Imaginez une source d’énergie capable d’alimenter des villes entières pendant des décennies sans émettre de carbone, sans déchets radioactifs à très longue durée de vie, et en s’appuyant sur le même principe qui fait briller le Soleil. Longtemps reléguée au rang de promesse lointaine, la fusion nucléaire attire désormais des milliards de dollars. Des startups privées multiplient les levées de fonds records et avancent à un rythme que peu auraient osé imaginer il y a seulement cinq ans.
Pourquoi la fusion attire autant de capitaux aujourd’hui
Trois avancées technologiques ont changé la donne. Les puces informatiques plus puissantes, l’intelligence artificielle capable de simuler des plasmas complexes, et les aimants supraconducteurs à haute température ont permis de concevoir des réacteurs plus compacts et plus efficaces. En décembre 2022, un laboratoire américain a franchi le seuil du gain scientifique net : plus d’énergie produite que celle délivrée au combustible. Même si le gain commercial reste encore à prouver, ce résultat a convaincu de nombreux investisseurs que la science de base est solide.
Résultat : une vague de financement sans précédent. Certaines entreprises ont levé plus d’un milliard de dollars en une seule opération. Voici un tour d’horizon des acteurs qui ont déjà dépassé la barre des 100 millions de dollars de capitaux privés engagés.
Commonwealth Fusion Systems : le leader incontesté
Basée dans le Massachusetts, Commonwealth Fusion Systems concentre à elle seule environ un tiers de tout le capital privé investi dans le secteur. Son dernier tour de table, clos en juillet, a apporté un milliard de dollars supplémentaires, portant le total levé à près de 3,94 milliards. L’entreprise construit actuellement Sparc, un démonstrateur conçu pour atteindre le seuil de gain scientifique net autour de 2027.
Le réacteur repose sur un design de tokamak, une chambre en forme de beignet enveloppée de bandes de supraconducteurs à haute température. Ces aimants, développés en collaboration avec le MIT, génèrent un champ magnétique intense capable de confiner et de compresser le plasma. La chaleur produite sera convertie en vapeur pour entraîner une turbine. Plus tard dans la décennie, la société prévoit de démarrer Arc, une centrale commerciale de 400 mégawatts près de Richmond, en Virginie. Google a déjà accepté d’acheter la moitié de sa production.
Parmi les investisseurs figurent Breakthrough Energy Ventures, The Engine et Bill Gates en personne. L’ambition est claire : prouver que la fusion peut devenir une source d’électricité compétitive sur le marché.
Helion : la course contre la montre
Si Commonwealth mise sur le long terme, Helion, installée à Everett dans l’État de Washington, vise 2028 pour produire de l’électricité commercialement. Son premier client n’est autre que Microsoft. Le réacteur utilise une configuration à champ inversé. Deux plasmas en forme de beignet sont accélérés l’un vers l’autre à plus d’un million de kilomètres-heure. Leur collision, amplifiée par des aimants supplémentaires, déclenche la fusion. L’énergie est récupérée directement sous forme de courant électrique dans les bobines du système.
Helion a levé 465 millions de dollars en juin lors d’une série G qui valorise la société à 15,5 milliards. Au total, l’entreprise a attiré 3,2 milliards de dollars de capital engagé. Parmi les backers : Sam Altman, SoftBank Vision Fund 2, Reid Hoffman, KKR, BlackRock et Peter Thiel. L’approche originale et le calendrier agressif en font l’un des dossiers les plus suivis du secteur.
TAE Technologies : l’ancien qui se réinvente
Fondée en 1998 sous le nom de Tri Alpha Energy, TAE Technologies reste l’une des plus anciennes startups de fusion encore en activité. Issue de l’Université de Californie à Irvine, elle utilise également une configuration à champ inversé, mais y ajoute un bombardement de faisceaux de particules pour maintenir le plasma dans une forme de cigare plus stable. Cette stabilité prolongée permet d’extraire davantage de chaleur.
En décembre 2025, TAE a annoncé une fusion avec Trump Media & Technology Group, valorisant l’entité combinée à 6 milliards de dollars. Avant cette opération, la société avait déjà levé 1,65 milliard. Google, Chevron et New Enterprise figurent parmi ses soutiens historiques. L’opération boursière pourrait accélérer le financement des prochaines étapes.
Pacific Fusion : un milliard dès le départ
Peu d’entreprises démarrent avec un tour de table aussi massif. Pacific Fusion a annoncé une série A supérieure à un milliard de dollars, versée par tranches selon des jalons techniques. L’approche repose sur le confinement inertiel, mais sans lasers : 156 générateurs Marx synchronisés doivent délivrer 2 térawatts pendant 100 nanosecondes et concentrer l’énergie sur une cible unique.
Dirigée par Eric Lander, ancien responsable du projet Génome humain, et Will Regan comme scientifique en chef, la société mise sur une précision extrême dans le timing des impulsions. Le modèle de financement par étapes rappelle celui des biotechs et limite le risque pour les investisseurs.
Proxima Fusion : le pari des stellarators
Alors que la majorité des capitaux se dirigent vers les tokamaks ou le confinement inertiel, Proxima Fusion choisit les stellarators. Ces machines tordent le plasma de façon plus naturelle, ce qui devrait améliorer la stabilité à long terme. Située près de l’expérience Wendelstein 7-X en Allemagne, l’entreprise a levé plus de 682 millions de dollars. Sa dernière valorisation atteint 2,7 milliards.
Les investisseurs comprennent Google, RWE, Balderton Capital et Cherry Ventures. Le plan prévoit un démonstrateur à énergie nette, Alpha, au début des années 2030, suivi d’une centrale commerciale baptisée Stellaris plus tard dans la décennie.
Shine Technologies : générer des revenus avant l’électricité
Shine Technologies adopte une stratégie différente. Au lieu d’attendre la commercialisation de l’électricité de fusion, l’entreprise vend déjà des services de tests neutroniques et des isotopes médicaux. Elle développe également des solutions de recyclage de déchets radioactifs. Le total levé s’élève à un milliard de dollars selon les données disponibles.
Le dernier tour de 240 millions de dollars a été mené par NantWorks, avec la participation de Deerfield Management, Fidelity et Sumitomo. Cette approche progressive permet de générer du cash-flow tout en accumulant l’expertise nécessaire pour un futur réacteur.
Inertia Enterprises : l’héritage du National Ignition Facility
Annie Kritcher, scientifique principale de l’expérience qui a franchi le gain net au National Ignition Facility, fait partie de l’équipe fondatrice d’Inertia Enterprises. Rejointe par Mike Dunne de Stanford et Jeff Lawson, co-fondateur de Twilio, la startup a signé trois accords pour commercialiser les technologies du NIF. Elle a émergé de la discrétion avec 450 millions de dollars en série A, menés par Bessemer Venture Partners.
Le design reprend le confinement inertiel par lasers, avec l’objectif de transformer une prouesse de laboratoire en machine industrielle capable de fonctionner en continu.
General Fusion : la résilience après la tempête
Fondée en 2002 au Canada, General Fusion a déjà levé plus de 442 millions de dollars. Son concept de fusion à cible magnétisée utilise une paroi de métal liquide compressée par des pistons pour déclencher la réaction. Jeff Bezos figure parmi les investisseurs historiques.
En 2025, l’entreprise a traversé une période critique, avec des licenciements et un appel public aux investisseurs. Des financements d’urgence et une introduction en bourse via reverse merger en 2026 lui ont apporté 127 millions de dollars supplémentaires. L’histoire de General Fusion illustre à la fois la difficulté et la détermination du secteur.
Zap Energy : le courant électrique comme confinement
Zap Energy se démarque en n’utilisant ni aimants supraconducteurs ni lasers. Un courant électrique traverse le plasma et génère son propre champ magnétique, le comprimant jusqu’à l’allumage. La startup a levé 325 millions de dollars, avec Breakthrough Energy Ventures, DCVC et Chevron parmi ses soutiens.
En 2025, elle a annoncé un pivot partiel vers la fission et l’exploration de centrales hybrides fusion-fission, tout en nommant une nouvelle CEO issue de l’industrie de la fission. L’objectif est de générer des revenus plus rapidement.
Tokamak Energy : le beignet squishé
Basée dans l’Oxfordshire, Tokamak Energy a « écrasé » le design classique du tokamak pour obtenir une forme plus sphérique. Moins d’aimants sont nécessaires, ce qui devrait réduire les coûts. Son prototype ST40 a atteint 100 millions de degrés Celsius en 2022. L’entreprise a levé 284 millions de dollars au total et fournit désormais des aimants pour le programme britannique STEP Fusion.
Focused Energy et Marvel Fusion : l’approche laser allemande
Focused Energy, également d’origine allemande, recrute des experts du National Ignition Facility pour industrialiser la production de cibles de combustible à un rythme d’un million par jour. Elle a levé 277 millions de dollars en capital privé, plus 200 millions de subventions. RWE lui a même ouvert l’accès à une ancienne centrale nucléaire.
Marvel Fusion, de son côté, utilise des nanostructures de silicium pour faciliter la fabrication des cibles. Avec 208 millions de dollars levés, elle construit un démonstrateur en collaboration avec l’université d’État du Colorado, attendu pour 2027.
Type One Energy, Kyoto Fusioneering et les autres
Type One Energy prévoit d’installer un stellarator de 350 mégawatts sur le site d’une ancienne centrale à charbon de la Tennessee Valley Authority. Elle a levé 174,5 millions de dollars et lève actuellement une série B de 250 millions. Son modèle consiste à vendre la technologie à des opérateurs plutôt que d’exploiter elle-même les centrales.
Kyoto Fusioneering se positionne en fournisseur de composants périphériques : gyrotrons, systèmes d’extraction de chaleur, intégration. Avec 121 millions de dollars, elle parie que, quelle que soit la technologie gagnante, l’industrie aura besoin de partenaires spécialisés.
First Light Fusion, Thea Energy et Xcimer complètent le tableau. First Light a abandonné son concept de projectile pour se concentrer sur des technologies de puissance pulsée. Thea Energy utilise des aimants « pixels » contrôlés par logiciel pour simplifier les stellarators. Xcimer reconstruit un système laser cinq fois plus puissant que celui du NIF et a déjà allumé un prototype baptisé Phoenix.
Un marché en pleine structuration
Ces entreprises ne se contentent pas de lever des fonds. Elles multiplient les partenariats avec des laboratoires nationaux, des universités et de grands groupes industriels. Certaines signent déjà des accords d’achat d’électricité. D’autres diversifient leurs activités pour générer des revenus intermédiaires. Le secteur passe progressivement de la phase purement scientifique à une phase industrielle, avec ses succès, ses retards et ses restructurations.
Les montants en jeu restent impressionnants. Commonwealth Fusion Systems et Helion dominent largement le classement, suivis de TAE Technologies, Shine Technologies et Pacific Fusion. Derrière eux, une dizaine d’autres acteurs ont déjà franchi le seuil des 100 millions de dollars. Cette concentration de capital reflète à la fois l’enthousiasme des investisseurs et la conviction que la fusion peut devenir une réalité commerciale dans les quinze prochaines années.
Les défis qui restent à surmonter
Atteindre le gain scientifique net ne suffit pas. Pour être viable, une centrale de fusion doit produire plus d’électricité que l’ensemble de l’installation n’en consomme, y compris les systèmes auxiliaires. Les matériaux doivent résister à des flux de neutrons intenses pendant des années. Les cibles de combustible doivent être fabriquées en masse à bas coût. Les coûts de construction doivent baisser suffisamment pour concurrencer le nucléaire à fission, le gaz ou les renouvelables.
Chaque startup a choisi une voie différente pour relever ces défis. Certaines misent sur la compacité, d’autres sur la simplicité de fabrication, d’autres encore sur la stabilité du plasma. Aucune n’a encore démontré un réacteur commercial. Pourtant, la densité de capital et de talents concentrée sur ce problème n’a jamais été aussi élevée.
Ce que cela change pour l’avenir énergétique
Si une seule de ces entreprises réussit à livrer une centrale compétitive, les conséquences seraient considérables. Une source d’énergie dense, décarbonée et quasiment illimitée modifierait les équilibres géopolitiques, réduirait la dépendance aux combustibles fossiles et offrirait une solution complémentaire aux énergies intermittentes. Même un succès partiel – par exemple la production d’isotopes médicaux ou de neutrons pour l’industrie – justifierait déjà une partie des investissements.
Pour l’instant, le secteur reste un pari sur l’avenir. Les montants levés montrent cependant que ce pari est pris très au sérieux par certains des plus grands noms de la tech, de la finance et de l’énergie. La course est engagée. Les prochaines années diront qui franchira le premier la ligne d’arrivée commerciale.
En attendant, la liste des startups ayant dépassé 100 millions de dollars de financement privé continue de s’allonger. Elle témoigne d’un basculement : la fusion n’est plus seulement un rêve de physiciens, c’est devenu un secteur d’investissement à part entière, avec ses champions, ses outsiders et ses stratégies très diverses. L’histoire ne fait que commencer.