, a besoin qu’on le lui rappelle.
Deven Parekh Et La Fin Des Frontières Entre Classes D’Actifs
La soirée se referme, du moins sur le papier des conversations officielles, avec Deven Parekh. Depuis plus de vingt-cinq ans, il co-dirige Insight Partners, l’une des puissances d’investissement les plus discrètes et les plus constantes de New York. Le fonds communique peu. Le fait qu’il accepte de « soulever un coin du rideau » n’est pas anodin. La question posée est devenue centrale pour toute l’industrie : comment se battre dans un univers où le capital lui-même ressemble à une commodité, alors même que les tickets les plus importants n’ont jamais promis des rattrapages aussi spectaculaires ?
Insight a grandi dans un monde où l’on pouvait encore distinguer assez nettement le capital-risque, le growth, le private equity software, parfois le crédit. Ces frontières se brouillent. Les plus grands véhicules sont devenus énormes. Ils peuvent suivre une société de l’amorçage intellectuel jusqu’à des tours tardifs qui ressemblent à du rachat déguisé. Ils peuvent croiser la route de fonds souverains, de mutual funds, de family offices hyper sophistiqués. Dans cette brume, le métier d’investisseur change de nature. Il ne s’agit plus seulement de « sourcer le bon dossier ». Il s’agit de rester pertinent quand l’argent, à lui seul, n’est plus un avantage distinctif.
Parekh sera attendu sur la méthode. Comment un fonds new-yorkais de cette envergure choisit-il encore ? Quel rôle joue la plateforme interne, le réseau opérationnel, la capacité à accompagner une entreprise au-delà du chèque ? Que devient la concurrence quand plusieurs acteurs peuvent aligner des centaines de millions sur la même thèse d’intelligence artificielle appliquée ? Les réponses, même partielles, ont une valeur pour les fondateurs de la salle. Elles disent s’il reste une place pour la relation, pour la spécialisation sectorielle, pour la patience, ou si le marché bascule définitivement vers une logique de puissance brute.
- Des fonds devenus si gros qu’ils brouillent les anciennes catégories.
- Un capital abondant qui n’offre plus, à lui seul, d’avantage compétitif.
- Des tickets massifs dont le potentiel de rendement reste, paradoxalement, immense.
- Une culture Insight historiquement plus discrète que théâtrale.
Il y a une ironie douce à faire parler Parekh à New York plutôt qu’à San Francisco. Insight n’a jamais eu besoin de jouer les figurants de Sand Hill Road pour exister. Son ancrage est celui d’une ville qui comprend les bilans, les multiples, les introductions en bourse, les consolidations. Dans un cycle saturé de récits technologiques, entendre un praticien du growth software rappeler que l’investissement reste un métier de prix, de rythme et de gouvernance peut calmer certaines fièvres. Cela peut aussi décevoir ceux qui viennent chercher une prophétie. Tant mieux. Les soirées utiles déçoivent parfois les attentes les plus naïves.
Ce Que L’Intelligence Artificielle Fait Au Récit Startup
On aurait pu croire, il y a trois ans, que l’IA allait uniformiser toutes les conversations d’événements. Chaque panel, chaque dîner, chaque fil d’actualité tournait autour des mêmes modèles, des mêmes laboratoires, des mêmes peurs. La programmation du 10 septembre montre autre chose. L’intelligence artificielle est partout, mais elle n’est plus seule en scène. Elle est un outil chez State Affairs, un souvenir de pari précoce chez OpenAI, un moteur de création chez Board, un concurrent symbolique de l’artisanat chez Heirloom Craft, un facteur de coût et de différenciation dans les arbitrages d’Insight. Cette dispersion est saine. Elle signifie que le marché commence à juger l’IA à l’usage, plus seulement à l’incantation.
Pour un fondateur, la leçon est rude et précieuse. Coller le mot « IA » sur une page d’accueil ne constitue plus une stratégie. Les investisseurs présents dans cette salle ont vu trop de decks identiques. Ils savent désormais demander où se trouve la donnée propriétaire, où se trouve le consentement, où se trouve la marge, où se trouve le risque réglementaire. Ils savent aussi que certaines entreprises n’ont pas besoin d’un modèle de fondation pour justifier leur existence. Un club de football, un atelier, un jeu de société peuvent intégrer de l’intelligence artificielle sans devenir des sociétés d’intelligence artificielle. Cette distinction, encore floue en 2023, devient une grille de lecture en 2026.
Il faut aussi parler des headwinds, ces vents contraires que le programme annonce autour d’OpenAI et de ses rivaux. Coûts d’inférence, guerre des talents, pression des gouvernements, fatigue des utilisateurs, course aux partenariats de distribution : le secteur a quitté l’âge de l’émerveillement. Cela ne signifie pas que la vague reflue. Cela signifie qu’elle se stratifie. Quelques acteurs tenteront de tout posséder. D’autres construiront des coins verticaux. D’autres encore, comme State Affairs, iront chercher de la valeur dans des corpus que les grands modèles généraux traitent mal : le local, le juridique, le poussiéreux, le fragmenté. Les soirées comme celle-ci servent à entendre quelle strate chaque interlocuteur juge encore mal tarifée.
New York Contre Le Mythe Californien
Le retour de StrictlyVC à New York après deux ans n’est pas qu’une question de calendrier. C’est un déplacement symbolique. San Francisco reste une machine à produire des récits d’échelle. Los Angeles mélange divertissement et capital. Athènes, dans la tournée récente, rappelait que l’Europe et la Méditerranée ne sont plus des notes de bas de page. New York, elle, impose une autre grammaire. Ici, le prestige se mesure aussi à la capacité de tenir une pièce, de convaincre un rédacteur, de comprendre un régulateur, de parler à un propriétaire de franchise, de dîner avec quelqu’un qui n’a jamais écrit une ligne de code et qui, pourtant, alloue des centaines de millions.
Keith Rabois quittant la Valley pour l’Est s’inscrit dans cette bascule. D’autres l’ont fait avant lui, d’autres le feront après. Ce qui change, c’est le ton. On ne présente plus New York comme un plan B climatique ou fiscal. On la présente comme un lieu où le réel — médias, politique, sport, luxe, finance — n’a jamais cessé d’exister à côté du logiciel. Pour des startups qui vendent à des entreprises, à des institutions, à des consommateurs urbains, cette densité relationnelle a un prix. Elle a aussi un rendement.
Le surnom moqueur de « Vest Village » collé à un morceau de San Francisco dit le reste. Une partie de la culture venture s’est tellement uniformisée qu’elle en est devenue parodique. Les mêmes vestes, les mêmes tics de langage, les mêmes valorisations défendues avec les mêmes analogie. Ramener une soirée dans un quartier qui n’a pas été conçu comme un campus d’investisseurs, c’est forcer un décalage sensoriel. On y marche. On s’y perd. On y entend autre chose que des pitchs. Ce n’est pas magique. C’est simplement moins hors-sol.
Ce Que Les Fondateurs Peuvent Emporter De Cette Affiche
Un article de présentation ne devrait pas se contenter de réciter une lineup. Il devrait extraire une méthode. Celle qui se dégage de cette soirée tient en quelques exigences, aucune n’étant originale, toutes étant trop souvent oubliées. Première exigence : savoir si l’on lève parce que l’entreprise en a besoin ou parce que l’environnement est complaisant. Rabois mettra le doigt sur cette plaie. Deuxième exigence : cesser de croire que seules les plateformes pures méritent le respect du capital. Walker et Putnam prouvent que l’on peut revenir vers la matière et le collectif après des sorties spectaculaires. Troisième exigence : comprendre que le sport, la communauté et le commerce ne sont plus des annexes. Ce sont des systèmes d’appartenance que les fonds apprennent à valoriser, parfois maladroitement.
Quatrième exigence, plus New Yorkaise : accepter que le silence d’un fonds n’est pas une absence de thèse. Insight Partners a longtemps laissé d’autres faire le spectacle. Dans un marché bruyant, cette retenue peut devenir un avantage. Les fondateurs qui choisissent leurs investisseurs comme on choisit un associé, et non comme on choisit un logo pour une annonce, devraient écouter attentivement Parekh. Cinquième exigence : traiter l’intelligence artificielle comme une contrainte de conception, pas comme une identité. Board l’utilise pour créer. State Affairs l’utilise pour surveiller le pouvoir local. OpenAI l’incarne à l’échelle planétaire. Trois usages, trois économies, trois risques.
Il reste une sixième leçon, moins technique, plus humaine. Les trajectoires de Walker et de Putnam rappellent qu’une sortie n’est pas une fin de phrase. On peut vendre à Procter & Gamble ou à Lululemon et revenir avec une obsession plus étroite, plus singulière, moins immédiatement scalable. Le capital-risque classique n’aime pas toujours ces retours. Le public, lui, en a besoin. Une écosystème qui ne célèbre que la première fusée finit par oublier comment on construit des maisons. New York, ville de secondes actes, de reconversions, de maisons de mode qui durent plus longtemps que des applications, est le bon théâtre pour le dire.
Autour Des Conversations, Le Vrai Travail Du Networking
Les organisateurs promettent boissons, petites pièces salées, conversations avant et après les fireside chats. On aurait tort de classer cela dans la rubrique décorative. Dans ce métier, une grande partie de l’information utile ne passe pas par le micro. Elle passe par une remarque glissée près du bar, par la façon dont un associé réagit au nom d’une société, par le temps qu’un fondateur met à répondre à une question simple. La présence de journalistes de TechCrunch et d’autres rédactions change encore la nature de la pièce. On n’y parle pas seulement entre pairs. On y parle sous le regard de gens dont le métier est de transformer une confidence en récit public, pour le meilleur et pour le plus délicat.
Collaborative Fund, en co-hôte, apporte son propre réseau. Un fonds n’invite pas seulement pour faire plaisir à une rédaction partenaire. Il invite pour placer sa grille de lecture au centre de la soirée. Ici, cette grille mélange culture, consommation, communautés. Elle entre en résonance avec D.C. United, avec Board, avec Heirloom Craft. Elle frotte davantage avec les thèses les plus pures de l’infrastructure IA. Cette friction est souhaitable. Une salle trop homogène produit des certitudes. Une salle un peu trop mixte produit des doutes féconds.
Pour les lecteurs qui ne seront pas dans le West Village ce soir-là, l’intérêt n’est pas de regretter le badge manquant. Il est de reconstituer, à partir de l’affiche, une carte mentale du moment. D’un côté, des fonds qui doivent justifier leur taille. De l’autre, des fondateurs qui refusent que la seule réponse à l’IA soit plus d’IA. Au milieu, le sport comme laboratoire d’appartenance marchande. Autour, une ville qui n’a jamais cru que le futur tenait tout entier dans un campus. Cette carte vaut plus qu’un compte rendu mondain.
Les Filiales Invisibles Du Programme : Ramp, State Affairs, Mirror, Bevel
Une bonne présentation d’événement ne s’arrête pas aux personnes sur scène. Elle regarde les sociétés qui les ont faits. Ramp incarne une génération de fintech d’entreprise obsédée par le contrôle des coûts à un moment où les directions financières, après des années de croissance facile, ont repris le pouvoir. Qu’un investisseur y revienne quatre fois dit deux choses : soit la conviction est exceptionnelle, soit l’entreprise a su transformer chaque tour en preuve, soit les deux. Dans tous les cas, Ramp sert d’étalon. On y voit ce que le marché récompense encore : de la distribution, de la récurrence, une promesse d’efficacité vérifiable.
State Affairs raconte une autre histoire, plus politique, plus fragmentée. Les États américains produisent une matière normative immense, souvent illisible, rarement consolidée. Croiser journalistes locaux et systèmes d’intelligence artificielle pour suivre cette matière, c’est parier que le pouvoir réel, aux États-Unis, ne se joue pas seulement à Washington. C’est aussi admettre que l’IA générale comprend mal le particulier. Une loi d’État, un amendement de dernière minute, un régulateur local : voilà le genre de détail qui fait gagner ou perdre des industries entières. Financer cela, c’est financer une infrastructure de lucidité.
De l’autre côté du spectre, Mirror et Bevel rappellent que le corps et le soin personnel ont déjà été d’immenses terrains de conquête pour la tech grand public. L’un a fini chez Lululemon, l’autre dans l’orbite de Procter & Gamble. Ces destinations ne sont pas interchangeables. L’une parle de marque sportive premium et de retail émotionnel. L’autre parle d’échelle industrielle et de linéaires. Putnam et Walker connaissent donc, de l’intérieur, ce qui se passe lorsqu’une startup rejoint une maison plus ancienne, plus lourde, plus exposée au consommateur de masse. Leurs nouveaux projets se comprennent mieux à cette lumière. Ils savent ce que l’on gagne à être racheté. Ils savent aussi ce que l’on y perd en agilité et en singularité.
OpenAI, enfin, plane au-dessus de la soirée comme une référence impossible à éviter. Le chèque de 2019 de Khosla Ventures est devenu un cas d’école : oser financer une organisation dont le modèle économique n’était pas encore écrit. En 2026, la question n’est plus « fallait-il le faire ». Elle est « que fait-on quand le pionnier n’est plus seulement admiré, mais scruté, comparé, parfois contesté ». Rabois n’aura pas besoin de beaucoup d’aide pour transformer cette question en échange vif. Le public non plus.
Une Soirée, Plusieurs Marchés, Une Même Anxiété
Si l’on devait réduire le 10 septembre à une émotion collective, ce ne serait ni l’enthousiasme ni le cynisme. Ce serait une anxiété productive. Anxiété de trop lever. Anxiété de trop ressembler aux autres. Anxiété de rater la vague ou, à l’inverse, de s’y noyer. Anxiété de voir le capital devenir banal pendant que les actifs exceptionnels deviennent inaccessibles. Chaque intervenant arrive avec une réponse partielle. Rabois oppose la discipline à la facilité. Shapiro et Levien opposent la communauté vivante aux multiples abstraits. Walker oppose le geste à l’automatisation. Putnam oppose la table au flux. Parekh oppose le métier d’investisseur à la simple puissance de feu.
Aucune de ces réponses n’épuise le sujet. C’est tant mieux. Les écosystèmes qui croient détenir une seule bonne manière de construire finissent par se copier jusqu’à l’absurde. Ceux qui acceptent plusieurs grammaires — logiciel, club sportif, atelier, jeu, fonds late stage — restent capables de surprise. New York, dans sa confusion élégante, a toujours préféré la seconde option. StrictlyVC a raison d’y revenir avec une affiche qui n’essaie pas d’aplatir ces différences.
Le lecteur français, ou francophone, y trouvera plus qu’un écho transatlantique. Nos propres débats sur la réindustrialisation, sur le financement des clubs, sur la place de l’IA dans la culture, sur la taille parfois démesurée de certains fonds, avancent souvent en décalé mais sur les mêmes lignes de faille. Voir comment l’Amérique les met en scène dans un salon du West Village n’est pas du voyeurisme. C’est une manière de comparer nos outils. Nous n’avons pas les mêmes ligues, ni les mêmes chèques de cinquante millions posés dès 2019 sur une organisation encore floue. Nous avons les mêmes questions de fond : que financer quand l’argent ne manque plus autant que le jugement ?
Après Le 10 Septembre, Ce Qu’Il Faudra Continuer De Suivre
Une soirée se termine. Les thèses, elles, restent. Il faudra regarder si Ramp continue d’être le cas d’école de la discipline financière en entreprise. Si State Affairs parvient à faire d’un corpus politique éclaté un produit durable, et pas seulement un argument de deck. Si Heirloom Craft trouve le point d’équilibre entre exigence artisanale et réalité économique. Si Board réussit à faire d’un plateau un geste culturel plutôt qu’une niche cadeau. Si Insight Partners articule clairement, au-delà de cette parenthèse médiatique, la façon dont un géant reste exigeant. Si Keith Rabois, désormais à l’Est, change seulement de décor ou aussi de cible.
Il faudra surtout observer le sport business. Les valorisations de franchises, les expériences de stades, la manière dont les communautés de supporters résistent à leur propre marchandisation, tout cela déborde largement D.C. United. Mais un dirigeant de club face à un investisseur culturel, dans une pièce où se trouvent aussi des fondateurs IA et des artisans, produit une conversation que l’on n’entend ni dans une assemblée générale de ligue ni dans un board exclusivement tech. C’est cette hybridité que StrictlyVC a le bon goût de protéger.
Quant à OpenAI et à la grande bataille des laboratoires, elle continuera d’occuper les unes. La soirée new-yorkaise n’y mettra pas un point final. Elle pourra, au mieux, rappeler qu’un pari de 2019 n’interdit pas une lecture lucide de 2026. Admirer un geste ancien et interroger un présent plus heurté, voilà une gymnastique que trop de commentaires refusent. Rabois, s’il reste fidèle à sa réputation, n’aura aucun mal à tenir les deux idées dans la même phrase.
Une Invitation À Lire Le Capital Autrement
On referme ce tour d’horizon comme on devrait quitter le West Village le 10 septembre : sans slogan, avec quelques contradictions encore ouvertes. Le capital-risque n’est pas mort. Il n’est pas non plus ce qu’il était quand une poignée de rues californiennes dictaient le tempo du monde. Il s’étire vers le sport, vers la matière, vers le jeu, vers la donnée politique locale, vers des fonds si vastes qu’ils ressemblent à autre chose que du venture. Il se parle désormais dans des salons plus petits, plus mixtes, plus urbains. Cette mutation peut produire du snobisme. Elle peut aussi produire de la clarté.
Si cette soirée tient sa promesse, elle n’offrira pas un manifeste unique. Elle offrira une succession de voix qui ne cherchent pas à s’accorder. Le fondateur qui lève trop. L’artisan qui relocalise. La créatrice qui remet des gens autour d’un plateau. Le dirigeant de club qui vend une appartenance. L’investisseur new-yorkais qui refuse de traiter l’argent comme un produit indifférencié. Entre eux, l’intelligence artificielle circule comme un courant, jamais comme une religion. C’est déjà beaucoup.
Le 10 septembre 2026, dans le vrai West Village, StrictlyVC ne réinventera pas l’industrie. Elle en dressera, le temps d’une soirée, un portrait plus juste que bien des sommets trop vastes. Il restera ensuite à chacun, fondateur, analogiste, lecteur, de décider quelle voix emporter. Celle de la discipline. Celle de la communauté. Celle du geste. Celle du jeu. Celle du métier d’investir quand tout le monde a du capital et que presque personne n’a d’avantage. New York, pour une nuit, remettra ces voix dans la même pièce. Le plus difficile commencera au moment de ressortir dans la rue, sous les brownstones, avec une idée moins confortable qu’en arrivant.