Comment une entreprise capable de faire croître son application de bureau de quinze millions d’abonnés en deux mois, de publier l’un des modèles les plus habiles du marché et d’avoir déjà déposé un dossier confidentiel auprès du régulateur américain, peut-elle voir partir plus d’une douzaine de dirigeants en quelques mois ? La question n’est pas rhétorique. Elle agite les couloirs de la Silicon Valley, les fonds qui ont misé des milliards, et tous ceux qui observent le labo frontier le plus médiatique de la planète. L’histoire d’OpenAI, depuis le début de l’année, ressemble moins à une victoire linéaire qu’à un roman d’entreprise où le produit avance plus vite que la maison qui l’abrite.
Quand le succès produit n’empêche plus la fuite des cadres
Depuis le changement d’année, le rythme des départs a cessé d’être anecdotique. On a vu s’éloigner le bras droit du directeur général, le directeur des opérations, un directeur des revenus, le directeur marketing, plusieurs responsables d’équipes, puis, plus récemment, le responsable des centres de données. Certains dossiers s’expliquent par la santé. D’autres correspondent à une volonté affichée de raboter les projets considérés comme trop coûteux pour se concentrer sur ce qui rapporte. Reste une sensation tenace : la maison n’arrive plus à retenir les personnes censées la faire grandir jusqu’à la cotation.
Cette tension n’est pas un détail de ressources humaines. Dans un secteur où le capital, le calcul et le talent se disputent au même rythme, chaque départ senior envoie un signal aux investisseurs, aux recruteurs rivaux et aux équipes restantes. On peut aimer le modèle, applaudir l’application, célébrer la file d’attente des entreprises clientes. On ne peut pas ignorer qu’une organisation qui se prépare à affronter la lumière des marchés publics a besoin d’une colonne vertébrale stable. Or cette colonne, aujourd’hui, se fissure à plusieurs étages.
Un laboratoire encore unique, déjà sous pression
OpenAI n’est plus seulement le laboratoire qui a popularisé les grands modèles de langage. C’est une machine commerciale, une infrastructure de calcul, une marque grand public et un dossier financier en construction. Son dernier modèle rendu public, présenté comme l’un des plus capables et des plus efficaces disponibles, sert de vitrine. L’application de bureau destinée au codage agentique et aux tâches professionnelles attire une vague d’abonnés que beaucoup d’éditeurs classiques envieraient. Sur le papier, le récit est celui d’une firme qui a trouvé son marché.
Sur le terrain, le récit se complique. Le laboratoire a déjà déposé, de manière confidentielle, les documents d’une future introduction. Cette étape, dans l’imaginaire des fondateurs, devrait consacrer des années de prise de risque. Dans la pratique, elle impose une discipline nouvelle : comptes plus lisibles, gouvernance moins improvisée, promesses tenables. Les marchés n’achètent pas seulement une aura. Ils achètent une trajectoire de marges, une maîtrise des coûts et une équipe capable de tenir un trimestre après l’autre.
C’est précisément là que le décalage apparaît. Le produit accélère. L’organisation, elle, se réordonne dans la douleur. On coupe ce que l’on juge périphérique. On recentre. On redistribue les lignes hiérarchiques. Et pendant ce temps, des noms qui figuraient sur l’organigramme officiel quittent la scène sans toujours laisser une explication publique satisfaisante. Le contraste est rude, presque théâtral.
La liste qui s’allonge et ce qu’elle révèle
Une douzaine de départs de haut niveau en moins d’une année, ce n’est plus un accident de calendrier. Quand le cercle rapproché du directeur général se délite, quand les fonctions financières, commerciales et marketing perdent leurs titulaires, le message interne change. Les équipes comprennent que le contrat moral a bougé. On n’est plus seulement là pour inventer. On est là pour faire rentrer de l’argent, vite, et pour alléger ce qui pèse.
Certains départs relèvent de circonstances personnelles. Il serait malhonnête de tout ramener à une crise de pouvoir. D’autres, en revanche, s’inscrivent dans une réorganisation voulue par Sam Altman afin d’abandonner des side projects jugés trop onéreux. Cette phrase, en apparence sage, mérite qu’on s’y arrête. Dans un laboratoire de recherche appliquée, la frontière entre projet latéral et pari stratégique est souvent floue. Ce qui paraît superflu un trimestre peut devenir l’avantage décisif le trimestre suivant. Trancher trop vite, c’est risquer de jeter avec l’eau du bain une capacité rare.
- Des départs liés à la santé ou à des choix de vie, qu’il faut distinguer d’un climat de crise.
- Des sorties provoquées par le recentrage sur les activités génératrices de revenus.
- Des réorganisations qui font descendre d’un cran des profils habitués à parler au sommet.
- Un effet d’entraînement classique : un premier nom connu facilite le suivant.
Le dernier épisode en date, le départ du responsable des centres de données après seulement une année environ, a particulièrement frappé les observateurs. Non pas parce que l’homme était une star médiatique, mais parce que l’avantage comparatif d’OpenAI, face à des rivaux comme Anthropic, tient encore largement à sa capacité à sécuriser, construire et faire tourner du calcul. Perdre la tête de cette fonction au moment où l’infrastructure devient l’arme principale, ce n’est pas un détail de planning.
Le calcul, nerf de la guerre, et un départ qui claque
Dans la course aux modèles, le talent compte. Les données comptent. La marque compte. Mais sans grappes de puces, sans salles froides, sans contrats d’énergie et sans calendrier de livraison, le reste s’évapore. OpenAI l’a compris plus tôt que beaucoup. Son avance, souvent décrite comme technologique, est aussi une avance d’approvisionnement. C’est pourquoi le départ de Chris Malone, arrivé au printemps 2025 et reparti en août 2026, a fait l’effet d’une fausse note dans une partition que l’on voulait triomphale.
La société a indiqué que le mouvement suivait une réorganisation de l’équipe infrastructure, désormais placée sous l’autorité d’un vice-président, Sachin Katti. Auparavant, Malone reportait directement au président, Greg Brockman. Le changement de rattachement n’est pas cosmétique. Dans une entreprise de cette taille, perdre l’accès immédiat au sommet, c’est perdre une partie du levier. Qu’un cadre senior choisisse alors de partir n’a rien d’incompréhensible. Cela reste, néanmoins, un signal : la carte du pouvoir interne a été redessinée, et certains n’y trouvent plus leur place.
Il n’est pas surprenant qu’un dirigeant quitte une entreprise s’il se retrouve soudain plusieurs échelons plus bas dans l’échelle.
Lecture interne rapportée par la presse spécialisée
On peut discuter le style. On ne peut pas discuter la physique organisationnelle. Les profils qui acceptent de rejoindre un laboratoire en pleine mutation le font souvent pour l’amplitude de la mission et la proximité avec ceux qui décident. Quand cette proximité disparaît, le contrat implicite se rompt. Ajoutez à cela la fatigue d’une année jugée mauvaise par le directeur général lui-même, et vous obtenez un cocktail classique de départs, même au sommet d’une marque admirée.
Le retour d’influence de Greg Brockman
Le laboratoire a refusé de commenter largement les mouvements internes. Pourtant, le dessin d’ensemble paraît assez net : Greg Brockman reprend de la hauteur. Cofondateur et président, il avait été au cœur de la construction des premières infrastructures. En 2019, lorsque Sam Altman est devenu directeur général, une grande partie des responsabilités managériales lui avait échappé. Depuis, son rôle a oscillé entre apport technique décisif et présence parfois déstabilisante.
Le livre de Karen Hao, Empire of AI, dresse un portrait nuancé. Les contributions de Brockman à des projets comme GPT-4 sont présentées comme indéniables. En même temps, l’ouvrage évoque des rivalités internes qui ont nourri la crise de 2023, ce moment où le conseil d’administration a brièvement écarté Altman. Brockman a ensuite pris un sabbatique en 2024 avant de revenir. Aujourd’hui, les équipes infrastructure et produit lui reportent. Un responsable des offres interface et applications a même résumé la situation d’une formule qui mérite d’être citée telle quelle, tant elle dit le climat.
J’aime dire que tout le monde reporte à Greg, au bout du compte.
Thibault Sottiaux, responsable des offres API et applications
Cette phrase n’est pas une attaque. C’est un thermomètre. Elle décrit une entreprise où le président redevient le nœud de circulation. Pour certains, c’est une bonne nouvelle : un bâtisseur historique, passé par Stripe, habitué à penser le go-to-market, reprend la main au moment où il faut vendre mieux et dépenser moins. Pour d’autres, c’est le retour d’une figure associée à des tensions anciennes, au risque de rouvrir des plaies que l’on croyait cicatrisées.
La vérité se situe probablement entre les deux. Une organisation de cette intensité a besoin d’un centre de gravité. Altman incarne la vision publique, la collecte de capitaux, la narration. Brockman incarne davantage la fabrique, l’architecture, le rythme des livraisons. Quand les deux pôles s’alignent, la maison avance. Quand ils se contestent le terrain, les cadres intermédiaires deviennent des variables d’ajustement. On le voit, aujourd’hui, dans la statistique brute des départs.
L’ombre de l’introduction en bourse sur chaque décision
En juin, OpenAI a indiqué avoir déposé confidentiellement ses documents auprès de la SEC. Pour un laboratoire affamé de capital, l’accès aux marchés publics est une promesse d’oxygène. Il est aussi un révélateur. Il faudra montrer les comptes à peu près au même moment qu’un rival, Anthropic, qui prépare lui aussi son entrée. Or le contraste financier rapporté par la place est cruel : l’un serait déjà rentable, l’autre verrait ses pertes augmenter en même temps que son chiffre d’affaires.
Ce n’est pas nécessairement une condamnation. Beaucoup de plateformes ont perdu de l’argent en grandissant. Le problème n’est pas la perte en soi. C’est le calendrier. Une introduction trop tôt, avec des pertes qui s’élargissent, expose à une lecture brutale des analystes. Une introduction trop tard, après un dépôt confidentiel, donne l’impression d’un recul. Le délai moyen, pour une société qui dépose de manière confidentielle, tourne autour de cinq mois avant la cotation. SpaceX, souvent citée comme référence de maîtrise du calendrier, a fait encore plus court. OpenAI, elle, n’est plus attendue avant 2027.
Ce décalage nourrit une hypothèse simple, que les propos publics d’Altman sur une année difficile viennent renforcer : le laboratoire se serait avancé trop vite sur le dossier boursier, puis aurait dû reprendre l’organisation pour faire plus de revenus et moins de poids mort. On recentre. On coupe. On replace les hommes. On prépare un récit plus vendable. En attendant, les cadres qui avaient été recrutés pour une autre saison — celle de l’expansion tous azimuts — se retrouvent dans une saison d’austérité sélective.
| Signal | Lecture interne | Effet externe |
| Dépôt confidentiel puis report | Besoin de soigner les comptes | Doute sur le timing |
| Pertes qui croissent avec les revenus | Course au calcul très chère | Comparaison défavorable avec un rival rentable |
| Départs de cadres commerciaux | Recentrage du modèle | Question sur la capacité à scaler |
| Réorganisation infrastructure | Brockman reprend la main | Inquiétude sur la continuité des projets data centers |
Le cycle classique des startups, rejoué en version géante
Il existe un schéma connu dans la tech. Des fondateurs brillants inventent le produit. On fait ensuite entrer des dirigeants expérimentés pour industrialiser, vendre, préparer la place publique. OpenAI a joué une partie de cette partition en accueillant des profils venus d’autres empires numériques, comme Fidji Simo ou Kevin Weil. Ces arrivées disaient : la maison se professionnalise. Leur départ, ou celui de figures du même registre, dit autre chose : la professionnalisation n’a pas encore trouvé son équilibre avec la culture d’origine.
On revoit aujourd’hui le mouvement inverse, ou du moins un mouvement de balancier. L’influence de Brockman grandit. Avant OpenAI, on le connaissait surtout pour avoir aidé à bâtir l’appareil de Stripe et, en interne, pour avoir défendu les efforts de mise sur le marché. Autrement dit, ce n’est pas un chercheur isolé du réel commercial. C’est un profil hybride, capable de parler à la fois aux ingénieurs et aux équipes qui facturent. Dans le vide laissé par tant de départs, ce profil devient précieux.
Encore faut-il que l’hybridation tienne. Une entreprise qui se prépare à la cote a besoin de process, de prévisions, de responsables capables de signer des engagements trimestriels. Une entreprise qui veut rester frontier a besoin de liberté, d’expériences coûteuses, de décisions prises à l’intuition. Réconcilier les deux n’est pas une formule magique. C’est un métier quotidien, souvent ingrat, qui use les meilleurs. D’où, peut-être, la cadence actuelle des valises près de l’ascenseur.
Ce que les départs disent aux autres laboratoires
Anthropic, Google, les équipes internes des grands cloud, les jeunes pousses bien financées : tous regardent OpenAI comme un baromètre. Si le leader historique du récit grand public peine à retenir ses cadres, le marché du talent se réouvre. Les compensations explosent déjà. Les clauses de non-sollicitation se multiplient. Les histoires de laboratoires qui se vident la nuit circulent comme des légendes urbaines, parfois exagérées, parfois trop réelles.
Pour un fondateur plus petit, la leçon n’est pas de copier la structure d’OpenAI. Elle est de comprendre qu’un produit admiré ne protège pas d’une crise de gouvernance. On peut avoir le modèle le plus cité, l’application qui grandit le plus vite, et malgré tout perdre le fil de l’équipe dirigeante. La célébrité accélère tout : les embauches, les conflits, les départs, les rumeurs. Elle n’ajoute pas automatiquement de la sagesse organisationnelle.
- Stabiliser le reporting avant d’annoncer une étape publique.
- Ne pas faire descendre d’un cran un profil clé sans plan de rétention.
- Séparer clairement ce qui est expérimental de ce qui doit devenir une ligne de revenus.
- Assumer devant les équipes qu’une année de recentrage n’est pas un échec, mais un changement de saison.
Ces principes paraissent banals. Ils le sont, jusqu’au jour où l’on gère des dizaines de milliards d’engagements de calcul, des milliers de salariés et une marque que le monde entier commente. À cette échelle, la banalité bien exécutée devient un avantage compétitif. L’inverse aussi : une banalité mal exécutée devient un feuilleton.
Sam Altman, l’année difficile et le récit à reconstruire
Le directeur général a lui-même parlé d’une mauvaise période sur douze mois. Rare aveu, dans un écosystème où l’on préfère habiller chaque contretemps en apprentissage. Cet aveu colle avec le reste : réorganisation, coupe dans les projets annexes, calendrier boursier allongé, organigramme chahuté. Il dessine un dirigeant qui sait que le récit public doit changer. On ne peut plus vendre seulement l’émerveillement. Il faut vendre la maîtrise.
Maîtriser, pour OpenAI, ne signifie pas seulement publier un modèle plus habile. Cela signifie tenir une promesse de coût par requête, une disponibilité d’agents, une politique de sécurité crédible, une relation saine avec les régulateurs, et une équipe dirigeante qui ne se renouvelle pas tous les trimestres. Le public peut pardonner une hallucination de modèle. Les marchés pardonneront moins une hallucination d’organisation.
Il faut aussi rappeler ce que l’homme a déjà traversé. L’éviction brève de 2023, le retour, la bascule vers une société plus classique, les alliances industrielles, la pression politique. Peu de dirigeants technologiques ont enchaîné autant de chapitres en si peu d’années. Cette densité explique une partie de l’usure autour de lui. Elle n’excuse pas tout. Un leader qui concentre trop le récit finit par devenir le seul point de défaillance visible. D’où l’intérêt, paradoxal, du retour en force de Brockman : mieux vaut deux centres que un seul, à condition qu’ils ne se neutralisent pas.
La rentabilité comme nouveau juge de paix
Pendant des années, le critère dominant a été la capacité brute. Qui avait le meilleur modèle ? Qui attirait le plus d’attention ? Qui signait le plus gros contrat de puces ? Ces questions restent vitales. Elles ne suffisent plus. Le juge de paix se déplace vers l’unité économique : que reste-t-il une fois payés les clusters, les salaires, les contentieux, les rabais commerciaux, les équipes de confiance et de sûreté ?
Si les informations de place sont justes, OpenAI grandit en chiffre d’affaires et en pertes. Ce profil n’est pas rare au début d’une industrie lourde. Il devient dangereux quand un rival, plus concentré, affiche déjà un résultat positif. Les investisseurs n’ont pas besoin d’être cruels pour faire la comparaison. Ils la feront parce que c’est leur métier. Chaque départ de directeur des revenus ou des opérations alimente alors une lecture simple : l’exécution commerciale n’est pas encore un réflexe stable.
D’où l’urgence de «border les voiles», pour reprendre l’image maritime souvent utilisée. Moins de projets éparpillés. Plus de lignes qui facturent. Moins de couches hiérarchiques floues. Plus de responsables clairement propriétaires d’un compte de résultat. Ce n’est pas romantique. C’est le langage d’une entreprise qui veut tenir un prospectus.
Ce que le public confond encore avec une crise existentielle
Il serait excessif de conclure qu’OpenAI s’effondre. Le laboratoire continue de livrer. Sa base d’utilisateurs professionnels s’élargit. Sa marque reste l’une des plus fortes du secteur. Un exode de cadres n’équivaut pas à un exode de chercheurs de premier plan, même si les deux phénomènes peuvent se croiser. Distinguer les strates évite le sensationnalisme.
Ce que l’on observe ressemble davantage à une crise de passage. Passage d’un laboratoire quasi mythologique à une entreprise industrielle. Passage d’une gouvernance improvisée à une gouvernance de société bientôt publique. Passage d’une époque où l’on recrutait des stars pour occuper le terrain à une époque où l’on a besoin de gestionnaires capables de dire non. Ces passages font des dégâts humains. Ils ne signifient pas que le produit est mort.
Encore une fois, le risque n’est pas le départ isolé. Le risque est la perte de mémoire. Chaque cadre qui s’en va emporte des arbitrages, des relations avec des fournisseurs, des dossiers à moitié négociés, une intuition du terrain. On peut remplacer un titre sur un organigramme en quelques semaines. On ne remplace pas aussi vite une carte mentale du système. À l’échelle des data centers, cette carte mentale vaut des mois de calendrier. Parfois davantage.
Le pouvoir, les rivalités et la mémoire de 2023
Impossible de lire 2026 sans garder 2023 en fond de décor. Cette année-là, le conseil a tenté d’écarter Altman. Le choc a révélé des lignes de fracture : sécurité contre accélération, recherche contre produit, conseil contre direction. Brockman a été cité comme un acteur de ces tensions, non comme unique responsable, mais comme catalyseur possible de camps. Un sabbatique plus tard, le voici de nouveau au centre.
Les entreprises ont de la mémoire, même quand elles prétendent n’en avoir plus. Les salariés qui ont vécu le «blip» n’ont pas tout oublié. Les investisseurs non plus. Chaque mouvement actuel est donc interprété à la lumière de cet épisode. Est-ce une reprise en main saine ? Est-ce le retour d’un style qui avait déjà mis le feu aux poudres ? Personne, à l’extérieur, ne peut trancher avec certitude. On peut seulement noter que le laboratoire n’a jamais vraiment refermé le chapitre. Il l’a recouvert d’autres actualités.
Une organisation mature apprend de ses crises. Elle formalise les rôles. Elle évite que deux fondateurs se disputent le même territoire sans règle du jeu. Elle protège les équipes de l’effet de souffle des ego. Si OpenAI réussit ce travail, les départs de 2026 seront relus plus tard comme une transition nécessaire. S’il échoue, ils seront relus comme le premier acte d’une instabilité chronique.
Le talent, cette matière première plus rare que les puces
On parle beaucoup des GPU, des contrats d’électricité, des campus de serveurs. On parle moins du marché des dirigeants capables de faire tenir une telle machine. Ces profils ne sont pas nombreux. Ils ont le choix. Ils peuvent rejoindre un rival, monter leur fonds, lancer un laboratoire plus petit, ou simplement souffler. Leur fidélité n’est pas un dû. Elle se gagne par la clarté du mandat et par le respect du périmètre promis à l’embauche.
Quand une réorganisation déplace ce périmètre sans cérémonie, le marché extérieur devient immédiatement plus séduisant. Les chasseurs n’ont même plus besoin d’insister. Un message discret suffit. Dans un secteur où chacun connaît chacun, la nouvelle d’un siège qui se libère circule plus vite qu’un communiqué. C’est ainsi que les exodes s’auto-alimentent, même lorsque la direction estime avoir «seulement» rangé l’organigramme.
OpenAI peut encore inverser la dynamique. Cela suppose d’arrêter de traiter chaque départ comme un non-événement, de raconter en interne une architecture de pouvoir lisible, et de montrer que les nouveaux rattachements ne sont pas des rétrogradations déguisées. Les mots comptent autant que les titres. Les gens de ce niveau lisent entre les lignes avec une précision d’analyste.
Ce que les fondateurs français et européens devraient retenir
Loin de San Francisco, l’affaire peut sembler un feuilleton de géants. Elle concerne pourtant toute startup qui rêve de passer de l’exploit technique à l’entreprise durable. Le premier réflexe, souvent, consiste à recruter trop vite des profils «corporate» pour rassurer un conseil. Le deuxième consiste à les écarter dès que le fondateur reprend goût au contrôle. Entre les deux, les équipes trinquent.
Mieux vaut définir, dès la série A ou B, ce que l’on attend réellement d’un directeur des opérations ou d’un directeur commercial. S’agit-il d’un partenaire de direction ou d’un exécutant prestigieux ? La confusion sur ce point détruit plus de duos que les désaccords de stratégie. OpenAI, avec des moyens incomparables, n’échappe pas à cette confusion. C’est précisément ce qui rend le cas pédagogique.
- Écrire noir sur blanc le mandat d’un cadre avant de le faire signer.
- Prévenir qu’une introduction en bourse changera le rythme, pas seulement la liquidité.
- Éviter de multiplier les projets annexes si l’on n’a pas la trésorerie pour les porter deux ans.
- Traiter l’infrastructure comme un produit, pas comme une fonction support invisible.
Ces règles n’empêcheront pas tous les départs. Elles réduiront les départs évitables, ceux qui naissent d’un malentendu sur le pouvoir réel. Dans une filière où chaque mois compte, éviter l’évitable est déjà une stratégie.
Une maison qui doit choisir son récit
Deux récits circulent. Le premier : OpenAI a trop promis, trop dépensé, trop embauché, et reprend aujourd’hui son souffle avant d’affronter la Bourse. Le second : les fondateurs reprennent le contrôle après avoir testé une couche de dirigeants externes, et cette reprise est le vrai début de l’industrialisation. Les deux récits peuvent être vrais en même temps. C’est même le plus probable.
Ce qui manque encore, c’est un récit unique, tenu, répété, incarné par les mêmes visages pendant plus de deux trimestres. Les marchés, les clients entreprises et les salariés ont besoin de cette continuité narrative. Pas d’une légende fondatrice. D’une histoire opérationnelle : voici ce que nous vendons, voici ce que nous arrêtons, voici qui décide, voici comment nous mesurons le progrès. Sans cela, chaque départ redevient un chapitre de polar.
Brockman, dit-on, arrive au bon moment pour combler le vide. Peut-être. Encore faut-il que son retour ne soit pas seulement un recentrage de pouvoir, mais un recentrage de méthode. La méthode, dans une entreprise de cette taille, se voit aux comités qui tiennent, aux calendriers qui ne glissent plus, aux fournisseurs qui livrent, aux équipes qui cessent de deviner qui a le dernier mot.
Et maintenant ?
Les prochaines semaines diront si l’exode ralentit ou s’il s’agit d’une nouvelle normale. Un laboratoire peut survivre à une salve de départs. Il survit plus difficilement à l’idée que partir est devenu le geste rationnel. Pour inverser cette idée, OpenAI n’a pas besoin d’un énième modèle plus éloquent. Il a besoin de quelques nominations stables, d’un calendrier d’introduction crédible, et d’une preuve que le calcul, son vrai trésor, reste piloté par des gens qui resteront assez longtemps pour voir les salles s’allumer.
Les observateurs, de leur côté, devraient résister à deux tentations. La première : transformer chaque rumeur en certitude de déclin. La seconde : croire que le succès d’un produit absout le désordre d’une maison. Entre les deux, il reste le travail ingrat du réel. C’est là, et nulle part ailleurs, que se jouera la suite. Le laboratoire original de la frontière a déjà inventé une partie du futur. Il lui reste à inventer une manière d’y habiter sans perdre, à chaque saison, ceux qui tenaient les clés.
En attendant, la question posée au départ n’a pas disparu. Elle s’est seulement précisée. On n’explique pas l’exode par une seule cause. On l’explique par un nœud : ambition boursière, comptes encore douloureux, rivalités anciennes, réorganisation brutale de l’infrastructure, et besoin soudain de faire de l’argent plutôt que de l’épopée. Dénouer ce nœud prendra plus de temps qu’un communiqué. C’est tout l’intérêt, et toute la difficulté, du moment que traverse OpenAI.